Merci pour cette référence à l'article de Fangorn, que je me ferai un plaisir de rajouter après l'avoir relue. Je viens de boucler la partie proprement philosophique de ma conclusion et je trouve presque uncanny la manière dont la citation fournie par Sosryko correspond à la question de l'amitié dans la cité idéale de Platon. Je vous livre ça tel quel, bien qu'il ne soit pas impossible qu'il me reste quelques retouches à y faire :
[séparation]
Sans doute conviendrait-il alors d’interroger les conceptions philosophiques de l’amitié chez les anciens Grecs, d’autant que Tolkien connaissait manifestement les textes de Platon relatifs à l’Atlantide (1) et que l’étude d’Aristote faisait partie du cursus classique à l’Université d’Oxford à l’époque où il le suivait. L’Éthique à Nicomaque d’Aristote propose en effet une gradation progressive des types d’amitiés unissant les hommes (2). Celle-ci débute avec l’amitié utilitaire, qui s’apparente à une relation contractuelle, mais implique néanmoins une certaine forme d’estime mutuelle et de confiance dans la réciprocité de l’échange. On pourrait y voir là une analogie avec la définition que Tolkien donne pour la base √ndur dans son essai « Échelles temporelles », restreinte toutefois à la sphère humaine. De fait, Aristote ne reconnaît pas l’attachement pour les choses inanimées comme une forme d’amitié, « puisqu’il n’y a pas attachement en retour » et que nous ne saurions leur désirer du bien (Éthique, VIII/2 1155 b 27–30), position qui est quant à elle aux antipodes de la conception tolkienienne. Une deuxième forme d’amitié, selon Aristote, unit les hommes qui recherchent les mêmes formes de plaisir. Comme la précédente, elle conserve un caractère intéressé et reste fragile, car elle se dissout lorsque le plaisir recherché disparaît ou que les goûts de l’un changent. Cette forme d’amitié ne semble pas trouver d’écho dans les langues elfiques de Tolkien. En revanche, la dernière forme que recense Aristote, l’amitié véritable, se fonde sur l’amour de l’autre pour lui-même et « consiste plutôt à aimer qu’à être aimé » (Éthique, VIII/9 1159 a 27). Cela s’explique dans la mesure où elle est fondée sur la vertu : « la parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu’ils sont bons et ils sont bons par eux-mêmes » (Éthique, VIII/4, 1156 b 6–9). Il y a là un écho très net de la notion véhiculée par √ndil à la fois dans « Échelles temporelles » et dans les textes associés à l’appendice linguistique du Seigneur des Anneaux, car pour Aristote cette amitié se doit d’être réciproque : « l’amitié est une égalité », nous dit-il. Selon lui, une bienveillance unilatérale n’est qu’une simple disposition d’esprit favorable à l’autre, mais dépourvue de l’attachement affectif caractéristique de l’amitié (Éthique, VIII/2 1155 b, 32–35, VIII/7 1157 b 32–35).
Il n’en reste pas moins que la conception de l’amitié chez Aristote ne met guère en regard les notions d’amitié et de service comme le font les bases -ndil et -ndur chez Tolkien. Au contraire, l’amitié utilitaire n’est pour Aristote qu’une forme d’amitié par analogie et celle-là même qui présente le moins de points communs avec l’amitié véritable. De fait, il ne cesse d’insister sur la nécessité d’une proportion entre le statut des amis pour que l’amitié puisse exister, ce qui exclut notamment toute amitié entre un mortel et un dieu (Éthique, VIII/9 1158 b 33–35, 1159 a 5). Aristote oppose tout aussi résolument amitié et servitude :
[citation=Éthique à Nicomaque, p. 416–417]il en est comme dans la relation d’un artisan avec son outil […] d’un maître avec son esclave [δοῦλος] : tous ces instruments sans doute peuvent être l’objet de soins de la part de ceux qui les emploient, mais il n’y a pas d’amitié ni de justice envers les choses inanimées. Mais il n’y en a pas non plus envers un cheval ou un bœuf, ni envers un esclave en tant qu’esclave. Dans ce dernier cas, les deux parties n’ont en effet rien en commun : l’esclave est un outil animé, et l’outil un esclave inanimé. En tant donc qu’il est esclave on ne peut pas avoir d’amitié pour lui, mais seulement en tant qu’il est homme…[/citation]
Dans la République, Platon met en rapport les deux termes, mais dans une optique de dégénérescence (3). Les gardiens de la cité idéale sont éduqués à respecter l’ordre social et à faire preuve entre eux d’une amitié mutuelle (τήν τε άλλήλων φιλίαν ; cf. République, III 386 a 1–4). Celle-ci est normalement à toute épreuve, car entre eux tout est commun et ils se considèrent tous membres d’une même famille (République, V 457 c 10–d 3, V 463 e 2–3). De plus, les dirigeants et les gardiens de cette cité sont considérés sauveurs et secours de leurs concitoyens, car ils sont éduqués à les considérer tous comme des amis et à protéger la cité des dissensions (République, V 463 a 10–b 2). Toutefois, même la cité idéale n’est pas éternelle ; quels que soient les efforts de ses dirigeants, vient un moment où arrivent au pouvoir des personnes qui n’en sont pas dignes. Ceux-ci cessent de se conduire selon la vertu. Ils s’approprient les biens de leurs concitoyens et asservissent (δουλωσάμενοι) ces derniers, qu’ils considèrent désormais comme des non-citoyens et des domestiques (République, VIII 547 b 7–c 4). Il est intéressant de mettre cette conception en rapport avec l’opposition que Tolkien dresse entre Manwë et Melkor dans un bref essai intitulé « Les pouvoirs des Valar », étroitement contemporain d’« Échelles temporelles » :
[colonne][gauche]Parmi les Valar, il est dit que Manwë disposait de la connaissance la plus vaste, de sorte que nul savoir ou art pratiqué par les autres n’était pour lui un mystère, mais il éprouvait un désir moindre de façonner des choses qui lui soient propres, grandes ou petites. Sous la charge du Royaume d’Arda ce désir cessa, car son esprit et son cœur se tournaient plutôt vers la guérison et la restauration […]
De l’autre côté, Melcor désirait passionnément façonner des choses qui lui soient propres, étant agité et insatisfait de tout ce qu’il faisait, que cela soit légitime ou non. Au sein d’Eä, il éprouvait peu d’amour pour tout ce qui existait, désirant toujours des choses nouvelles et étranges […]
Ainsi désirait-il seulement posséder les choses, les dominer ; il récusait la moindre liberté de tout esprit en-dehors de sa propre volonté, et la moindre valeur de toute créature, sauf dans la mesure où elle servait ses propres plans.[/gauche][droite=NM, p. 293–294]It is said that of the Valar Manwë had the greatest knowledge, so that no lore or arts of any of the others were to him a mystery; but that he had less desire to make things of his own, great or small; and under the cares of the Kingship of Arda the desire ceased, for his mind and heart were given rather to healing and restoration. […]
Melcor on the other hand desired even with passion to make things of his own, being restless and unsatisfied with all that he did, were it lawful or unlawful. Within Eä he had small love for anything that had been, desiring always new things and strange. […]
Thus he desired only to possess things, to dominate them, denying to all minds any freedom outside his own will, and to other creatures any value save as they served his own plans (4).[/droite][/colonne]
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(1) Voir notamment Charles Delattre, « Númenor et l’Atlantide : une écriture en héritage », Revue de littérature comparée, vol. CCCXXIII n° 3, 2007, p. 303–322.
(2) Aristote, Éthique à Nicomaque, Jules Tricot (éd. & trad.), Bibliothèque des textes philosophiques, Vrin, 1997. Voir notamment les Livres VIII & IX, p. 381–475, en particulier p. 400, 405, 421. Sur la notion d’amitié dans cet ouvrage, on consultera avec profit Christophe Perrin, « Égalité et réciprocité : les clés de la philia aristotélicienne », Le Philosophoire, vol. XXIX n° 2, 2007, p. 259–280.
(3) Platon, La République ou De la justice, in Œuvres complètes, t. 1, Léon Robin & Joseph Moreau (éd. & trad.), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1940, p. 857–1241, 1383–1448. Voir à ce sujet Dimitri El Murr, « L’amitié dans le système social de la République », Revue philosophique de Louvain, 3e série, vol. CX n° 4, 2012, p. 587–604.
(4) Merci à Jean-Philippe Qadri de m’avoir signalé ce passage.
N.B. : si quelqu'un sait comment retrouver le syllabus des études classiques d'Oxford que Tolkien a dû suivre entre 1911 et 1913, cela m'intéresserait fort d'avoir des références précises aux textes du programme.
E.
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P.S. :
Pour aller vite, autant renvoyer à cet article de l'Encyclopédie Universalis. Avant les auteurs chrétiens, l'agapè correspond généralement à l'amour fraternel et désintéressé, l'amour paisible. Ce n'est toutefois pas le terme le plus usuel : Platon a tendance à théoriser l'éros quand Artistote préfère la philia.
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Sans doute conviendrait-il alors d’interroger les conceptions philosophiques de l’amitié chez les anciens Grecs, d’autant que Tolkien connaissait manifestement les textes de Platon relatifs à l’Atlantide (1) et que l’étude d’Aristote faisait partie du cursus classique à l’Université d’Oxford à l’époque où il le suivait. L’Éthique à Nicomaque d’Aristote propose en effet une gradation progressive des types d’amitiés unissant les hommes (2). Celle-ci débute avec l’amitié utilitaire, qui s’apparente à une relation contractuelle, mais implique néanmoins une certaine forme d’estime mutuelle et de confiance dans la réciprocité de l’échange. On pourrait y voir là une analogie avec la définition que Tolkien donne pour la base √ndur dans son essai « Échelles temporelles », restreinte toutefois à la sphère humaine. De fait, Aristote ne reconnaît pas l’attachement pour les choses inanimées comme une forme d’amitié, « puisqu’il n’y a pas attachement en retour » et que nous ne saurions leur désirer du bien (Éthique, VIII/2 1155 b 27–30), position qui est quant à elle aux antipodes de la conception tolkienienne. Une deuxième forme d’amitié, selon Aristote, unit les hommes qui recherchent les mêmes formes de plaisir. Comme la précédente, elle conserve un caractère intéressé et reste fragile, car elle se dissout lorsque le plaisir recherché disparaît ou que les goûts de l’un changent. Cette forme d’amitié ne semble pas trouver d’écho dans les langues elfiques de Tolkien. En revanche, la dernière forme que recense Aristote, l’amitié véritable, se fonde sur l’amour de l’autre pour lui-même et « consiste plutôt à aimer qu’à être aimé » (Éthique, VIII/9 1159 a 27). Cela s’explique dans la mesure où elle est fondée sur la vertu : « la parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu’ils sont bons et ils sont bons par eux-mêmes » (Éthique, VIII/4, 1156 b 6–9). Il y a là un écho très net de la notion véhiculée par √ndil à la fois dans « Échelles temporelles » et dans les textes associés à l’appendice linguistique du Seigneur des Anneaux, car pour Aristote cette amitié se doit d’être réciproque : « l’amitié est une égalité », nous dit-il. Selon lui, une bienveillance unilatérale n’est qu’une simple disposition d’esprit favorable à l’autre, mais dépourvue de l’attachement affectif caractéristique de l’amitié (Éthique, VIII/2 1155 b, 32–35, VIII/7 1157 b 32–35).
Il n’en reste pas moins que la conception de l’amitié chez Aristote ne met guère en regard les notions d’amitié et de service comme le font les bases -ndil et -ndur chez Tolkien. Au contraire, l’amitié utilitaire n’est pour Aristote qu’une forme d’amitié par analogie et celle-là même qui présente le moins de points communs avec l’amitié véritable. De fait, il ne cesse d’insister sur la nécessité d’une proportion entre le statut des amis pour que l’amitié puisse exister, ce qui exclut notamment toute amitié entre un mortel et un dieu (Éthique, VIII/9 1158 b 33–35, 1159 a 5). Aristote oppose tout aussi résolument amitié et servitude :
[citation=Éthique à Nicomaque, p. 416–417]il en est comme dans la relation d’un artisan avec son outil […] d’un maître avec son esclave [δοῦλος] : tous ces instruments sans doute peuvent être l’objet de soins de la part de ceux qui les emploient, mais il n’y a pas d’amitié ni de justice envers les choses inanimées. Mais il n’y en a pas non plus envers un cheval ou un bœuf, ni envers un esclave en tant qu’esclave. Dans ce dernier cas, les deux parties n’ont en effet rien en commun : l’esclave est un outil animé, et l’outil un esclave inanimé. En tant donc qu’il est esclave on ne peut pas avoir d’amitié pour lui, mais seulement en tant qu’il est homme…[/citation]
Dans la République, Platon met en rapport les deux termes, mais dans une optique de dégénérescence (3). Les gardiens de la cité idéale sont éduqués à respecter l’ordre social et à faire preuve entre eux d’une amitié mutuelle (τήν τε άλλήλων φιλίαν ; cf. République, III 386 a 1–4). Celle-ci est normalement à toute épreuve, car entre eux tout est commun et ils se considèrent tous membres d’une même famille (République, V 457 c 10–d 3, V 463 e 2–3). De plus, les dirigeants et les gardiens de cette cité sont considérés sauveurs et secours de leurs concitoyens, car ils sont éduqués à les considérer tous comme des amis et à protéger la cité des dissensions (République, V 463 a 10–b 2). Toutefois, même la cité idéale n’est pas éternelle ; quels que soient les efforts de ses dirigeants, vient un moment où arrivent au pouvoir des personnes qui n’en sont pas dignes. Ceux-ci cessent de se conduire selon la vertu. Ils s’approprient les biens de leurs concitoyens et asservissent (δουλωσάμενοι) ces derniers, qu’ils considèrent désormais comme des non-citoyens et des domestiques (République, VIII 547 b 7–c 4). Il est intéressant de mettre cette conception en rapport avec l’opposition que Tolkien dresse entre Manwë et Melkor dans un bref essai intitulé « Les pouvoirs des Valar », étroitement contemporain d’« Échelles temporelles » :
[colonne][gauche]Parmi les Valar, il est dit que Manwë disposait de la connaissance la plus vaste, de sorte que nul savoir ou art pratiqué par les autres n’était pour lui un mystère, mais il éprouvait un désir moindre de façonner des choses qui lui soient propres, grandes ou petites. Sous la charge du Royaume d’Arda ce désir cessa, car son esprit et son cœur se tournaient plutôt vers la guérison et la restauration […]
De l’autre côté, Melcor désirait passionnément façonner des choses qui lui soient propres, étant agité et insatisfait de tout ce qu’il faisait, que cela soit légitime ou non. Au sein d’Eä, il éprouvait peu d’amour pour tout ce qui existait, désirant toujours des choses nouvelles et étranges […]
Ainsi désirait-il seulement posséder les choses, les dominer ; il récusait la moindre liberté de tout esprit en-dehors de sa propre volonté, et la moindre valeur de toute créature, sauf dans la mesure où elle servait ses propres plans.[/gauche][droite=NM, p. 293–294]It is said that of the Valar Manwë had the greatest knowledge, so that no lore or arts of any of the others were to him a mystery; but that he had less desire to make things of his own, great or small; and under the cares of the Kingship of Arda the desire ceased, for his mind and heart were given rather to healing and restoration. […]
Melcor on the other hand desired even with passion to make things of his own, being restless and unsatisfied with all that he did, were it lawful or unlawful. Within Eä he had small love for anything that had been, desiring always new things and strange. […]
Thus he desired only to possess things, to dominate them, denying to all minds any freedom outside his own will, and to other creatures any value save as they served his own plans (4).[/droite][/colonne]
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(1) Voir notamment Charles Delattre, « Númenor et l’Atlantide : une écriture en héritage », Revue de littérature comparée, vol. CCCXXIII n° 3, 2007, p. 303–322.
(2) Aristote, Éthique à Nicomaque, Jules Tricot (éd. & trad.), Bibliothèque des textes philosophiques, Vrin, 1997. Voir notamment les Livres VIII & IX, p. 381–475, en particulier p. 400, 405, 421. Sur la notion d’amitié dans cet ouvrage, on consultera avec profit Christophe Perrin, « Égalité et réciprocité : les clés de la philia aristotélicienne », Le Philosophoire, vol. XXIX n° 2, 2007, p. 259–280.
(3) Platon, La République ou De la justice, in Œuvres complètes, t. 1, Léon Robin & Joseph Moreau (éd. & trad.), Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1940, p. 857–1241, 1383–1448. Voir à ce sujet Dimitri El Murr, « L’amitié dans le système social de la République », Revue philosophique de Louvain, 3e série, vol. CX n° 4, 2012, p. 587–604.
(4) Merci à Jean-Philippe Qadri de m’avoir signalé ce passage.
N.B. : si quelqu'un sait comment retrouver le syllabus des études classiques d'Oxford que Tolkien a dû suivre entre 1911 et 1913, cela m'intéresserait fort d'avoir des références précises aux textes du programme.
E.
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P.S. :
Yyr Wrote:Pour éclairer ma lanterne, quel était le sens pré-chrétien de l'ἀγάπη ?
Pour aller vite, autant renvoyer à cet article de l'Encyclopédie Universalis. Avant les auteurs chrétiens, l'agapè correspond généralement à l'amour fraternel et désintéressé, l'amour paisible. Ce n'est toutefois pas le terme le plus usuel : Platon a tendance à théoriser l'éros quand Artistote préfère la philia.

