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Philosophie Magazine — Le Seigneur des Anneaux : Tolkien et son mythe
#15
Cher Hyarion,

Merci beaucoup pour cette longue et riche réponse.

Hyarion Wrote:l'intérêt de la lecture des philosophes me paraissait (et me paraît toujours) résider dans leur capacité à stimuler l'esprit plutôt qu'à émouvoir (même si on peut aussi être ému, parfois, en lisant un philosophe : c'est quelquefois mon cas lorsque, par exemple, je relis certains passages des Essais de Montaigne...), et que je n'étais pas sûr dès lors que l'on puisse comparer un écrivain (catholique auteur plutôt qu'auteur catholique, du reste, selon l'heureuse formule de Leo Carruthers) avec des philosophes, indépendamment de l'éloignement de leur pensée avec celle d'un Tolkien.

Je ne reviens pas plus avant sur cette précédente discussion si ce n'est pour dire 1. qu'il n'y a pas, à mon sens, de philosophie aboutie qui n'émeuve, en quelques points au moins, et très profondément, celui qui s'y confronte - y compris, peut-être même prioritairement, les métaphysiques les plus techniques, qui touchent nécessairement aux sphères les plus fondamentales de notre présence au monde ; 2. qu'en matière d'espoir, il y a bien des choses à puiser chez Tolkien, y compris je crois pour un athée.

Hyarion Wrote:Prendre au sérieux Tolkien, à mon sens, y compris sur un plan conceptuel, ne doit pas signifier « boire ses paroles » théoriques parce qu'on admire son œuvre, voire sa personne, ce qui ne sera certes pas forcément le cas en lisant Montaigne, David Hume ou Nietzsche... mais eux n'ont pas écrit de romans, ni inventé des univers fictifs.

L'écueil est sans doute particulièrement marqué en ce qui concerne quelqu'un comme Tolkien, et le pouvoir de fascination qu'il peut exercer (sur moi par exemple). Cela dit, c'est un problème qui se pose à mon avis pour tout penseurs sous une forme ou une autre : pour prendre au sérieux un auteur, pour tenter de le comprendre de l'intérieur, il faut dans une certaine mesure s'efforcer de penser comme lui, avec ses associations d'idées, ses références, ses concepts, etc. Peut-être plus fondamentalement encore : essayer de parler comme lui, plutôt que de le réabsorber dans notre langage, avec nos critères d'évaluation. Ca n'exclut pas la critique, mais le travail d'incorporation la désamorce en grande partie dans un premier temps. Il y a quelque chose d'un peu aveugle, parfois même mécanique, dans ce travail de lecture extensive, répétée - un peu comme un danseur qui réeffectue le même mouvement jusqu'à ce que celui-ci acquière l'allure du naturel.

Hyarion Wrote:pour ma part, je déteste la rhétorique péremptoire de Chesterton et le désespérant prosélytisme de Lewis

Absolument d'accord sur Lewis. Un peu plus nuancé sur Chesterton, dont le style est à mon sens trop varié pour mériter une intégrale hostilité. J'aime assez, entre autres, Tremendous Trifles.

Hyarion Wrote:Mais de tout cela, il aura été question en ces lieux et ailleurs maintes fois, et je ne le rappelle ici que pour donner quelques repères à Octave pour avoir un peu une idée de « qui parle ». Bref, quand je vois passer un discours critique sur Tolkien, disons que je me dis toujours que, au moins sur le principe, « ça change un peu » de ce que j'ai plutôt l'habitude de lire sur cet écrivain depuis de longues années, même si la portée dudit discours critique est malheureusement souvent limitée, comme si les détracteurs de Tolkien n'avaient jamais d'autant de patience à construire leur critique que les thuriféraires de Tolkien à soigner la promotion de l'écrivain qu'ils adorent... et adorent défendre (je dis cela évidemment avec bienveillance).

Merci pour ces précisions. Je partage assez - de plus en plus du mois - cet intérêt pour les perspectives critiques.

Hyarion Wrote:Je précise toutefois que je ne me base, pour émettre un avis, que sur les extraits de Morton précédemment mentionnées ; j'ignore donc si l'intéressé a écrit davantage sur Tolkien, n'ayant pas lu non plus son livre.

C'est à ma connaissance à peu près le seul endroit où il se réfère à Tolkien un peu longuement (sur plusieurs paragraphes, en tous cas). Le passage en question est un peu plus long, mais pas énormément. Je ne sais plus si ce passage a été coupé ou non dans l'extrait republié, mais il y a, outre la mise en parallèle avec l'Umwelt heideggerien, un lien établi avec l' "oeuvre d''art totale" de Wagner (ce qui va assez dans le sens d'une "sophistication très poussée", d'un "fort degré de "planification" démiurgique", d'une "impression de finitude" ou du moins de clôture circulaire et rassurante).

Hyarion Wrote:Personnellement, j'avais ouvert en ces lieux un fuseau consacré à Albert Camus il y a quelques années, mais sans que celui-ci ne suscite beaucoup d'échanges par la suite, ce qui est peut-être assez à l'image de l'inévidence a priori d'une évocation conjointe de Camus et Tolkien (or Marylin Maeso a raison : on peut apprécier les deux, fut-ce différemment) : ce sujet

Très intéressante discussion ! Merci pour le lien. Un peu tard, peut-être, pour déterrer le sujet, mais il y a bien quelques points sur lesquels je réagirais volontiers (sans être aucunement grand connaisseur de Camus).

Hyarion Wrote:le jugement de Sartre est vraiment très injuste, mais voila toujours là une preuve que l'on peut étudier l'œuvre d'un écrivain sans pour autant l'idolâtrer !

Les jugements injustes sont assez courants chez Sartre (Camus, pour revenir à lui, en a bien entendu fait les frais). C'est presque une figure de style, ou un tic un peu hégélien : tel auteur est dans l'erreur, mais il s'est enfoncé à tel point dans son égarement que sa divagation, poussant jusqu'à la limite certaines possibilités existentielles, acquiert une grandeur exceptionnelle. Il y a une certaine vérité du négatif. Salammbô, pour le dire en deux mots, c'est le fantasme d'un monde d'en soi sans pour soi, un monde plein entièrement minéral, sans l'écart et le vide creusé par la conscience. C'est comme ça que Sartre lit le récit, en tout cas : comme une sorte de délire qui dit tout de même quelque chose de cette fuite à laquelle rêve secrètement la conscience, condamnée à se porter elle-même.

Octave.
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