Je reviens assez rapidement, le temps me manquant pour aborder ce dont j'avais parlé plus haut concernant le contenu de ce magazine...
Comme je l'ai déjà laissé entendre, l'entretien avec Marylin Maeso est intéressant, même si j'ai vu, ailleurs, que l'on commençait déjà à traquer les "jacksonneries" dans ses propos, ce qui me semble tout de même un peu regrettable, vu que l'intéressée, sans être du "sérail" me parait tout de même bien connaître l'œuvre de Tolkien. J'ai lu qu'on lui reprochait une interprétation du personnage d'Aragorn apparemment, pour partie, influencée par les films de Jackson : s'il est naturellement juste et nécessaire de distinguer ce qui relève des livres de ce qui relève des films de PJ, ce n'est pas une raison pour prendre une posture de gardiens du Temple que je connais fort bien, au risque d'invalider pour quelques mots l'ensemble de l'entretien, qui peut certes être discuté, mais pas en réduisant le propos à l'habituel "confusionisme" entre livres et films que les experts aiment tant reprocher à tous ceux qui... ne sont pas des experts comme eux. Et je dis cela amicalement, évidemment, mais avec une pointe de perplexité, a fortiori alors que la vague de "confusionisme" générée par la série d'Amazon est sur le point de provoquer des effets qui rendront, peut-être, bien dérisoires la chasse aux "jacksonneries" des décennies passées... Marylin Maeso a lu Tolkien, et dans le contexte de plus en plus transmédiatique dans lequel nous vivons, c'est déjà une bonne chose, non ? Mais aussi bien les réponses d'Octave sur Tolkiendil, ici et là, ont apporté les précisions et nuances qui me paraissaient s'imposer, en réponse à des remarques par ailleurs légitimes sur le principe, et je n'en dirais donc pas plus sur ce point.
Aussi rapidement que possible, je reviens donc sur quelques passages :
[citation=Marylin Maeso, in Philosophie Magazine « Le Seigneur des Anneaux. Tolkien et son mythe » (Hors-série N°54 - Été-Automne 2022), p. 17.]Ce qui est propre à l'écriture de Tolkien, et qui, aujourd'hui encore, explique, à mon sens, son succès généralisé, c'est qu'elle n'est pas apologétique. Tout y est suggéré, y compris le travail de la providence, et l'auteur laisse au lecteur le soin d'en tirer les leçons qui se présentent à lui. Ainsi, s'il s'agit de comprendre pourquoi ni Bilbo ni Frodo n'ont tué Gollum quand ils en avaient l'occasion, en dépit de la nature perfide et de la dangerosité de ce dernier, le non-croyant dira que c'est la pitié ou la grandeur d'âme des Hobbits qui retiennent leur main, là où le croyant verra la marque d'une providence préservant la vie d'une créature. Celle-ci en dépit de sa déchéance irrémédiable, possède encore un rôle à jouer dans le salut du monde - rappelons que c'est Gollum qui, à la fin, fera tomber, malgré lui, l'Anneau dans les flammes du mont Destin. Contrairement à son ami C. S. Lewis, l'auteur du Monde de Narnia qui confère une tonalité religieuse très marquée à son oeuvre, Tolkien considère que ce n'est pas son rôle d'édifier ou de convertir les autres. Le divin est partout, mais comme infusé dans le texte, ce qui laisse une grande liberté d'interprétation, y compris a-religieuse.[/citation]
Ce sont là des paroles très justes, et qui correspondent à l'impression que j'ai toujours eu pour ma part depuis que je connais l'œuvre de Tolkien (découverte quelques années avant la sortie de la première trilogie jacksonienne, sortie qui m'a cependant fait revenir à Tolkien, ce pourquoi notamment je ne la voue pas aux gémonies même si elle a vieillie (surtout les deuxième et troisième films), à l'inverse de la deuxième trilogie qui, elle, à quelques détails près, est un désastre total). Si Tolkien avait "fait du Lewis" avec son œuvre de fantasy, le succès de cette œuvre n'aurait sans doute pas été aussi large qu'il l'a été, notamment à partir des années 1960. Du reste, on oublie parfois que Tolkien a été publié par Allen & Unwin, comme Bertrand Russell : de facto son œuvre, dès le départ, n'était pas particulièrement destinée à une audience confessionnelle.
J'approuve également la spécialiste de Camus lorsqu'elle a ensuite recours à Lévi-Strauss pour relativiser la portée "mythique" ou "mythologique" des écrits de Tolkien, et mettre en évidence le fait que ses histoires tirent d'elles-mêmes leur propre valeur, sans besoin d'une justification qui serait censée être "plus noble".
Lorsque Marylin Maeso conteste, plus loin dans l'entretien, la notion d'"antimoderne" attribué à Tolkien, elle exprime un sentiment personnel que l'on retrouve souvent chez certains lecteurs de Tolkien, fortement tentés de minimiser une conception conservatrice (au sens politico-religieux du terme) des choses que contiendrait l'œuvre dudit Tolkien. Pourtant, me semble-t-il, cette œuvre est bel et bien l'objet d'interprétations reflétant une lutte d'influence, un Kulturkampf même, dans le cadre de la réception des textes de l'écrivain comme au-delà. Et à cette aune, je ne suis pas sûr que l'on puisse évacuer aussi facilement cette notion d'"antimoderne" concernant Tolkien, même si l'antimodernité – au sens politique comme religieux (cf. notamment Pie IX et Pie X, ce dernier pape ayant d'ailleurs apparemment été le préféré de Tolkien quant à son action) – n'est pas du tout ma tasse de thé.
[citation=Marylin Maeso, in Philosophie Magazine « Le Seigneur des Anneaux. Tolkien et son mythe », op. cit., p. 17.]On m'a déjà fait la remarque : comment puis-je me retrouver à la fois chez celui qui déclare, dans Noces, que "le monde est beau, et hors de lui, point de salut", et chez l'auteur chrétien qui considère au contraire que le monde est brisé, qu'il n'est "pas assez" et a, pour cette raison, besoin de la providence ? Je répondrais que, à mes yeux, les questions que l'on se pose comptent plus que les réponses que l'on se donne, et que si Camus et Tolkien diffèrent radicalement sur ce dernier point, les interrogations qui les animent, sur le sens de la vie, sur notre place dans l'univers, les rapprochent fondamentalement.[/citation]
Je suis bien d'accord avec le fait que les questions que l'on se pose valent plus que les réponses particulières des uns et des autres. Mais recherchons-nous tous la vérité ensemble ? J'aurai tendance à penser que non, malheureusement. Nous sommes dès lors obligés de faire des choix, et à cette aune, des auteurs aux postulats très différents peuvent nous influencer chacun à des degrés divers suivant quelque équilibre à notre convenance. Mais si les questions existentielles rejoignent des auteurs différents, il est difficile d'évoquer des réponses "synthétiques" autrement qu'en son nom propre, si jamais on parvient à les formuler, face à un réel complexe et aux contradictions qui accompagnent sa difficile perception.
[citation=Marylin Maeso, Ibid.]J'irais même jusqu'à dire que tous deux [Albert Camus et J. R. R. Tolkien] incarnent, chacun à sa manière, deux façons de réenchanter le monde. L'une passe, chez Camus, par un réenchantement du regard, qui s'exprime dans le bouleversement affectif que lui procure la vue des paysages algériens et italiens. Cette capacité à se dire que le monde est tel que je le vois, qu'il n'y a rien au-delà mais que c'est suffisant et digne de célébration. C'est un travail sur soi. Une éthique "immanentiste" du rapport au réel, d'influence à la fois épicurienne et stoïcienne, qui consiste à se changer soi plutôt que l'ordre du monde, à éduquer le regard qu'on porte sur lui. Tolkien esquisse, lui, le cheminement inverse : chez lui, le réenchantement passe par l'instillation de la magie dans le monde pour nous amener à le voir différemment - et à deviner un au-delà à travers lui, ce qui n'est évidemment pas le cas chez Camus.[/citation]
Je peux toujours me tromper, mais il me semble qu'ici Marylin Maeso résume assez bien ce qui différencie Camus et Tolkien en matière d'appréhension du monde.
[citation=Ibid.]Étrangement, j'ai tendance à considérer - c'est mon côté camusien - que "rééchanter le monde" n'implique pas forcément de lui découvrir une dimension cachée. Mais je dois à Tolkien mes plus beaux voyages imaginaires. Que m'importe si, à la manière d'Aristote et de Platon dans le tableau de Raphaël L'École d'Athènes, l'Algérois pointe la terre tandis que le Britannique regarde vers le ciel ! Pourvu qu'on chemine ensemble, et que "la route se poursui[ve] sans fin".[/citation]
Je trouve cette conclusion intéressante, quoique discutable, même si, moi aussi, je suis sans doute plus réceptif à Camus qu'à Tolkien sur le plan philosophique. D'abord, il y a cette formule familière, presque une sorte de truisme sur la planète Tolkien, [emphase]“The road goes ever on”[/emphase], une formule à laquelle d'ailleurs Enrico Spadaro consacre aussi plus ou moins la conclusion de son livre... Je me permets de reprendre ici, par commodité et non par égocentrisme, ce que j'avais écrit à ce propos dans un long message dans un autre fuseau du présent forum :
Par ailleurs, s'il faut s'en tenir à cette idée d'un cheminement [emphase]« ensemble »[/emphase], et même si, encore une fois, je trouve notamment particulièrement louable l'attachement de Marylin Maeso à [emphase]« un universalisme critique fidèle à l'esprit républicain »[/emphase] dans le cadre du débat public (en France), ce qui témoigne d'un véritable souci d'ouverture à un partage constructif, j'avoue que je m'interroge sur les possibilités de principe de véritables échanges, a fortiori dans le contexte actuel : il y a-t-il vraiment cheminement commun, [emphase]« ensemble »[/emphase], sous entendu sur le même chemin, et sous entendu vers la vérité, quand il semble plutôt que l'on ait affaire à des cheminements au mieux parallèles ? Je repense à cette formule d'Albert Memmi - dont Camus a préfacé La statue de sel -, employée (d'un point de vue athée) dans un passage de son Testament insolent, à propos du caractère hélas toujours un peu biaisé des discussions philosophiques où viennent se mêler des considérations religieuses, même si on peut toujours y être ouvert sur le principe (agnosticisme et scepticisme me paraissant notamment le permettre, de mon propre point de vue) : [emphase]« les croyants possèdent déjà la Vérité (avec un grand V) ; ils ne la cherchent pas avec vous, ils s'efforcent de vous y amener. »[/emphase] (je ne cite, pour aller vite, que cette formule, mais il faudrait idéalement mentionner tout le passage, quoiqu'il soit un peu long : possibilité de le faire sur demande, si je trouve le temps)
Bref, tout cela pour dire que je suis notamment (devenu) plutôt dubitatif quant à l'idée, tacitement assez répandue, d'une sorte d'irénisme tolkienophile qui ferait que parce qu'on aimerait tous Tolkien, nous serions capables de cheminer tous [emphase]« ensemble »[/emphase] grâce à lui : j'ai bien peur que cela relève, hélas et au moins par certains aspects importants, de l'ordre de l'illusion, certes quelque peu cachée par le contexte de ce que j'appelle le fanariat, et la logique "communautaire" qu'il est censé encourager.
J'en termine, de manière plus anecdotique, et du moins pour cette fois-ci (peut-être aurai-je le temps de revenir plus tard, comme annoncé, sur les propos de Tristan Garcia et de Leo Carruthers : ce n'est pas sûr du tout, mais qui vivra verra) en revenant à l'image que Marylin Maeso évoque à travers la fresque l'École d'Athènes de Raphaël, que j'ai moi-même eu l'occasion de voir "en vrai" au Vatican, il y a vingt ans cette année : j'avoue que j'aurai apprécié que l'on en profite pour illustrer une page du magazine avec un détail de cette fresque, quoiqu'en ne se focalisant pas seulement sur l'endroit de l'œuvre montrant Platon et Aristote (je me souviens avoir sélectionné ce détail pour illustrer le message inaugural de mon ancien blog, il y a bien longtemps !), mais en élargissant un peu la sélection en intégrant notamment la figure de Diogène de Sinope, histoire simplement de suggérer que la philosophie n'est pas qu'une question de dichotomie physique/métaphysique vis-à-vis de laquelle il faudrait obligatoirement "choisir son camp" comme si nous étions en guerre (ainsi que certains prétendent parfois l'être, semble-t-il, fut-ce dans le seul ciel des idées).

Raffaello Sanzio, dit Raphaël (1483-1520).
L'École d'Athènes, fresque, 1510-1511 (détail).
Rome, Palais du Vatican, Salle des Signatures.
[séparation]
Il y aurait certes beaucoup à dire sur Chesterton, en bien comme en mal, avec ce côté "franc-tireur" du personnage, et son goût certain pour l'humour qui, en des temps postérieurs à la Renaissance et au siècle des Lumières, le distingue de bien d'autres auteurs catholiques, et plus généralement chrétiens, souvent si désolés que le monde ne tourne pas (ou plus) autour de leurs propres paradigmes. Attaché personnellement à l'humour et à l'ironie, je dirais qu'en un sens, et en tenant compte du zeitgeist victorien qui fut le sien, l'humour de Chesterton peut être éventuellement plaisant à l'occasion, mais plutôt dans un contexte de relatif confort "bourgeois" avec la part de tradition plus ou moins religieuse pouvant y être associée : dans tous les cas, l'ordre et les prétendues "vraies valeurs" ne seront pas vraiment critiquées, avec toute l'ironie que tout cela mériterait pourtant (et mérite toujours, à mon sens, pour l'esprit qui veut "souffler" et ne pas tomber dans que j'ai appelé le "lithisme", la pensée si immobile qu'elle se change en pierre). C'est à cette aune que j'ai tendance à percevoir l'humour, et plus largement la pensée, de Chesterton, lequel affirmait ainsi clairement sa liberté, mais plutôt dans le conformisme et non particulièrement contre lui, du moins à ce qu'il me semble.
J'en conviens avec vous, en tout cas : Chesterton était un polygraphe, et il est donc en effet difficile de lui attribuer un style qui serait resté immuable. Pour ce qui est de la rhétorique péremptoire, je songe en fait par exemple à l'apologie du mariage chrétien par Chesterton (dont on a d'ailleurs déjà parlé en ces lieux par le passé), et dès lors je ne saurais faire mieux que de me souvenir du jour où j'ai entendu, lors d'un mariage religieux, cette citation, extraite de What's Wrong With The World où elle est précédée de banalités autour de la famille conçue comme un invariant de la condition humaine avec son inévitables lot de contraintes : [emphase] “If Americans can be divorced for “incompatibility of temper” I cannot conceive why they are not all divorced. I have known many happy marriages, but never a compatible one. The whole aim of marriage is to fight through and survive the instant when incompatibility becomes unquestionable. For a man and a woman, as such, are incompatible.” [/emphase]
On peut toujours, bien sûr, peut-être trouver à ce genre de propos quelque-chose de "spirituel", d'une manière ou d'une autre, mais en l'occurrence ici l'expression de l'auteur se fait à mon sens sur un fond affirmé de sexisme – certes très commun pour l'époque sans doute – qui n'est pas ma tasse de thé, quand bien même des couples mariés y trouveraient, encore de nos jours, une justification à leur propres choix de vie, engagements, vécus et conceptions en matière de conjugalité. Personnellement, j'estime (à mon humble avis) qu'il y a [emphase]« compatibilité »[/emphase] entre hommes et femmes dès lors qu'il y a reproduction sexuée, s'agissant de l'espèce humaine comme d'autres espèces (mon regard se fait ici avant tout, sans doute, quelque peu "physiologique", un peu à la manière de Remy de Gourmont, pour citer un autre grand auteur prolifique à peu près de la même époque). Le reste me parait être surtout affaire d'individualités et de contextes socio-culturels, bien au-delà de la question des seules relations hommes/femmes, le tout dans le cadre d'un réel inévitablement complexe, aujourd'hui comme hier (même si le recours à la technique en matière de reproduction bouleverse sans doute quelque peu, de nos jours, le processus biologique sexué naturel qui a longtemps été le seul existant, jusque vers la fin du XXe siècle, en matière de perpétuation de l'espèce, perpétuation autour de laquelle ce sont diversement structurées les sociétés humaines).
Désolé pour cette digression, Octave, mais je tenais à expliciter un peu mon modeste point de vue, suite à l'avis que vous avez vous-même partagé (de manière bien plus concise que moi).
À propos, entre autres, de Chesterton, il y aurait sans doute également des choses à dire s'agissant du distributisme, cette sorte d'alternative économique rejetant à la fois le capitalisme et le socialisme pour mieux mettre en avant une sorte de "bon sens (chrétien) près de chez soi"... mais aussi bien en a-t-il déjà été assez largement question, en ces lieux, dans un fuseau dédié (outre le fait que Spadaro en parle aussi dans le magazine) : ce sujet
Je vous y invite, si vous en avez le loisir.
[séparation]
Amicalement,
B.
P.S. : encore un message trop long... Désolé.
[EDIT (29/08/2022): corrections d'adresses de liens vers le forum de Tolkiendil.]
Comme je l'ai déjà laissé entendre, l'entretien avec Marylin Maeso est intéressant, même si j'ai vu, ailleurs, que l'on commençait déjà à traquer les "jacksonneries" dans ses propos, ce qui me semble tout de même un peu regrettable, vu que l'intéressée, sans être du "sérail" me parait tout de même bien connaître l'œuvre de Tolkien. J'ai lu qu'on lui reprochait une interprétation du personnage d'Aragorn apparemment, pour partie, influencée par les films de Jackson : s'il est naturellement juste et nécessaire de distinguer ce qui relève des livres de ce qui relève des films de PJ, ce n'est pas une raison pour prendre une posture de gardiens du Temple que je connais fort bien, au risque d'invalider pour quelques mots l'ensemble de l'entretien, qui peut certes être discuté, mais pas en réduisant le propos à l'habituel "confusionisme" entre livres et films que les experts aiment tant reprocher à tous ceux qui... ne sont pas des experts comme eux. Et je dis cela amicalement, évidemment, mais avec une pointe de perplexité, a fortiori alors que la vague de "confusionisme" générée par la série d'Amazon est sur le point de provoquer des effets qui rendront, peut-être, bien dérisoires la chasse aux "jacksonneries" des décennies passées... Marylin Maeso a lu Tolkien, et dans le contexte de plus en plus transmédiatique dans lequel nous vivons, c'est déjà une bonne chose, non ? Mais aussi bien les réponses d'Octave sur Tolkiendil, ici et là, ont apporté les précisions et nuances qui me paraissaient s'imposer, en réponse à des remarques par ailleurs légitimes sur le principe, et je n'en dirais donc pas plus sur ce point.
Aussi rapidement que possible, je reviens donc sur quelques passages :
[citation=Marylin Maeso, in Philosophie Magazine « Le Seigneur des Anneaux. Tolkien et son mythe » (Hors-série N°54 - Été-Automne 2022), p. 17.]Ce qui est propre à l'écriture de Tolkien, et qui, aujourd'hui encore, explique, à mon sens, son succès généralisé, c'est qu'elle n'est pas apologétique. Tout y est suggéré, y compris le travail de la providence, et l'auteur laisse au lecteur le soin d'en tirer les leçons qui se présentent à lui. Ainsi, s'il s'agit de comprendre pourquoi ni Bilbo ni Frodo n'ont tué Gollum quand ils en avaient l'occasion, en dépit de la nature perfide et de la dangerosité de ce dernier, le non-croyant dira que c'est la pitié ou la grandeur d'âme des Hobbits qui retiennent leur main, là où le croyant verra la marque d'une providence préservant la vie d'une créature. Celle-ci en dépit de sa déchéance irrémédiable, possède encore un rôle à jouer dans le salut du monde - rappelons que c'est Gollum qui, à la fin, fera tomber, malgré lui, l'Anneau dans les flammes du mont Destin. Contrairement à son ami C. S. Lewis, l'auteur du Monde de Narnia qui confère une tonalité religieuse très marquée à son oeuvre, Tolkien considère que ce n'est pas son rôle d'édifier ou de convertir les autres. Le divin est partout, mais comme infusé dans le texte, ce qui laisse une grande liberté d'interprétation, y compris a-religieuse.[/citation]
Ce sont là des paroles très justes, et qui correspondent à l'impression que j'ai toujours eu pour ma part depuis que je connais l'œuvre de Tolkien (découverte quelques années avant la sortie de la première trilogie jacksonienne, sortie qui m'a cependant fait revenir à Tolkien, ce pourquoi notamment je ne la voue pas aux gémonies même si elle a vieillie (surtout les deuxième et troisième films), à l'inverse de la deuxième trilogie qui, elle, à quelques détails près, est un désastre total). Si Tolkien avait "fait du Lewis" avec son œuvre de fantasy, le succès de cette œuvre n'aurait sans doute pas été aussi large qu'il l'a été, notamment à partir des années 1960. Du reste, on oublie parfois que Tolkien a été publié par Allen & Unwin, comme Bertrand Russell : de facto son œuvre, dès le départ, n'était pas particulièrement destinée à une audience confessionnelle.
J'approuve également la spécialiste de Camus lorsqu'elle a ensuite recours à Lévi-Strauss pour relativiser la portée "mythique" ou "mythologique" des écrits de Tolkien, et mettre en évidence le fait que ses histoires tirent d'elles-mêmes leur propre valeur, sans besoin d'une justification qui serait censée être "plus noble".
Lorsque Marylin Maeso conteste, plus loin dans l'entretien, la notion d'"antimoderne" attribué à Tolkien, elle exprime un sentiment personnel que l'on retrouve souvent chez certains lecteurs de Tolkien, fortement tentés de minimiser une conception conservatrice (au sens politico-religieux du terme) des choses que contiendrait l'œuvre dudit Tolkien. Pourtant, me semble-t-il, cette œuvre est bel et bien l'objet d'interprétations reflétant une lutte d'influence, un Kulturkampf même, dans le cadre de la réception des textes de l'écrivain comme au-delà. Et à cette aune, je ne suis pas sûr que l'on puisse évacuer aussi facilement cette notion d'"antimoderne" concernant Tolkien, même si l'antimodernité – au sens politique comme religieux (cf. notamment Pie IX et Pie X, ce dernier pape ayant d'ailleurs apparemment été le préféré de Tolkien quant à son action) – n'est pas du tout ma tasse de thé.
[citation=Marylin Maeso, in Philosophie Magazine « Le Seigneur des Anneaux. Tolkien et son mythe », op. cit., p. 17.]On m'a déjà fait la remarque : comment puis-je me retrouver à la fois chez celui qui déclare, dans Noces, que "le monde est beau, et hors de lui, point de salut", et chez l'auteur chrétien qui considère au contraire que le monde est brisé, qu'il n'est "pas assez" et a, pour cette raison, besoin de la providence ? Je répondrais que, à mes yeux, les questions que l'on se pose comptent plus que les réponses que l'on se donne, et que si Camus et Tolkien diffèrent radicalement sur ce dernier point, les interrogations qui les animent, sur le sens de la vie, sur notre place dans l'univers, les rapprochent fondamentalement.[/citation]
Je suis bien d'accord avec le fait que les questions que l'on se pose valent plus que les réponses particulières des uns et des autres. Mais recherchons-nous tous la vérité ensemble ? J'aurai tendance à penser que non, malheureusement. Nous sommes dès lors obligés de faire des choix, et à cette aune, des auteurs aux postulats très différents peuvent nous influencer chacun à des degrés divers suivant quelque équilibre à notre convenance. Mais si les questions existentielles rejoignent des auteurs différents, il est difficile d'évoquer des réponses "synthétiques" autrement qu'en son nom propre, si jamais on parvient à les formuler, face à un réel complexe et aux contradictions qui accompagnent sa difficile perception.
[citation=Marylin Maeso, Ibid.]J'irais même jusqu'à dire que tous deux [Albert Camus et J. R. R. Tolkien] incarnent, chacun à sa manière, deux façons de réenchanter le monde. L'une passe, chez Camus, par un réenchantement du regard, qui s'exprime dans le bouleversement affectif que lui procure la vue des paysages algériens et italiens. Cette capacité à se dire que le monde est tel que je le vois, qu'il n'y a rien au-delà mais que c'est suffisant et digne de célébration. C'est un travail sur soi. Une éthique "immanentiste" du rapport au réel, d'influence à la fois épicurienne et stoïcienne, qui consiste à se changer soi plutôt que l'ordre du monde, à éduquer le regard qu'on porte sur lui. Tolkien esquisse, lui, le cheminement inverse : chez lui, le réenchantement passe par l'instillation de la magie dans le monde pour nous amener à le voir différemment - et à deviner un au-delà à travers lui, ce qui n'est évidemment pas le cas chez Camus.[/citation]
Je peux toujours me tromper, mais il me semble qu'ici Marylin Maeso résume assez bien ce qui différencie Camus et Tolkien en matière d'appréhension du monde.
[citation=Ibid.]Étrangement, j'ai tendance à considérer - c'est mon côté camusien - que "rééchanter le monde" n'implique pas forcément de lui découvrir une dimension cachée. Mais je dois à Tolkien mes plus beaux voyages imaginaires. Que m'importe si, à la manière d'Aristote et de Platon dans le tableau de Raphaël L'École d'Athènes, l'Algérois pointe la terre tandis que le Britannique regarde vers le ciel ! Pourvu qu'on chemine ensemble, et que "la route se poursui[ve] sans fin".[/citation]
Je trouve cette conclusion intéressante, quoique discutable, même si, moi aussi, je suis sans doute plus réceptif à Camus qu'à Tolkien sur le plan philosophique. D'abord, il y a cette formule familière, presque une sorte de truisme sur la planète Tolkien, [emphase]“The road goes ever on”[/emphase], une formule à laquelle d'ailleurs Enrico Spadaro consacre aussi plus ou moins la conclusion de son livre... Je me permets de reprendre ici, par commodité et non par égocentrisme, ce que j'avais écrit à ce propos dans un long message dans un autre fuseau du présent forum :
Un jour, dans un autre fuseau, votre serviteur Wrote:Parce qu'elle permet notamment de « conclure » commodément un propos sans vraiment le faire, citer et invoquer la formule chantée par Bilbo [emphase]“The road goes ever on”[/emphase] est une tentation permanente, au point de devenir presque une sorte de poncif propre aux commentaires sur Tolkien et son œuvre... C'est que cette expression tolkienienne, [emphase]« La route se poursuit sans fin »[/emphase], renvoie à une image que la plupart d'entre nous aimons beaucoup : celle du chemin que l'on parcourt, comme lecteur, à travers la Terre du Milieu. C'est une démarche qui, philosophiquement parlant, fait écho à la métaphore de la « route de la vie » ou du « chemin de la vie », que Søren Kierkegaard évoque de façon si édifiante dans ses écrits que les auteurs du livre Le Seigneur des Anneaux. Une aventure philosophique (par Mathieu Amat et Simon Merle, Paris, Ellipses Édition, 2020) ne pouvaient que s'appuyer sur cette évocation par le philosophe danois pour consacrer tout un chapitre (le troisième, p. 37-44) aux cheminements existentiels auxquels le plus célèbre roman de Tolkien peut éventuellement inviter à réfléchir. Pourtant, avec le temps, j'ai tendance à penser que si la notion de cheminement reste belle et pertinente, les métaphores de la route ou du chemin me paraissent moins parlantes que celle de la ligne de crête, qui met davantage en avant le devoir d'équilibre et la difficulté du cheminement, même si celui-ci a heureusement ses agréments. Ainsi sur les routes ou les chemins de la Terre du Milieu, comme dans la vie humaine, malgré les apparences éventuellement rassurantes de la voirie, je pense qu'il faut garder à l'esprit que nous sommes toujours en fait dans une position d'équilibriste ou d'alpiniste sur sa crête, et qu'il y a toujours un risque de tomber dans quelque ravin, voire plutôt quelque gouffre selon les choix que l'on choisira de faire. À cette aune, la lecture d'une « œuvre-monde » comme celle de Tolkien peut s'apparenter à une expérience existentielle... mais qui n'est pas sans danger...
Par ailleurs, s'il faut s'en tenir à cette idée d'un cheminement [emphase]« ensemble »[/emphase], et même si, encore une fois, je trouve notamment particulièrement louable l'attachement de Marylin Maeso à [emphase]« un universalisme critique fidèle à l'esprit républicain »[/emphase] dans le cadre du débat public (en France), ce qui témoigne d'un véritable souci d'ouverture à un partage constructif, j'avoue que je m'interroge sur les possibilités de principe de véritables échanges, a fortiori dans le contexte actuel : il y a-t-il vraiment cheminement commun, [emphase]« ensemble »[/emphase], sous entendu sur le même chemin, et sous entendu vers la vérité, quand il semble plutôt que l'on ait affaire à des cheminements au mieux parallèles ? Je repense à cette formule d'Albert Memmi - dont Camus a préfacé La statue de sel -, employée (d'un point de vue athée) dans un passage de son Testament insolent, à propos du caractère hélas toujours un peu biaisé des discussions philosophiques où viennent se mêler des considérations religieuses, même si on peut toujours y être ouvert sur le principe (agnosticisme et scepticisme me paraissant notamment le permettre, de mon propre point de vue) : [emphase]« les croyants possèdent déjà la Vérité (avec un grand V) ; ils ne la cherchent pas avec vous, ils s'efforcent de vous y amener. »[/emphase] (je ne cite, pour aller vite, que cette formule, mais il faudrait idéalement mentionner tout le passage, quoiqu'il soit un peu long : possibilité de le faire sur demande, si je trouve le temps)
Bref, tout cela pour dire que je suis notamment (devenu) plutôt dubitatif quant à l'idée, tacitement assez répandue, d'une sorte d'irénisme tolkienophile qui ferait que parce qu'on aimerait tous Tolkien, nous serions capables de cheminer tous [emphase]« ensemble »[/emphase] grâce à lui : j'ai bien peur que cela relève, hélas et au moins par certains aspects importants, de l'ordre de l'illusion, certes quelque peu cachée par le contexte de ce que j'appelle le fanariat, et la logique "communautaire" qu'il est censé encourager.
J'en termine, de manière plus anecdotique, et du moins pour cette fois-ci (peut-être aurai-je le temps de revenir plus tard, comme annoncé, sur les propos de Tristan Garcia et de Leo Carruthers : ce n'est pas sûr du tout, mais qui vivra verra) en revenant à l'image que Marylin Maeso évoque à travers la fresque l'École d'Athènes de Raphaël, que j'ai moi-même eu l'occasion de voir "en vrai" au Vatican, il y a vingt ans cette année : j'avoue que j'aurai apprécié que l'on en profite pour illustrer une page du magazine avec un détail de cette fresque, quoiqu'en ne se focalisant pas seulement sur l'endroit de l'œuvre montrant Platon et Aristote (je me souviens avoir sélectionné ce détail pour illustrer le message inaugural de mon ancien blog, il y a bien longtemps !), mais en élargissant un peu la sélection en intégrant notamment la figure de Diogène de Sinope, histoire simplement de suggérer que la philosophie n'est pas qu'une question de dichotomie physique/métaphysique vis-à-vis de laquelle il faudrait obligatoirement "choisir son camp" comme si nous étions en guerre (ainsi que certains prétendent parfois l'être, semble-t-il, fut-ce dans le seul ciel des idées).

Raffaello Sanzio, dit Raphaël (1483-1520).
L'École d'Athènes, fresque, 1510-1511 (détail).
Rome, Palais du Vatican, Salle des Signatures.
[séparation]
rintrah Wrote:Hyarion Wrote:pour ma part, je déteste la rhétorique péremptoire de Chesterton et le désespérant prosélytisme de Lewis
Absolument d'accord sur Lewis. Un peu plus nuancé sur Chesterton, dont le style est à mon sens trop varié pour mériter une intégrale hostilité. J'aime assez, entre autres, Tremendous Trifles.
Il y aurait certes beaucoup à dire sur Chesterton, en bien comme en mal, avec ce côté "franc-tireur" du personnage, et son goût certain pour l'humour qui, en des temps postérieurs à la Renaissance et au siècle des Lumières, le distingue de bien d'autres auteurs catholiques, et plus généralement chrétiens, souvent si désolés que le monde ne tourne pas (ou plus) autour de leurs propres paradigmes. Attaché personnellement à l'humour et à l'ironie, je dirais qu'en un sens, et en tenant compte du zeitgeist victorien qui fut le sien, l'humour de Chesterton peut être éventuellement plaisant à l'occasion, mais plutôt dans un contexte de relatif confort "bourgeois" avec la part de tradition plus ou moins religieuse pouvant y être associée : dans tous les cas, l'ordre et les prétendues "vraies valeurs" ne seront pas vraiment critiquées, avec toute l'ironie que tout cela mériterait pourtant (et mérite toujours, à mon sens, pour l'esprit qui veut "souffler" et ne pas tomber dans que j'ai appelé le "lithisme", la pensée si immobile qu'elle se change en pierre). C'est à cette aune que j'ai tendance à percevoir l'humour, et plus largement la pensée, de Chesterton, lequel affirmait ainsi clairement sa liberté, mais plutôt dans le conformisme et non particulièrement contre lui, du moins à ce qu'il me semble.
J'en conviens avec vous, en tout cas : Chesterton était un polygraphe, et il est donc en effet difficile de lui attribuer un style qui serait resté immuable. Pour ce qui est de la rhétorique péremptoire, je songe en fait par exemple à l'apologie du mariage chrétien par Chesterton (dont on a d'ailleurs déjà parlé en ces lieux par le passé), et dès lors je ne saurais faire mieux que de me souvenir du jour où j'ai entendu, lors d'un mariage religieux, cette citation, extraite de What's Wrong With The World où elle est précédée de banalités autour de la famille conçue comme un invariant de la condition humaine avec son inévitables lot de contraintes : [emphase] “If Americans can be divorced for “incompatibility of temper” I cannot conceive why they are not all divorced. I have known many happy marriages, but never a compatible one. The whole aim of marriage is to fight through and survive the instant when incompatibility becomes unquestionable. For a man and a woman, as such, are incompatible.” [/emphase]
On peut toujours, bien sûr, peut-être trouver à ce genre de propos quelque-chose de "spirituel", d'une manière ou d'une autre, mais en l'occurrence ici l'expression de l'auteur se fait à mon sens sur un fond affirmé de sexisme – certes très commun pour l'époque sans doute – qui n'est pas ma tasse de thé, quand bien même des couples mariés y trouveraient, encore de nos jours, une justification à leur propres choix de vie, engagements, vécus et conceptions en matière de conjugalité. Personnellement, j'estime (à mon humble avis) qu'il y a [emphase]« compatibilité »[/emphase] entre hommes et femmes dès lors qu'il y a reproduction sexuée, s'agissant de l'espèce humaine comme d'autres espèces (mon regard se fait ici avant tout, sans doute, quelque peu "physiologique", un peu à la manière de Remy de Gourmont, pour citer un autre grand auteur prolifique à peu près de la même époque). Le reste me parait être surtout affaire d'individualités et de contextes socio-culturels, bien au-delà de la question des seules relations hommes/femmes, le tout dans le cadre d'un réel inévitablement complexe, aujourd'hui comme hier (même si le recours à la technique en matière de reproduction bouleverse sans doute quelque peu, de nos jours, le processus biologique sexué naturel qui a longtemps été le seul existant, jusque vers la fin du XXe siècle, en matière de perpétuation de l'espèce, perpétuation autour de laquelle ce sont diversement structurées les sociétés humaines).
Désolé pour cette digression, Octave, mais je tenais à expliciter un peu mon modeste point de vue, suite à l'avis que vous avez vous-même partagé (de manière bien plus concise que moi).
À propos, entre autres, de Chesterton, il y aurait sans doute également des choses à dire s'agissant du distributisme, cette sorte d'alternative économique rejetant à la fois le capitalisme et le socialisme pour mieux mettre en avant une sorte de "bon sens (chrétien) près de chez soi"... mais aussi bien en a-t-il déjà été assez largement question, en ces lieux, dans un fuseau dédié (outre le fait que Spadaro en parle aussi dans le magazine) : ce sujet
rintrah Wrote:Hyarion Wrote:Personnellement, j'avais ouvert en ces lieux un fuseau consacré à Albert Camus il y a quelques années, mais sans que celui-ci ne suscite beaucoup d'échanges par la suite, ce qui est peut-être assez à l'image de l'inévidence a priori d'une évocation conjointe de Camus et Tolkien (or Marylin Maeso a raison : on peut apprécier les deux, fut-ce différemment) : ce sujet
Très intéressante discussion ! Merci pour le lien. Un peu tard, peut-être, pour déterrer le sujet, mais il y a bien quelques points sur lesquels je réagirais volontiers (sans être aucunement grand connaisseur de Camus).
Je vous y invite, si vous en avez le loisir.
[séparation]
Amicalement,
B.
P.S. : encore un message trop long... Désolé.
[EDIT (29/08/2022): corrections d'adresses de liens vers le forum de Tolkiendil.]

