<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1663546938_claude_monet_-_londres_le_parlement_trouee_de_soleil_dans_le_brouillard_-_1904_-_orsay.jpg" width="519" />
<small>Claude Monet (1840-1926)
<i>Londres, le Parlement. Trouée de soleil dans le brouillard</i>, 1904.
Huile sur toile, 81,5 x 92,5 cm.
Paris, musée d'Orsay.</small>
Il y a longtemps que je n'avais pas autant regardé les émissions d'information de la BBC à la télévision (via BBC World News, l'équivalent de Franceinfo et France 24)... Si j'ajoute à cela les chaînes de télé publiques françaises, dont ARTE, il y aura largement eu de quoi satisfaire, ces dix derniers jours, qui s'intéresse à la monarchie britannique et tout particulièrement à la disparition de la reine Élisabeth II (<i>Elizabeth II</i> en anglais). Personnellement, tout cela m'a rappelé de vieux souvenirs, ceux de mon premier voyage en Angleterre, et plus précisément à Londres, il y a déjà un peu plus de vingt-cinq ans cette année : c'était en février 1997, quelques mois avant la victoire du <i>New Labor</i> de Tony Blair aux élections législatives britanniques... et quelques mois aussi avant le tragique accident de Lady Diana à Paris. Il s'agissait d'un voyage scolaire, mon premier en avion et le seul à l'étranger auquel j'ai eu droit durant mes années de collège, mais il avait été riche en découvertes, notamment en matières de monuments et musées londoniens : British Museum, National Gallery, Victoria & Albert Museum, Westminster Abbey, St Paul's Cathedral... Je me souviens encore des parties d'échecs que nous faisions, mon camarade et moi, le soir après le dîner, dans la chambre que nous avait réservé chez elle une très courtoise famille d'accueil, dans leur maison typiquement anglaise dans un quartier résidentiel de Kingston upon Thames. Le jour de notre arrivée, nous étions passé en bus à proximité de Buckingham Palace, où nous avions pu voir flotter l'étendard royal du Royaume-Uni indiquant que la reine Élisabeth II était présente au palais de Buckingham à ce jour-là... Je me rappelle de tout cela parce qu'il se trouve que je n'ai jamais remis les pieds en Grande-Bretagne depuis, bien que je l'ai régulièrement envisagé, en songeant notamment à passer par le tunnel sous la Manche : pour diverses raisons, cela n'a pas pu (encore ?) se faire, et du reste c'est devenu encore un peu plus compliqué à envisager depuis le méphitique Brexit, mais qui sait, cela se fera peut-être un jour. En tout cas, j'en reste donc à mes vieux souvenirs, mais qui me renvoient volontiers, entre autres, à Élisabeth II : à l'époque de mon voyage, j'étais tout-à-fait conscient d'aller visiter une monarchie, le Royaume-Uni, au point d'avoir noté dans un carnet, avant le départ, une modeste chronologie des rois et des reines d'Angleterre (des XIXe et XXe siècles, si je me souviens bien), avec les dates, pour pouvoir notamment bien me repérer par rapport à toutes les informations historiques auxquelles je serais confronté sur place. Et puis, de ce voyage, j'avais aussi ramené, comme d'autres, quelques pièces de monnaie britannique en souvenir, avec le portrait de profil de la reine dessus : elles doivent encore être quelque-part, dans un vieux porte-monnaie... Bref, mon expérience n'a sans doute pas grand-chose d'original, mais cela reste la mienne...
La couverture médiatique de la disparition d'Élisabeth II aura été assurée plus que largement, avec notamment, comme c'était attendu (les papiers nécrologiques et commémoratifs des journaux étaient déjà prêts depuis un bon moment...), un flot de publications consacrées à l'évènement et qui ont naturellement envahi les kiosques. Si j'en crois ce qu'en montre (très dignement) la BBC, ledit évènement est d'une importance colossale en Grande-Bretagne, mais il suscite aussi un engouement en France qui a été beaucoup commenté dans un pays où la monarchie n'existe pourtant plus depuis 1870. Dans la presse française, j'ai noté, avec amusement, une couverture d'un numéro hors-série du magazine confessionnel chrétien <i>La Vie</i>, avec un portrait d'Élisabeth accompagné d'un titre, « Elizabeth II - La dernière reine chrétienne »... titre semblant curieusement oublier l'existence de la reine Margrethe II du Danemark, toujours souveraine et chrétienne à ce qu'il me semble. Autre "une" dans la presse française, celle d'un numéro spécial de <i>la Revue des Deux Mondes</i> (fondée sous Charles X) : un portrait d'Élisabeth avec pour titre « Le modèle britannique - Le sacré qu'il nous manque ». Il est vrai que certains Français, et ce n'est pas nouveau, envient le Royaume-Uni pour sa stabilité incarnée par l'institution monarchique, et la dimension sacrée qui est censé l'accompagner. Il ne faut pas oublier, pourtant, la dimension économique, nettement plus prosaïque, du phénomène royal en Grande-Bretagne : la monarchie britannique rapporte de nos jours beaucoup d'argent, à travers d'importants revenus touristiques, et grâce notamment à une communication bien rodée et très contrôlée de la part de la Couronne. Cela peut aider à relativiser la dimension sacrée du phénomène. Cependant, il est vrai qu'Élisabeth, qui a toujours été très consciente de ses devoirs, a su à cette aune particulièrement bien tenir son rang, qui plus est sur une période très longue, sachant entretenir un lien avec ses sujets, tout en incarnant un pouvoir avant tout symbolique. [emphase]« Si la famille royale britannique est aussi populaire en France, c'est parce qu'elle incarne justement ce pouvoir symbolique capable de rassembler tout un peuple et dont nous nous sentons orphelins »[/emphase], écrit Stéphane Bern dans <i>la Revue des Deux Mondes</i>. Peut-être... Je repense cependant à Tocqueville, qui lui écrivait, dans les années 1830 : [emphase]« L'esprit français est de ne pas vouloir de <i>supérieur</i>. L'esprit anglais de vouloir des <i>inférieurs</i>. Le Français lève les yeux autour de lui avec inquiétude. L'Anglais les baisse autour de lui avec complaisance. »[/emphase] Il y a toujours eu, au Royaume-Uni, un goût certain pour la hiérarchie, justifiant de profondes inégalités sociales dans ce pays à l'histoire sans doute singulièrement façonnée par sa continuité territoriale (insulaire) et politique : l'institution monarchique, sommet de la pyramide sociale, durablement installée depuis le XVIIe siècle, ne peut se concevoir en dehors de ce contexte socio-culturel (hiérarchique et inégalitaire), du moins à mon sens.
Le nouveau roi Charles III, succédant tardivement à sa mère Élisabeth II à l'âge de 73 ans, règnera-t-il aussi longtemps que son arrière-arrière grand-père Édouard VII qui avait succédé, à 59 ans, à sa propre mère Victoria Ire en 1901 ? On le saura bien assez tôt. Sur les "rézosocios" ces derniers jours, certains Français ont en tout cas fait des comparaisons, plus ou moins chauvines, entre la durée des règnes d'Élisabeth II et de Louis XIV. J'ai trouvé cela particulièrement ridicule : certes, le record de longévité sur un trône royal de Louis XIV (roi à 4 ans et demi, mort à 76 ans) n'aura finalement pas été battu par Élisabeth II (reine à 25 ans, morte à 96 ans). Mais les époques étaient différentes, et les usages du pouvoir également fort différents. Le chauvinisme, de toute façon, et d'où qu'il vienne, génère toujours beaucoup de bêtises, dites ou faites. Cela, en tout cas, aura été un bon prétexte pour venter les supposés mérites d'un retour de la monarchie en France...
Il se trouve que je me suis beaucoup intéressé, quand j'étais plus jeune, à la monarchie, en particulier à la monarchie française, aux règnes de Louis XIV et de Louis XV (périodes de régences comprises) tout spécialement, mais à bien d'autres règnes aussi. Je me souviens de mes premières visites personnelles, à partir de 1993, du vaste palais du Louvre devenu musée ainsi que du château, du musée et du domaine national de Versailles à un âge où j'étais encore jeune collégien : ce furent de grands moments de découvertes historiques et surtout esthétiques. Plus tard, à l'université, j'ai étudié les monarchies hellénistiques de l'Antiquité, l'Empire byzantin, ainsi que les systèmes monarchiques de l'époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles) en France, en Espagne et en Grande-Bretagne, particulièrement la monarchie des rois de France, avant de consacrer mes quelques années de recherches au XIXe siècle et plus précisément au Second Empire de Napoléon III, dernier régime monarchique français (n'en déplaisent à certains contempteurs de l'actuelle Ve République, qui n'est au mieux qu'un ersatz de monarchie en tant que régime semi-présidentiel). Je me souviens qu'à l'époque, dans mon université classée très à gauche, travailler sur le Second Empire, qui plus est pour remettre en cause la « légende noire » propagée sur Napoléon III par le très égocentrique « Prophète de la République » Victor Hugo, il était facile de passer pour un bonapartiste, alors que ce n'était pourtant pas mon cas... Si j'avais opté pour un sujet de recherche plus ou moins attendu dans mon université – l'action politique de Jean Jaurès ou la <i>Retirada</i> des républicains espagnols fuyant le franquisme, par exemple –, je me serais sans doute retrouvé avec un sujet plus proche de ma sensibilité politique (plutôt socialiste) que ne le sont les sujets de la monarchie et du Second Empire <i>a priori</i>, mais ce faisant je me serais sans doute aussi éloigné de mes questionnements particuliers en matière historique et historiographique, ainsi que de mes préoccupations intellectuelles personnelles de façon plus générale. Je remercie encore aujourd'hui, à cette aune, mes directeurs de recherche, en maîtrise puis en master, de m'avoir laissé effectuer à l'époque mes modestes recherches en dehors des voies toutes tracées par bien des professeurs universitaires pour leurs étudiants.
Bref, s'agissant du thème de la monarchie, il faut croire que cela m'a quelque peu fasciné dans mes jeunes années, à raison d'ailleurs car ces époques sont passionnantes à étudier, bien plus que ne le sera jamais le XXe siècle en comparaison, ni possiblement le XXIe même si je n'en verrais moi-même sans doute pas la fin. Aujourd'hui encore, je regarde cela avec toujours de l'intérêt, quoiqu'avec sensiblement plus de recul et moins d'escapisme. On songe volontiers aux rois, aux reines, aux empereurs et aux impératrices en tant qu'objets de fiction, en fantasy par exemple notamment, et ce n'est pas un mal tant que cela ne trahit pas une aspiration politique intempestive. La monarchie n'est pas un système qui me parait restaurable en France, qu'il s'agisse de l'hypothèse légitimiste (branche aînée de la dynastie des Bourbons), de l'hypothèse orléaniste (branche cadette des Bourbons, dite des Bourbons-Orléans) ou de l'hypothèse bonapartiste (dynastie napoléonienne) : la culture du conflit est trop forte dans ce pays, le passé sans doute trop lourd pour toutes les parties, et qu'apporterait de plus un roi ou un empereur à la France ? Un usage plus officiel du plébiscite ? Un ancrage dans la « tradition » ? Dans les prétendues « vraies valeurs » ? Dans le « pays réel » cher à Charles Maurras ? J'en doute fort, et d'ailleurs à la question que posait ledit Maurras – dans la préface à l'édition définitive de son <i>Enquête sur la monarchie</i> (1900, rééd. 1909 et 1924) – à savoir si « Oui ou non, l'institution d'une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée n'est-elle pas de salut public ? », je réponds naturellement « non », presque un siècle plus tard, quoique je ne pense pas que tous les royalistes existants encore aujourd'hui soient forcément de sensibilité nationaliste maurrassienne, loin s'en faut sans doute. Un souverain apporterait-il au moins, politiquement, un élément de stabilité dans le pays, comme c'est censé être le cas en Grande-Bretagne, en Belgique ou en Espagne ? En France, après les bouleversements révolutionnaires des années 1789-1799, tout ou presque s'est joué au cours du XIXe siècle. Le comte de Chambord, « Henri V », par dogmatisme politico-religieux (hérité de son grand-père Charles X), a laissé définitivement passer sa chance en 1873 : bien avant cela, Chateaubriand lui avait consacré de belles pages dans ses <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, témoignant aussi bien de sa propre fidélité à la cause monarchiste légitimiste que de sa lucidité sur le fait que, déjà à ses yeux dans les années 1830, il s'agissait d'une cause perdue. S'agissant de la dynastie napoléonienne, elle aurait pu assurer la survie de l'Empire sous une forme à la fois plébiscitaire et parlementaire rien qu'en évitant la guerre avec la Prusse en 1870, ce qu'elle n'a pas fait ou n'a pas su faire. Au XXe siècle encore, le comte de Paris, Henri d'Orléans, de la branche des Bourbons-Orléans, aurait pu, peut-être, jouer un rôle politique important au côté de De Gaulle (qui avait une sensibilité royaliste) pendant la Deuxième Guerre Mondiale et après, mais il était déjà bien tard, et finalement les ambitions orléanistes se sont plus ou moins évanouies tandis que De Gaulle s'usait lui-même au pouvoir durant les années 1960... Aucun des prétendants actuels, qu'ils soient légitimiste, orléaniste ou bonapartiste, n'est crédible comme tel pour être une autorité morale et un garant de l'unité d'un pays comme la France telle qu'elle a évolué depuis 1870 : comment cela pourrait-il être le cas, par exemple, avec quelqu'un comme le duc d'Anjou, Louis de Bourbon dit « Louis XX », le prétendant légitimiste, arrière-petit-fils du criminel Francisco Franco (dont il ne cesse de défendre la mémoire) et catholique traditionaliste (anti-laïc, anti-IVG, etc.) ? Politiquement, en tout cas, ce n'est pas sérieux. Seul Charles Bonaparte, né Charles Napoléon en 1950 et père du prétendant bonapartiste actuel, semble avoir finalement adopté l'attitude probablement la plus lucide, en se ralliant à la république, et faisant de la politique au sein de ce régime dont il a accepté les valeurs, rejetant toute prétention dynastique (contrairement à son père et à son fils), et œuvrant à cette aune à promouvoir le patrimoine historique napoléonien à l'échelle de l'Europe d'aujourd'hui (dans la Fédération Européenne des Cités Napoléoniennes qu'il a fondé en 2004)... La question monarchique en France est devenue une question d'histoire et de patrimoine national, à étudier, à transmettre, sans politisation intempestive, et je ne crois pas qu'il y ait lieu de regretter cette situation.
Bref, Royauté ou Empire, tout cela, en France, c'est du passé, et ce n'est sans doute pas une solution pour nos problèmes actuels, car ce ne sont pas des problèmes de rois, d'empereurs ou de papes, comme on le croyait autrefois, mais bien des problèmes d'hommes, d'êtres humains, sans distinctions d'aucune sorte. Et du reste, il convient aussi d'être le plus possible lucide vis-à-vis dudit passé, même si les monarchies européennes d'aujourd'hui encore existantes ne sont plus celles d'autrefois. Je repense, à cette aune, à ces mots de William Morris, que j'avais modestement partagés en janvier 2020 sur le réseau de Mark Z. : [emphase]“History has remembered the kings and warriors, because they destroyed; art has remembered the people, because they created.”[/emphase]
Le régime républicain n'est pas le régime idéal, c'est entendu, mais il est là, fruit d'une histoire qui est ce qu'elle est, avec ses bons comme ses mauvais côtés, et il reste finalement peut-être le plus petit dénominateur commun entre les différentes tendances politiques du pays, même si certains veulent évidemment, depuis toujours, sa perte. Et il faut bien reconnaître que, sur le plan de l'allégorie, la République, assimilée à la Liberté, symbolisée par la Marianne, est tout de même plus, disons, évocatrice qu'un individu couronné assis sur son trône... Ironie du sort, alors que Delacroix avait peint <i>La Liberté guidant le peuple</i> pour saluer les évènements révolutionnaires de juillet 1830 ayant conduit à voir un régime monarchique (celui de Louis-Philippe Ier) succéder à un autre (celui de Charles X), la Monarchie de Juillet cacha finalement l'œuvre au public, lequel public assimile aujourd'hui très souvent le tableau à l'histoire <i>républicaine</i> de la France, puisque cette femme incarnant la Liberté, populaire, pleine de vigueur et de fougue, avec son bonnet phrygien, son profil grec, ses proportions harmonieuses, mais aussi avec ses seins à l'air et ses poils sous les bras (personnellement, je trouve cela beau, mais il faut apprécier à la fois la nudité et le nu féminins pour peut-être le comprendre), incarne finalement l'idéal politique auquel est censé avoir abouti la France lors du XIXe siècle, ce grand siècle des révolutions...
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1663547491_eugene_delacroix_-_la_liberte_guidant_le_peuple_-_detail_-_1830_-_louvre.jpg" width="519" />
<small>Eugène Delacroix (1798-1863).
<i>La Liberté guidant le peuple (28 juillet 1830)</i> (détail), 1830.
Huile sur toile, 260 x 325 cm.
Paris, musée du Louvre.</small>
La monarchie telle que la représentait les peintres avant l'apparition de la photographie incarnait une vraie puissance esthétique, qu'elle me parait avoir assez largement perdue depuis (même si une certaine tradition des portraits royaux ou princiers par des peintres perdurent dans les monarchies encore existantes en Occident). De nos jours, les gens sont généralement trop visibles pour ce qu'ils sont, non pour ce qu'ils sont censés représenter : il manque presque toujours de cette sorte de filtre de l'art qui rend presque immortel, comme a pu en témoigner, malgré tout, la princesse Grâce de Monaco, qui sort du lot en raison précisément de son aura de brillante actrice hollywoodienne (et surtout hitchcockienne de mon point de vue) sous le nom de Grace Kelly. Bref, quitte à prendre des symboles, autant en rester aux allégories que personne ne peut photographier bêtement avec son smartphone, mais qui nécessite une création. Je crois en fait que c'est cela qui m'intéressait le plus, dès l'origine, dans l'histoire des monarchies : l'esthétique qui peut s'en dégager. C'est une histoire d'image, en fait, et dès lors de création, esthétique et/ou fictionnelle, d'une manière ou d'une autre. Mais en dehors de cela, politiquement, ce n'est pas ma tasse de thé, en raison de mes aspirations sociales : pourquoi voudrai-je, avec une monarchie, rajouter de la hiérarchisation dans un pays qui en déjà beaucoup et pour tant de mauvaises raisons, tout républicain qu'il est ? Autant se réserver le roi, et surtout la reine, pour le jeu d'échecs...
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1663538285_reine_elisabeth_2_-_queen_elizabeth_2_-_echecs_humour.png" width="519" />
S'agissant d'Élisabeth II, elle faisait sans doute partie de ces souverains qui continuaient à représenter quelque-chose au-delà de leur propre personne, et peut-être était-elle la dernière souveraine ayant une telle envergure dans le monde... Cependant, les évènements organisés en Grande-Bretagne autour du cercueil (<i>coffin</i>) contenant le corps de la défunte, du surlendemain de sa mort jusqu'à ses funérailles nationales qui auront lieu tout-à-l'heure ce lundi, auront de mon point de vue été l'occasion de mesurer non seulement le caractère public de ses évènements, mais aussi leur dimension intime. Au-delà de la monarchie, de la politique, de la médiatisation, des classes sociales, on a tout-de-même là aussi affaire à une histoire de famille, de deuil familial, dans laquelle chacun peut sans doute au moins un peu se reconnaître. Comme tout le monde, j'avais autre chose à faire que de passer dernièrement mes journées devant la télé, mais grâce à BBC World News, que j'ai tout de même beaucoup regardé ces derniers jours (ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps, comme je l'ai écrit plus haut), j'ai tout de même eu l'occasion de voir en direct, et parfois par hasard, un certain nombre des évènements en question : la veillée des quatre enfants de la reine (le nouveau roi Charles III, ses frères et sa sœur) autour du cercueil de leur mère exposé à la cathédrale Saint-Gilles (St. Giles' Cathedral) d'Édimbourg, l'arrivée à Londres en avion militaire du cercueil royal transporté jusqu'au palais de Buckingham, la grande procession de Buckingham Palace jusqu'à Westminster Hall suivie d'une courte cérémonie anglicane à l'arrivée sur place, puis enfin les derniers instants de la "veillée des princes" (nouvelle veillée des enfants de la reine) à Westminster Hall suivant un modèle inauguré lors des funérailles de George V (grand-père d'Élisabeth II) en 1936, veillée immortalisée à l'époque par le peintre Frank Ernest Beresford.
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1663548052_frank_ernest_beresford_-_the_princes__vigil_12.15am_january_28_1936_-_detail.png" width="519" />
<small>Frank Ernest Beresford (1881–1967).
<i>The Princes' Vigil: 12.15am, January 28, 1936</i> (détail), 1936.
Huile sur toile, dimensions non connues.
Localisation inconnue.</small>
Il est presque trois heures du matin, au moment où j'achève ce long message : il est temps de conclure...
Ce lundi 19 septembre, je n'aurai sans doute pas l'occasion de voir en direct les funérailles nationales de la reine, diffusées en mondovision et qui auront lieu en présence de centaines de dignitaires et chefs d'État étrangers, mais peu importe, car j'ai finalement sans doute déjà vu l'essentiel ces derniers jours : la manifestation d'un deuil, celui que l'on peut éprouver pour un proche disparu, une mère, un père, une grand-mère, un grand-père. Pour ma part, à cette occasion, j'ai pensé à ma grand-mère, disparue il y a déjà onze ans. Le temps passe... les souvenirs restent, pour celles et ceux qui sont encore là.
Je salue, par ailleurs et en particulier, le fait qu'Élisabeth II était francophone et francophile, comme elle l'a régulièrement prouvé lors de ses voyages en France (de 1948 à 2014), elle qui aura notamment connu, depuis Vincent Auriol, tous les présidents français des IVe et Ve Républiques : cette affinité avec la France n'était certainement pas la moindre de ses qualités, du moins à mes yeux.
<b>RIP Elizabeth Alexandra Mary, dite</b> (en français) <b>Élisabeth II (1926-2022)</b>
Cordialement,
B.
<small>Claude Monet (1840-1926)
<i>Londres, le Parlement. Trouée de soleil dans le brouillard</i>, 1904.
Huile sur toile, 81,5 x 92,5 cm.
Paris, musée d'Orsay.</small>
Il y a longtemps que je n'avais pas autant regardé les émissions d'information de la BBC à la télévision (via BBC World News, l'équivalent de Franceinfo et France 24)... Si j'ajoute à cela les chaînes de télé publiques françaises, dont ARTE, il y aura largement eu de quoi satisfaire, ces dix derniers jours, qui s'intéresse à la monarchie britannique et tout particulièrement à la disparition de la reine Élisabeth II (<i>Elizabeth II</i> en anglais). Personnellement, tout cela m'a rappelé de vieux souvenirs, ceux de mon premier voyage en Angleterre, et plus précisément à Londres, il y a déjà un peu plus de vingt-cinq ans cette année : c'était en février 1997, quelques mois avant la victoire du <i>New Labor</i> de Tony Blair aux élections législatives britanniques... et quelques mois aussi avant le tragique accident de Lady Diana à Paris. Il s'agissait d'un voyage scolaire, mon premier en avion et le seul à l'étranger auquel j'ai eu droit durant mes années de collège, mais il avait été riche en découvertes, notamment en matières de monuments et musées londoniens : British Museum, National Gallery, Victoria & Albert Museum, Westminster Abbey, St Paul's Cathedral... Je me souviens encore des parties d'échecs que nous faisions, mon camarade et moi, le soir après le dîner, dans la chambre que nous avait réservé chez elle une très courtoise famille d'accueil, dans leur maison typiquement anglaise dans un quartier résidentiel de Kingston upon Thames. Le jour de notre arrivée, nous étions passé en bus à proximité de Buckingham Palace, où nous avions pu voir flotter l'étendard royal du Royaume-Uni indiquant que la reine Élisabeth II était présente au palais de Buckingham à ce jour-là... Je me rappelle de tout cela parce qu'il se trouve que je n'ai jamais remis les pieds en Grande-Bretagne depuis, bien que je l'ai régulièrement envisagé, en songeant notamment à passer par le tunnel sous la Manche : pour diverses raisons, cela n'a pas pu (encore ?) se faire, et du reste c'est devenu encore un peu plus compliqué à envisager depuis le méphitique Brexit, mais qui sait, cela se fera peut-être un jour. En tout cas, j'en reste donc à mes vieux souvenirs, mais qui me renvoient volontiers, entre autres, à Élisabeth II : à l'époque de mon voyage, j'étais tout-à-fait conscient d'aller visiter une monarchie, le Royaume-Uni, au point d'avoir noté dans un carnet, avant le départ, une modeste chronologie des rois et des reines d'Angleterre (des XIXe et XXe siècles, si je me souviens bien), avec les dates, pour pouvoir notamment bien me repérer par rapport à toutes les informations historiques auxquelles je serais confronté sur place. Et puis, de ce voyage, j'avais aussi ramené, comme d'autres, quelques pièces de monnaie britannique en souvenir, avec le portrait de profil de la reine dessus : elles doivent encore être quelque-part, dans un vieux porte-monnaie... Bref, mon expérience n'a sans doute pas grand-chose d'original, mais cela reste la mienne...
La couverture médiatique de la disparition d'Élisabeth II aura été assurée plus que largement, avec notamment, comme c'était attendu (les papiers nécrologiques et commémoratifs des journaux étaient déjà prêts depuis un bon moment...), un flot de publications consacrées à l'évènement et qui ont naturellement envahi les kiosques. Si j'en crois ce qu'en montre (très dignement) la BBC, ledit évènement est d'une importance colossale en Grande-Bretagne, mais il suscite aussi un engouement en France qui a été beaucoup commenté dans un pays où la monarchie n'existe pourtant plus depuis 1870. Dans la presse française, j'ai noté, avec amusement, une couverture d'un numéro hors-série du magazine confessionnel chrétien <i>La Vie</i>, avec un portrait d'Élisabeth accompagné d'un titre, « Elizabeth II - La dernière reine chrétienne »... titre semblant curieusement oublier l'existence de la reine Margrethe II du Danemark, toujours souveraine et chrétienne à ce qu'il me semble. Autre "une" dans la presse française, celle d'un numéro spécial de <i>la Revue des Deux Mondes</i> (fondée sous Charles X) : un portrait d'Élisabeth avec pour titre « Le modèle britannique - Le sacré qu'il nous manque ». Il est vrai que certains Français, et ce n'est pas nouveau, envient le Royaume-Uni pour sa stabilité incarnée par l'institution monarchique, et la dimension sacrée qui est censé l'accompagner. Il ne faut pas oublier, pourtant, la dimension économique, nettement plus prosaïque, du phénomène royal en Grande-Bretagne : la monarchie britannique rapporte de nos jours beaucoup d'argent, à travers d'importants revenus touristiques, et grâce notamment à une communication bien rodée et très contrôlée de la part de la Couronne. Cela peut aider à relativiser la dimension sacrée du phénomène. Cependant, il est vrai qu'Élisabeth, qui a toujours été très consciente de ses devoirs, a su à cette aune particulièrement bien tenir son rang, qui plus est sur une période très longue, sachant entretenir un lien avec ses sujets, tout en incarnant un pouvoir avant tout symbolique. [emphase]« Si la famille royale britannique est aussi populaire en France, c'est parce qu'elle incarne justement ce pouvoir symbolique capable de rassembler tout un peuple et dont nous nous sentons orphelins »[/emphase], écrit Stéphane Bern dans <i>la Revue des Deux Mondes</i>. Peut-être... Je repense cependant à Tocqueville, qui lui écrivait, dans les années 1830 : [emphase]« L'esprit français est de ne pas vouloir de <i>supérieur</i>. L'esprit anglais de vouloir des <i>inférieurs</i>. Le Français lève les yeux autour de lui avec inquiétude. L'Anglais les baisse autour de lui avec complaisance. »[/emphase] Il y a toujours eu, au Royaume-Uni, un goût certain pour la hiérarchie, justifiant de profondes inégalités sociales dans ce pays à l'histoire sans doute singulièrement façonnée par sa continuité territoriale (insulaire) et politique : l'institution monarchique, sommet de la pyramide sociale, durablement installée depuis le XVIIe siècle, ne peut se concevoir en dehors de ce contexte socio-culturel (hiérarchique et inégalitaire), du moins à mon sens.
Le nouveau roi Charles III, succédant tardivement à sa mère Élisabeth II à l'âge de 73 ans, règnera-t-il aussi longtemps que son arrière-arrière grand-père Édouard VII qui avait succédé, à 59 ans, à sa propre mère Victoria Ire en 1901 ? On le saura bien assez tôt. Sur les "rézosocios" ces derniers jours, certains Français ont en tout cas fait des comparaisons, plus ou moins chauvines, entre la durée des règnes d'Élisabeth II et de Louis XIV. J'ai trouvé cela particulièrement ridicule : certes, le record de longévité sur un trône royal de Louis XIV (roi à 4 ans et demi, mort à 76 ans) n'aura finalement pas été battu par Élisabeth II (reine à 25 ans, morte à 96 ans). Mais les époques étaient différentes, et les usages du pouvoir également fort différents. Le chauvinisme, de toute façon, et d'où qu'il vienne, génère toujours beaucoup de bêtises, dites ou faites. Cela, en tout cas, aura été un bon prétexte pour venter les supposés mérites d'un retour de la monarchie en France...
Il se trouve que je me suis beaucoup intéressé, quand j'étais plus jeune, à la monarchie, en particulier à la monarchie française, aux règnes de Louis XIV et de Louis XV (périodes de régences comprises) tout spécialement, mais à bien d'autres règnes aussi. Je me souviens de mes premières visites personnelles, à partir de 1993, du vaste palais du Louvre devenu musée ainsi que du château, du musée et du domaine national de Versailles à un âge où j'étais encore jeune collégien : ce furent de grands moments de découvertes historiques et surtout esthétiques. Plus tard, à l'université, j'ai étudié les monarchies hellénistiques de l'Antiquité, l'Empire byzantin, ainsi que les systèmes monarchiques de l'époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles) en France, en Espagne et en Grande-Bretagne, particulièrement la monarchie des rois de France, avant de consacrer mes quelques années de recherches au XIXe siècle et plus précisément au Second Empire de Napoléon III, dernier régime monarchique français (n'en déplaisent à certains contempteurs de l'actuelle Ve République, qui n'est au mieux qu'un ersatz de monarchie en tant que régime semi-présidentiel). Je me souviens qu'à l'époque, dans mon université classée très à gauche, travailler sur le Second Empire, qui plus est pour remettre en cause la « légende noire » propagée sur Napoléon III par le très égocentrique « Prophète de la République » Victor Hugo, il était facile de passer pour un bonapartiste, alors que ce n'était pourtant pas mon cas... Si j'avais opté pour un sujet de recherche plus ou moins attendu dans mon université – l'action politique de Jean Jaurès ou la <i>Retirada</i> des républicains espagnols fuyant le franquisme, par exemple –, je me serais sans doute retrouvé avec un sujet plus proche de ma sensibilité politique (plutôt socialiste) que ne le sont les sujets de la monarchie et du Second Empire <i>a priori</i>, mais ce faisant je me serais sans doute aussi éloigné de mes questionnements particuliers en matière historique et historiographique, ainsi que de mes préoccupations intellectuelles personnelles de façon plus générale. Je remercie encore aujourd'hui, à cette aune, mes directeurs de recherche, en maîtrise puis en master, de m'avoir laissé effectuer à l'époque mes modestes recherches en dehors des voies toutes tracées par bien des professeurs universitaires pour leurs étudiants.
Bref, s'agissant du thème de la monarchie, il faut croire que cela m'a quelque peu fasciné dans mes jeunes années, à raison d'ailleurs car ces époques sont passionnantes à étudier, bien plus que ne le sera jamais le XXe siècle en comparaison, ni possiblement le XXIe même si je n'en verrais moi-même sans doute pas la fin. Aujourd'hui encore, je regarde cela avec toujours de l'intérêt, quoiqu'avec sensiblement plus de recul et moins d'escapisme. On songe volontiers aux rois, aux reines, aux empereurs et aux impératrices en tant qu'objets de fiction, en fantasy par exemple notamment, et ce n'est pas un mal tant que cela ne trahit pas une aspiration politique intempestive. La monarchie n'est pas un système qui me parait restaurable en France, qu'il s'agisse de l'hypothèse légitimiste (branche aînée de la dynastie des Bourbons), de l'hypothèse orléaniste (branche cadette des Bourbons, dite des Bourbons-Orléans) ou de l'hypothèse bonapartiste (dynastie napoléonienne) : la culture du conflit est trop forte dans ce pays, le passé sans doute trop lourd pour toutes les parties, et qu'apporterait de plus un roi ou un empereur à la France ? Un usage plus officiel du plébiscite ? Un ancrage dans la « tradition » ? Dans les prétendues « vraies valeurs » ? Dans le « pays réel » cher à Charles Maurras ? J'en doute fort, et d'ailleurs à la question que posait ledit Maurras – dans la préface à l'édition définitive de son <i>Enquête sur la monarchie</i> (1900, rééd. 1909 et 1924) – à savoir si « Oui ou non, l'institution d'une monarchie traditionnelle, héréditaire, antiparlementaire et décentralisée n'est-elle pas de salut public ? », je réponds naturellement « non », presque un siècle plus tard, quoique je ne pense pas que tous les royalistes existants encore aujourd'hui soient forcément de sensibilité nationaliste maurrassienne, loin s'en faut sans doute. Un souverain apporterait-il au moins, politiquement, un élément de stabilité dans le pays, comme c'est censé être le cas en Grande-Bretagne, en Belgique ou en Espagne ? En France, après les bouleversements révolutionnaires des années 1789-1799, tout ou presque s'est joué au cours du XIXe siècle. Le comte de Chambord, « Henri V », par dogmatisme politico-religieux (hérité de son grand-père Charles X), a laissé définitivement passer sa chance en 1873 : bien avant cela, Chateaubriand lui avait consacré de belles pages dans ses <i>Mémoires d'Outre-tombe</i>, témoignant aussi bien de sa propre fidélité à la cause monarchiste légitimiste que de sa lucidité sur le fait que, déjà à ses yeux dans les années 1830, il s'agissait d'une cause perdue. S'agissant de la dynastie napoléonienne, elle aurait pu assurer la survie de l'Empire sous une forme à la fois plébiscitaire et parlementaire rien qu'en évitant la guerre avec la Prusse en 1870, ce qu'elle n'a pas fait ou n'a pas su faire. Au XXe siècle encore, le comte de Paris, Henri d'Orléans, de la branche des Bourbons-Orléans, aurait pu, peut-être, jouer un rôle politique important au côté de De Gaulle (qui avait une sensibilité royaliste) pendant la Deuxième Guerre Mondiale et après, mais il était déjà bien tard, et finalement les ambitions orléanistes se sont plus ou moins évanouies tandis que De Gaulle s'usait lui-même au pouvoir durant les années 1960... Aucun des prétendants actuels, qu'ils soient légitimiste, orléaniste ou bonapartiste, n'est crédible comme tel pour être une autorité morale et un garant de l'unité d'un pays comme la France telle qu'elle a évolué depuis 1870 : comment cela pourrait-il être le cas, par exemple, avec quelqu'un comme le duc d'Anjou, Louis de Bourbon dit « Louis XX », le prétendant légitimiste, arrière-petit-fils du criminel Francisco Franco (dont il ne cesse de défendre la mémoire) et catholique traditionaliste (anti-laïc, anti-IVG, etc.) ? Politiquement, en tout cas, ce n'est pas sérieux. Seul Charles Bonaparte, né Charles Napoléon en 1950 et père du prétendant bonapartiste actuel, semble avoir finalement adopté l'attitude probablement la plus lucide, en se ralliant à la république, et faisant de la politique au sein de ce régime dont il a accepté les valeurs, rejetant toute prétention dynastique (contrairement à son père et à son fils), et œuvrant à cette aune à promouvoir le patrimoine historique napoléonien à l'échelle de l'Europe d'aujourd'hui (dans la Fédération Européenne des Cités Napoléoniennes qu'il a fondé en 2004)... La question monarchique en France est devenue une question d'histoire et de patrimoine national, à étudier, à transmettre, sans politisation intempestive, et je ne crois pas qu'il y ait lieu de regretter cette situation.
Bref, Royauté ou Empire, tout cela, en France, c'est du passé, et ce n'est sans doute pas une solution pour nos problèmes actuels, car ce ne sont pas des problèmes de rois, d'empereurs ou de papes, comme on le croyait autrefois, mais bien des problèmes d'hommes, d'êtres humains, sans distinctions d'aucune sorte. Et du reste, il convient aussi d'être le plus possible lucide vis-à-vis dudit passé, même si les monarchies européennes d'aujourd'hui encore existantes ne sont plus celles d'autrefois. Je repense, à cette aune, à ces mots de William Morris, que j'avais modestement partagés en janvier 2020 sur le réseau de Mark Z. : [emphase]“History has remembered the kings and warriors, because they destroyed; art has remembered the people, because they created.”[/emphase]
Le régime républicain n'est pas le régime idéal, c'est entendu, mais il est là, fruit d'une histoire qui est ce qu'elle est, avec ses bons comme ses mauvais côtés, et il reste finalement peut-être le plus petit dénominateur commun entre les différentes tendances politiques du pays, même si certains veulent évidemment, depuis toujours, sa perte. Et il faut bien reconnaître que, sur le plan de l'allégorie, la République, assimilée à la Liberté, symbolisée par la Marianne, est tout de même plus, disons, évocatrice qu'un individu couronné assis sur son trône... Ironie du sort, alors que Delacroix avait peint <i>La Liberté guidant le peuple</i> pour saluer les évènements révolutionnaires de juillet 1830 ayant conduit à voir un régime monarchique (celui de Louis-Philippe Ier) succéder à un autre (celui de Charles X), la Monarchie de Juillet cacha finalement l'œuvre au public, lequel public assimile aujourd'hui très souvent le tableau à l'histoire <i>républicaine</i> de la France, puisque cette femme incarnant la Liberté, populaire, pleine de vigueur et de fougue, avec son bonnet phrygien, son profil grec, ses proportions harmonieuses, mais aussi avec ses seins à l'air et ses poils sous les bras (personnellement, je trouve cela beau, mais il faut apprécier à la fois la nudité et le nu féminins pour peut-être le comprendre), incarne finalement l'idéal politique auquel est censé avoir abouti la France lors du XIXe siècle, ce grand siècle des révolutions...
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1663547491_eugene_delacroix_-_la_liberte_guidant_le_peuple_-_detail_-_1830_-_louvre.jpg" width="519" />
<small>Eugène Delacroix (1798-1863).
<i>La Liberté guidant le peuple (28 juillet 1830)</i> (détail), 1830.
Huile sur toile, 260 x 325 cm.
Paris, musée du Louvre.</small>
La monarchie telle que la représentait les peintres avant l'apparition de la photographie incarnait une vraie puissance esthétique, qu'elle me parait avoir assez largement perdue depuis (même si une certaine tradition des portraits royaux ou princiers par des peintres perdurent dans les monarchies encore existantes en Occident). De nos jours, les gens sont généralement trop visibles pour ce qu'ils sont, non pour ce qu'ils sont censés représenter : il manque presque toujours de cette sorte de filtre de l'art qui rend presque immortel, comme a pu en témoigner, malgré tout, la princesse Grâce de Monaco, qui sort du lot en raison précisément de son aura de brillante actrice hollywoodienne (et surtout hitchcockienne de mon point de vue) sous le nom de Grace Kelly. Bref, quitte à prendre des symboles, autant en rester aux allégories que personne ne peut photographier bêtement avec son smartphone, mais qui nécessite une création. Je crois en fait que c'est cela qui m'intéressait le plus, dès l'origine, dans l'histoire des monarchies : l'esthétique qui peut s'en dégager. C'est une histoire d'image, en fait, et dès lors de création, esthétique et/ou fictionnelle, d'une manière ou d'une autre. Mais en dehors de cela, politiquement, ce n'est pas ma tasse de thé, en raison de mes aspirations sociales : pourquoi voudrai-je, avec une monarchie, rajouter de la hiérarchisation dans un pays qui en déjà beaucoup et pour tant de mauvaises raisons, tout républicain qu'il est ? Autant se réserver le roi, et surtout la reine, pour le jeu d'échecs...
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1663538285_reine_elisabeth_2_-_queen_elizabeth_2_-_echecs_humour.png" width="519" />
S'agissant d'Élisabeth II, elle faisait sans doute partie de ces souverains qui continuaient à représenter quelque-chose au-delà de leur propre personne, et peut-être était-elle la dernière souveraine ayant une telle envergure dans le monde... Cependant, les évènements organisés en Grande-Bretagne autour du cercueil (<i>coffin</i>) contenant le corps de la défunte, du surlendemain de sa mort jusqu'à ses funérailles nationales qui auront lieu tout-à-l'heure ce lundi, auront de mon point de vue été l'occasion de mesurer non seulement le caractère public de ses évènements, mais aussi leur dimension intime. Au-delà de la monarchie, de la politique, de la médiatisation, des classes sociales, on a tout-de-même là aussi affaire à une histoire de famille, de deuil familial, dans laquelle chacun peut sans doute au moins un peu se reconnaître. Comme tout le monde, j'avais autre chose à faire que de passer dernièrement mes journées devant la télé, mais grâce à BBC World News, que j'ai tout de même beaucoup regardé ces derniers jours (ce qui ne m'était pas arrivé depuis longtemps, comme je l'ai écrit plus haut), j'ai tout de même eu l'occasion de voir en direct, et parfois par hasard, un certain nombre des évènements en question : la veillée des quatre enfants de la reine (le nouveau roi Charles III, ses frères et sa sœur) autour du cercueil de leur mère exposé à la cathédrale Saint-Gilles (St. Giles' Cathedral) d'Édimbourg, l'arrivée à Londres en avion militaire du cercueil royal transporté jusqu'au palais de Buckingham, la grande procession de Buckingham Palace jusqu'à Westminster Hall suivie d'une courte cérémonie anglicane à l'arrivée sur place, puis enfin les derniers instants de la "veillée des princes" (nouvelle veillée des enfants de la reine) à Westminster Hall suivant un modèle inauguré lors des funérailles de George V (grand-père d'Élisabeth II) en 1936, veillée immortalisée à l'époque par le peintre Frank Ernest Beresford.
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1663548052_frank_ernest_beresford_-_the_princes__vigil_12.15am_january_28_1936_-_detail.png" width="519" />
<small>Frank Ernest Beresford (1881–1967).
<i>The Princes' Vigil: 12.15am, January 28, 1936</i> (détail), 1936.
Huile sur toile, dimensions non connues.
Localisation inconnue.</small>
Il est presque trois heures du matin, au moment où j'achève ce long message : il est temps de conclure...
Ce lundi 19 septembre, je n'aurai sans doute pas l'occasion de voir en direct les funérailles nationales de la reine, diffusées en mondovision et qui auront lieu en présence de centaines de dignitaires et chefs d'État étrangers, mais peu importe, car j'ai finalement sans doute déjà vu l'essentiel ces derniers jours : la manifestation d'un deuil, celui que l'on peut éprouver pour un proche disparu, une mère, un père, une grand-mère, un grand-père. Pour ma part, à cette occasion, j'ai pensé à ma grand-mère, disparue il y a déjà onze ans. Le temps passe... les souvenirs restent, pour celles et ceux qui sont encore là.
Je salue, par ailleurs et en particulier, le fait qu'Élisabeth II était francophone et francophile, comme elle l'a régulièrement prouvé lors de ses voyages en France (de 1948 à 2014), elle qui aura notamment connu, depuis Vincent Auriol, tous les présidents français des IVe et Ve Républiques : cette affinité avec la France n'était certainement pas la moindre de ses qualités, du moins à mes yeux.
<b>RIP Elizabeth Alexandra Mary, dite</b> (en français) <b>Élisabeth II (1926-2022)</b>
Cordialement,
B.

