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Une "amazon" chez Le Seigneur des Anneaux
Un reproche que j'ai vu passer à propos de la qualification de fan fiction, c'est qu'elle s'appuierait sur une vision péjorative du terme (imagination de piètre qualité venant d'un amateur en matière d'écriture/de l'art considéré) alors qu'en réalité, je pense que nous l'utilisons plutôt dans un sens dénué de valeur axiologique, mais qui effectivement peut ne pas être perçu comme neutre dans sa réception du fait de préjugés touchant aux fans fictions.
The Lord of the Rings: The Rings of Power constitue quelque chose de sui generis : une oeuvre dérivée à partir d'une fraction seulement d'une oeuvre originelle ; une série qui existe en concurrence avec les autres écrits de l'auteur qu'elle ne peut pas utiliser (en tout cas pas pour ce qui y est essentiel) en raison de la question des droits ; un projet qui a décidé de changer en profondeur le peu d'éléments qu'il pouvait directement utiliser comme sources pour décrire les événements et l'intrigue ; une oeuvre qui se présente comme fidèle à Tolkien mais admet à demi-mots vouloir retranscrire sa propre vision du monde... Mais le discours d'escorte a souvent été soit trompeur (il y a quelques années, on était censé croire que la chronologie serait suivie à la lettre !), soit ambivalent, sur ces différents points.

Hyarion, je dirais moi aussi, en effet, que sur ce thème, la tendance est de voir Tolkien relégué soit du côté des plus vilains conservateurs voire réactionnaires, soit présenté comme quelqu'un de "moralement supérieur" au point d'être finalement déplacé à côté de l'Histoire (!)... parce que sur ce sujet difficile, la tentation est souvent présente d'aller vers les extrêmes, dans le débat commun ou superficiel, et que les amis de Tolkien sont souvent sur la défensive étant donné les contrariétés de la réception de l'oeuvre ou le retour des poncifs maladroits à chaque fois que (désormais) un projet dérivé place "Tolkien" sur le champ médiatique.

Concernant l'article qui résume (certes brièvement) le propos de Vincent Ferré, pour ma part, je reste assez mitigé par rapport à la manière d'aborder l'affaire.
L'histoire ethnologique d'Arda a été travaillée par Tolkien ; elle mêle des procédés d'ordre mythologique (plus sensibles dans le cas des divisions des Elfes, même si Tolkien n'a eu de cesse d'historiciser des divisions qui dans ses premiers écrits relevaient encore considérablement des sources mythologiques qui l'ont inspiré) et des procédés d'ordre pseudo-historique (cette fois-ci évidents notamment dans l'histoire du Troisième Âge, par exemple). Elle est bien entendu étroitement mêlée au point qui était pour lui plus central encore : l'évolution des langues et les rapports existant entre elles, y compris sur le plan sociolinguistique, dirait-on aujourd'hui.
Ce sont donc des points travaillés et réfléchis, qui ont une portée à l'intérieur de la fiction, où les rapports entre les différentes espèces et les différents peuples, mais encore les différentes lignées, fournissent matière à conflit, permettant d'ailleurs de montrer les effets du racisme ou de la xénophobie (cf. la désastreuse guerre civile du Gondor, les Elfes qui chassent le peuple de Mím comme des animaux alors que ces nains ont eux-mêmes été chassés par leur propre peuple). Ils importent à la fois pour le système mythologique et pour le système d'imitation historique à l'oeuvre dans le Légendaire.
Ce système peut aboutir à des points qui ont été contestés et c'est d'ailleurs sans doute pour cela que la série s'est gardée, jusqu'à présent, de le suivre (alors qu'elle aurait pu le faire intelligemment sans trop susciter de polémique, à mon avis) - nous n'avons rien vu du vrai Sud jusqu'à présent, du Harad, ou encore de l'Est - mais il trouve sa source dans la cohérence interne de l'oeuvre (Sauron régnait sur l'Est et sur le Sud) et dans la reprise d'éléments traditionnels de l'imaginaire antique et surtout médiéval (il suffit de penser à nos chansons de geste), que Tolkien aborde cependant de façon moderne (cf. la réflexion de Sam à la vue du soldat mort dans Les deux tours).
Ce système est aussi un peu contrarié parce que Tolkien reprend de façon interne des conceptions antiquo-médiévales à propos des peuples et du lignage (notamment dans l'idée d'une hiérarchisation - cf. les conceptions grecques, la distinction dans la pensée grecque entre les Grecs, les peuples proches, hellénisés ou tâchant de l'être - et tous les autres, les barbares) qui font sens à des lecteurs ayant une culture classique mais qui ont tendance à être rapprochées par d'autres lecteurs à une sorte de "pensée de l'auteur" qui explique aussi des dérives - notamment dans le traitement de l'oeuvre par l'extrême-droite et les identitaires.
C'est pour cela qu'il s'agit d'un sujet assez complexe, qui sollicite différents niveaux d'analyse, alors que la polémique, elle, est bourrine, si on me permet cette familiarité. Alors, dès qu'il se trouve confronté à la folie des débats contemporains qui vont dans toutes les directions, souvent au mépris de la raison, forcément, ça se passe mal.

Concernant la série, l'affaire n'est pas facilitée par la volonté expresse de confondre les niveaux (par exemple celui, pourtant essentiel, de la distinction entre acteur et personnage) et par l'existence, à côté d'un débat en réalité légitime, de comportements et de idéologies innacceptables (que ce soit dans ce domaine ou dans d'autres, l'imbécilité de certains télespectateurs semble ne pas avoir de limite).
Cela étant dit, il me semble que tout cela finit par noyer le poisson des débats légitimes, ce qui est présent dans l'article de France Info évoqué par Hyarion, par exemple, lorsque l'idée d'inclure de la diversité dans chacun des peuples est présentée comme "une innovation majeure et bienvenue".
Peut-on raconter l'histoire du Gondor de Tolkien si on fait de cette société relativement métissée (entre Númenóréens et humains qui n'ont pas quitté la Terre du Milieu) une société globalisée à l'américaine dans sa présentation ? On va avoir des difficultés lorsqu'il s'agira de traiter de l'histoire de la guerre fratricide, justement causée par le refus par une partie des nobles et du peuple d'accepter un roi ayant du "sang barbare" et étranger.
C'est pour cela que je ne suis pas d'accord avec ceux qui écartent un peu trop vite l'idée que tout est OK dans la série sur ce plan. Tolkien présente des différences physiques entre les trois tribus de Hobbits, mais je ne pense pas qu'il pensait à faire des Hobbits, qui constituent une peuplade particulière parmi les seconds enfants d'Ilúvatar, une image réduite de toute l'humanité. Du reste, c'est chez les Humains qu'on retrouve la diversité de notre humanité chez Tolkien, mais précisément, les Nains et les Elfes ne sont pas les Humains...
La difficulté concernant les Elfes, c'est que Tolkien leur attribue des caractéristiques valorisées, mais qui concernent un peuple qui contrairement à ses Humains semble être resté dans le cadre imaginaire de la référence à la mythologie nordique européenne (le reste du Légendaire s'est considérablement élargi à d'autres références au fil des années). D'où à la fois des assimilations auxquelles Tolkien n'aurait sans doute lui-même même pas pensé (les Elfes sont les meilleurs devient "l'homme caucasien/européen est supérieur" chez les identitaires et l'extrême-droite dans sa "lecture" de Tolkien), et des conséquences auxquelles il ne pensait sans doute pas non plus (certains lecteurs comprennent que les Elfes diaphanes, relevant d'un type européen, sont "parfaits", et vont en revanche tirer telle inteprétation du fait que les habitants du lointain Harad (qui pourrait correspondre à l'Afrique noire ?), sont comparés à des "semi-trolls").
D'où les phénomènes d'appropriation et les questions de diversité qui ont émergé ces dernières années (je laisse de côté la question des rapports sociaux dans le champ des lecteurs/spécialistes pour me concentrer sur la réception de l'oeuvre, mais je remarque ici comme ailleurs une grosse confusion entre ces deux niveaux), qu'il est intéressant d'étudier : illustrateurs représentant les personnages du SdA comme ayant d'autres origines ethniques et une autre couleur de peau, références à d'autres traditions que l'imaginaire européen pour représenter les Elfes, etc. En lien parfois avec une dimension militante, bien évidemment.
C'est intéressant à noter mais cela a aussi des côtés inquiétants : dans le traitement différentiel du rapport à l'imaginaire d'origine (il suffit de considérer les manières différentes de concevoir l'appropriation culturelle entre l'imaginaire occidental et les autres imaginaires), dans l'apparition d'une étrange négation de l'universalité (cf. la polémique à propos de la traduction d'Amanda Gorman par Marieke Lucas Rijneveld il y a quelques mois, ou encore le refus de traduire à l'étranger tels romans d'un auteur français dont le personnage était victime du commerce triangulaire, parce que l'auteur n'était pas un héritier des esclaves !), par exemple.
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