Semprini Wrote:[...]
Le sujet du wokisme est tout autre et n'est pas lié à ce que Tolkien était ou à ce qu'on a dit de lui. Il s'agit simplement de reconnaitre que par son usage de personnages de couleurs dans chacune des quatre histoires de la série, selon une approche multiculturelle largement indifférente à l'histoire de la Terre du Milieu (il y a un mélange total de couleurs dans chaque peuple, comme si finalement le sujet de la couleur n'existait pas En Terre du Milieu, ce qui permet par exemple à la Reine régente de couleur noire de Numenor d'être la fille d'un Tar Palantir de couleur blanche, et ce qui relève à mon avis d'une certaine candeur ou à tout le moins d'une volonté de réécrire l'histoire), la série répond à un cahier des charges woke qui est aujourd'hui à Hollywood une condition d'une production à gros budget. Il est bien sûr fréquent (et assez naturel) que les adaptations reflètent l'esprit du temps qui les a vu naitre et ce faisant prétendre mettre au goût du jour les matériaux littéraires adaptés. Mais il me paraitrait curieux de parler de la série sans évoquer le cahier des charges (et donc notamment son côté woke) qui a si manifestement présidé à sa conception.
Bonjour Semprini, et merci pour ta réponse. Je te réponds brièvement à mon tour concernant ton dernier point en particulier.
Ma remarque, générale, concernait l'utilisation formelle des mots "woke" et "wokisme", avec toutes les connotations que l'on peut y mettre, et le fait que cela ne renvoie pas forcément (loin s'en faut...) à un consensus en matière d'usage actuellement. Pour autant, sur le fond, je comprends tout-à-fait les raisons qui t'ont amené à écrire ce que tu as écrit, car je suppose, pour notamment connaître ton blog cinéphile depuis longtemps, que ton propos ne se voulait pas politique.
Mairon Wrote:Semprini Wrote:...ce qui relève à mon avis d'une certaine candeur ou à tout le moins d'une volonté de réécrire l'histoireJe dirais que cela ne pose pas problème s'il s'agit d'une question d'acteur et d'actrice. Au théâtre, on peut facilement considérer que n'importe quel acteur peut jouer le rôle d'Hamlet, sans que l'acteur ressemble le moins du monde à un rejeton de la lignée royale du Danemark et sans qu'on considère que cela change la donne à l'intérieur de la diégèse et dans la nature du personnage. C'est une convention. C'est aussi possible au cinéma.
Je suis bien d'accord : le caractère inclusif d'un casting de film de cinéma ou de série télévisée n'a jamais été un problème en soi, me concernant. Tout dépend de l'esprit dans lequel les choses sont faites, et la matière à partir de laquelle on travaille, en particulier s'agissant d'adaptations d'œuvres littéraires. Depuis le début de toutes ces polémiques autour de la série Amazon, je repense personnellement à une adaptation cinématographique de la pièce de Shakespeare <i>Beaucoup de bruit pour rien</i> (<i>Much Ado About Nothing</i>) par Kenneth Branagh, sortie en salles en 1993. L'action de la pièce (publiée en 1600) est censée se passer à Messine, au temps des Vêpres Siciliennes, mais c'est de l'Angleterre élisabéthaine de Shakespeare dont il est question quant au ton et à l'esprit. Dans le film britannico-américain de Branagh, tourné en Toscane avec notamment des costumes plus ou moins fantaisistes rappelant surtout les XVIIIe et XIXe siècles, le ton et l'esprit sont naturellement le reflet de la culture anglo-américaine des années 1990, à l'image de bien d'autres films hollywoodiens de l'époque. Branagh est à la fois réalisateur du film, scénariste et membre du casting – il joue Benedict, en partenariat avec sa compagne de l'époque, Emma Thompson qui interprète Béatrice –, et ledit casting comprend aussi notamment Denzel Washington dans le rôle de Don Pedro d'Aragon, ainsi que Keanu Reeves dans le rôle du frère de Don Pedro.
<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1664747881_much_ado_about_nothing_-_kenneth_branagh_-_1993_.jpg" width="669" />
Denzel Washington n'était peut-être pas l'acteur auquel on pouvait spontanément s'attendre pour jouer un rôle shakespearien qui ne soit pas celui du personnage principal d'<i>Othello</i>, mais j'ai toujours trouvé juste son interprétation de Don Pedro dans le film de Branagh, car c'est tout simplement un bon acteur, quelle que soit la couleur de sa peau. Or, au moins sur la forme, n'est-ce pas cela qui compte, avant tout ? Sur le fond, ne reste que l'éventuel problème de l'univers fictif que l'on met en scène, en fonction du lien qu'il entretient ou non avec le réel et surtout en fonction de sa densité en matière d'arrière-plan. Là où une pièce de théâtre de Shakespeare comme <i>Beaucoup de bruit pour rien</i> laisse une large marge de manœuvre pour être adaptée sans être forcément pour autant foncièrement dénaturée, une adaptation de tout un univers de fiction littéraire comme celui de Tolkien ne relève évidemment pas du même registre, sachant que dans le cas de la série Amazon, on ne peut même pas vraiment parler d'adaptation, comme cela pouvait encore être le cas (quoique de façon de plus en plus théorique, au fil des films) avec les trilogies de Peter Jackson. Faute de matière littéraire à adapter au-delà des narrations du <i>Hobbit</i> et du <i>Seigneur des Anneaux</i>, il ne restait plus aux <i>showrunners</i> de la série qu'à broder sur de la matière très dense mais pour eux d'une disponibilité plus ou moins "émiettée" pour des raisons de droits. Le résultat, d'après les divers commentaires de téléspectateurs que j'ai lu jusqu'ici, ne semble pas, à cette aune, et sans grande surprise, être concluant, que ce soit vis-à-vis de l'"inspiration" tolkienienne ou que ce soit vis-à-vis de la série en elle-même comme production audiovisuelle.
Mais pour ce qui est en particulier de la question du casting, il semble que, sur le fond, il y ait un problème d'incompatibilité entre deux médiévalismes, l'un tolkienien lié à un auteur qui se voulait directement connecté à ses sources, l'autre étant surtout une libre alternative fictionnelle à une histoire sans lien direct avec le Moyen Âge, celle des États-Unis. C'est dans un tel contexte que viennent se mêler le fait que l'on peut trouver différentes teintes de peau chez les personnages tolkieniens (dans le contexte d'un certain médiévalisme) et les impératifs socio-culturels d'une époque dont Hollywood se veut le reflet. La question est complexe, mais c'est à cette aune que l'on peut peut-être mesurer la pertinence de faire jouer des personnages tolkieniens sans se soucier de la couleur de peau des acteurs et des actrices. Qui joue quel rôle, et pour raconter quoi ? On pourrait sans doute citer d'autres exemples, mais Denzel Washington qui joue Don Pedro d'Aragon le fait très bien <i>a fortiori</i> dans un contexte narratif qui n'appelle pas à rechercher une absolue cohérence "mélanique" dans un univers fictionnel mis en scène de façon forcément <i>suggéré</i> par le cadre théâtral d'origine – à cette aune, par exemple, pas plus au début de la pièce de Shakespeare qu'au début du film de Branagh, le public n'a à se soucier des détails (à connotation éventuellement plus ou moins historique) de la guerre dont reviennent Don Pedro et ses compagnons d'armes avant d'être confrontés aux péripéties amoureuses sur lesquelles se focalise l'histoire racontée. J'en viens à me demander s'il n'y aurait pas eu (un peu) moins de polémiques s'il avait été question d'adapter de nouveau <i>le Seigneur des Anneaux</i>, mais cette fois-ci avec un casting proposant, si possible sans le biais d'une politique de quotas, des rôles importants à des acteurs et des actrices de type ethnique autre que caucasien. Dans ce cas-là, on se serait peut-être davantage posé la question de la valeur intrinsèque d'une interprétation de comédien dans un véritable contexte d'adaptation, et les considérations politiques – au moins dans leurs dimensions les plus clivantes – se seraient sans doute moins imposées aux dépens des considérations artistiques. Du moins est-ce mon avis.
<i>Peace and love,</i>
B.
<small>[EDIT: correction de fautes]</small>

