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Une "amazon" chez Le Seigneur des Anneaux
Il y a déjà quelques jours, UmbarParrot Wrote:Mieux vaut en rire qu'en pleurer... Source
[...]

Merci à UmbarParrot pour ce nouveau partage. J'aurai pu y réagir le jour-même, mais c'est aussi bien que Mairon ait d'abord donné son avis le lendemain, <i>a fortiori</i> en ayant pris la peine d'avoir vu la série Amazon de bout en bout, ce que je n'aurai certainement pas la patience de faire pour ma part, du moins dans l'immédiat.

<small>Après tout, je pourrais dire que, pour l'heure et en la matière, j'ai assez donné, il y a presque dix ans, lorsque je suis allé voir en salles la deuxième trilogie de PJ, en 2012, puis en 2013, puis enfin en 2014, en faisant à chaque fois l'effort de formuler en ces lieux, comme il se doit, des critiques réfléchies et nuancées (à propos d'une deuxième trilogie qui me semble être, au final, un ratage à peu près complet... ce que n'est pas la première trilogie de PJ en comparaison, le premier film de 2001 restant pour moi celui qui a <i>in fine</i> le mieux vieilli) : à l'époque (de la deuxième trilogie), c'était JR qui passait son tour, alors tant mieux si les rôles se sont inversés cette fois-ci, car cela contribue, quelque-part, à la dimension communautaire des échanges sur ce forum vieux de bientôt un quart de siècle.</small>

Je suis globalement d'accord avec Mairon, pour tout ce dont je puis juger (n'en déplaise à Semprini, semble-t-il) sans avoir vu de la série autre chose que quelques extraits — dans des bandes-annonces, et aussi plus récemment dans une sélection de séquences dont un(e) fan de la série a fait une vidéo, autour de la thématique Sauron/Galadriel désormais fameuse...

<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1666042290_sauron_galadriel_the_rings_of_power_season1_2022.jpg" width="666">

Mairon Wrote:Cet entretien est particulièrement savoureux, notamment par le manque de modestie des showrunners.

C'est à mon avis le point le plus saillant de ce nouvel entretien, qui semble décidément confirmer un attitude des intéressés déjà présente dans l'autre entretien précédemment évoqué par UmbarParrot. Même sans avoir vu la série, même en souhaitant rester aussi mesuré que possible dans mon jugement, leur prétention saute aux yeux. Et ils osent, en particulier, se réclamer du <i>Paradise Lost</i> de Milton ? Après tous les discours lourdement promotionnels déjà précédemment entendus sur cette série, personnellement, je crois que l'on touche le fond.

Hisweloke Wrote:Les ressources convoquées par les showrunners, entre Shakespeare et Milton, sont plutôt judicieuses, au demeurant... Milton surtout, dont on a pu tisser, sinon des liens explicites, au minimum une parenté de surface avec le légendaire tolkiénien...


Certes, et d'ailleurs, pour mémoire, un fuseau en ces lieux est consacré au <i>Paradise Lost</i> de Milton : ce sujet
Mais des références bienvenues sur le principe ne garantissent pas, en soi, la justesse et l'inventivité d'une approche narrative.

Ce que je trouve vraiment consternant, personnellement, c'est le fait que les deux "coureurs de spectacle" (©JR/Isengar) en question n'aient rien trouvé de mieux comme idée d'histoire qu'une énième variation sur le thème de l'<i>origin story</i>. Franchement, quel concept éculé... On ne compte plus les films et séries qui s'appuient là-dessus, alors même que c'est là loin d'être une idée neuve. En ce qui me concerne, c'est la dernière chose que j'ai envie de (re)voir (encore) appliqué dans une fiction audiovisuelle... non seulement parce que cela ne m'intéresse pas (ou ne m'intéresse plus : on en avait déjà assez vu avec ce que George Lucas a fait de <i>Star Wars</i>, par exemple), mais aussi et surtout parce que cela ne fait qu'acter une volonté de s'appuyer sur un univers littéraire célèbre, de façon utilitaire, pour raconter tout autre chose que ce que cet univers propose à l'origine.
Nous parlons là de Tolkien, mais à cette aune, je pense évidemment aussi à Robert E. Howard, car le film <i>Conan the Barbarian</i> de John Milius, en son temps, entrait pleinement dans un tel paradigme : je ne vais pas répéter ici tout ce que j'ai bien des fois déjà dit et répété ailleurs, mais rappelons simplement que Milius a scénarisé et réalisé un film (en soi toujours très bon à mon avis, par ailleurs) dont le propos ne reprenait seulement que quelques éléments fictionnels proprement howardiens (dont le célèbre nom de Conan lui-même), éléments tous largement sortis de leurs contexte d'origine, pour raconter tout autre chose qu'une histoire de Conan de Howard, le personnage principal joué par Arnold Schwarzenegger apparaissant <i>de facto</i> comme un personnage qui n'est tout simplement pas Conan le Cimmérien, un personnage que Howard a notamment volontairement créé sans lui donner de biographie. La fonction d'un tel personnage, chez Robert Howard, n'est pas principalement d'être un héros ou même un anti-héros dont les aventures seraient en permanence au centre du propos : sa fonction est plutôt d'être une sorte de révélateur pour les personnages dont il croise la route, dans le contexte d'une dichotomie civilisation/barbarie placée dans le contexte d'un univers de fantasy. À cette aune, raconter une histoire de vengeance autour d'un traumatisme survenu dans l'enfance et, entre autres, d'un "secret de l'acier", ce qu'a choisi de faire Milius dans son film, n'a rien à voir avec Howard, malgré la plasticité que peut offrir l'Âge Hyborien comme terrain de jeu narratif, à l'instar de la Terre du Milieu.
On pourra noter que le film de Marcus Nispel, trente ans après celui de Milius, toujours en utilisant le nom de Conan, a proposé une fois de plus une <i>origin story</i>. Ce fut aussi le cas, un peu avant le <i>Conan</i> de Nispel, lorsque Michael J. Bassett a réalisé, là encore, une <i>origin story</i> d'un autre personnage howardien, Solomon Kane, créé lui aussi par Howard sans lui donner de biographie. Résultat : Milius s'en est bien sorti parce que son film, en tant que tel, est maîtrisé de bout en bout, et qu'il est en particulier porté par la magnifique musique de Basil Poledouris, mais les deux autres films de cinéma, nés certes dans un autre contexte, se sont incontestablement plantés. Le fait est qu'une <i>origin story</i> n'a selon moi d'intérêt que si l'auteur lui-même l'a imaginé au départ, <i>a fortiori</i> comme un élément essentiel vis-à-vis de l'histoire racontée. Chez Howard, ce n'est pas le cas pour Conan le Cimmérien ou Solomon Kane, mais c'est le cas pour Agnès de Chastillon, personnage howardien que l'on pourrait éventuellement qualifier de féministe avec bien plus de raison qu'on ne le fait avec Eowyn ou Galadriel, à mon humble avis : la nouvelle <i>Sword Woman</i>, écrite par Howard en 1934 et qui met en scène Agnès pour la première fois, attend toujours une adaptation, parmi tant d'autres récits de Howard. Au lieu de cela, on préfère continuer à (essayer d')exploiter le filon "Red Sonja" (si éloigné de Howard)... mais j'arrête-là la digression.

Tout cela pour dire que les <i>origin stories</i> relèvent non seulement d'un domaine narratif battu et rebattu, mais qu'elles n'ont pas vocation à s'imposer systématiquement quand on prétend vouloir intéresser un public, surtout si cela ne renvoie pas aux conceptions originelles des auteurs dont on est censé s'inspirer. J'ai parlé de Howard, mais c'est la même chose pour Tolkien. Celui-ci n'a pas, à ma connaissance, prévu des textes inédits détaillant la "jeunesse" de Galadriel ou de Sauron, de telle sorte que cela apparaitrait comme essentiel dans la fonction de ces personnages au sein de la fiction tolkienienne. Pourquoi ne pas simplement respecter cela, et ne pas dès lors même s'abstenir d'exploiter des noms de personnages célèbres, et le nom de leur créateur même, afin qu'ils servent de prétexte à des "coureurs de spectacle" pour "donner aux masses ce qu'elles demandent" ? Ce dont je suis profondément las, aujourd'hui, c'est de tout le mélange de paresse et de prétention qui se manifeste à l'occasion de la conception et de la diffusion d'une production audiovisuelle comme cette série Amazon censée s'inspirer de Tolkien. Ce n'est pourtant pas si compliqué : soit on s'inspire d'un auteur en s'en réclamant directement et on l'assume dès lors avec tout le degré d'humilité et d'originalité requis, soit on s'inspire éventuellement d'un auteur (ou de plusieurs auteurs) mais en assumant de raconter des histoires originales sans chercher à exploiter des noms (d'auteurs, de leurs univers, de leurs personnages) comme autant de marques commerciales. Mais non, visiblement, il est bien trop tentant, pour ces gens, de se réclamer de quelque-chose de connu pour vendre leur came, avec une belle étiquette valant label sur l'emballage : voila bien là quelque-chose typiquement à l'image de l'absence totale de prise de risques qui caractérise notre époque, en matière de productions audiovisuelles destinées à une large audience. À cette aune, la véritable audace, si elle devait (enfin) se manifester, ne résiderait plus, à mes yeux, dans le fait d'explorer sempiternellement la "face cachée" de personnages célèbres (combien de fois cela a-t-il déjà été fait ?), mais à créer de nouveaux personnages originaux, tout simplement, ce qui est toujours possible même en s'inspirant directement de sources anciennes, et même <i>a fortiori</i> en entendant ne pas être complètement soumis aux conformismes du moment. Comme nous en sommes loin aujourd'hui... du moins à ce qu'il me semble.

Semprini Wrote:Fellini, ça c'était un cinéaste. Dommage qu'il n'ai pas adapté Le Seigneur des Anneaux. Au moins, la mise en scène aurait été très belle.

Quand je pense au cinéaste qui a réalisé, entre autres, <i>La strada</i>, <i>Les Nuits de Cabiria</i>, <i>La dolce vita</i>, <i>Huit et demi</i>, <i>Satyricon</i> et <i>Le Casanova de Fellini</i>, au cinéaste qui a imaginé un projet de film comme celui de <i>Voyage à Tulum</i> — que Fellini a finalement adapté en bande dessinée avec Milo Manara —, je me demande ce qu'il aurait bien pu faire avec <i>Le Seigneur des Anneaux</i>, une oeuvre qui me semble ne pas être, disons, assez latine pour correspondre à l'imaginaire fellinien, et cela malgré la maîtrise qui était assurément celle de Fellini en matière de mise en scène... J'aurai, pour ma part, été curieux de voir ce que John Boorman (qui, par ailleurs, a connu Fellini) aurait fait en ayant la possibilité d'aller jusqu'au bout de son projet d'adaptation du roman de Tolkien... Le résultat n'aurait sans doute pas été forcément très orthodoxe d'un point de vue "strictement" tolkienien (ainsi que le laisse notamment deviner le scénario parvenu jusqu'à nous), mais Boorman aurait sûrement proposé une vraie vision d'auteur, en tout cas.

[séparation]

Silmo Wrote:
Hyarion Wrote:[...] Je repense à ces phrases prononcées par Orson Welles à la fin de son film <i>F For Fake</i> (<i>Vérités et Mensonges</i>, 1973) : [emphase]“What we professional liars hope to serve is truth. I'm afraid the pompous word for that is "art". Picasso himself said it. Art (he said) is a lie. A lie that makes us realize the truth.”[/emphase] Dans le cas de <i>showrunners</i> comme ceux de la série Amazon dont il est question ici, je me demande où ils peuvent bien se situer, en matière de vérité et en matière d'art... En fait, la seule vérité qu'ils me paraissent révéler, en l'état, renvoie à la « loi du marché »...

excellente citation à rappeler et malvenue d'Orson Welles.
Picasso a bien joué la-dessus pour sa propre fortune mais l'art n'est pas que mensonge ou tromperie, sinon autant fermer tous les musées et les bibliothèques.
Loi du marché, oui mais beauté aussi, sinon je change de job, sauf à penser que les auteurs ne sont que des producteurs, pas des artistes. Je reconnais, certes que ce fut un gagne pain pour beaucoup mais sans rien enlever à la création.

Il ne faut pas oublier le ton et l'esprit avec lesquels Welles prononcent ces phrases, dans un film sur le vrai et le faux évoquant notamment la question de la valeur que l'on accorde aux notions d'auteur et d'art. Dans ces propos, qui se situent à la fin de son film, il y a de l'ironie, mais pas du tout de cynisme, <i>a fortiori</i> lorsque l'on n'oublie pas la méditation qu'Orson Welles partage précédemment dans ce même long métrage, dans une séquence où il se met en scène en train de contempler la cathédrale de Chartres, qu'il admirait beaucoup (également lecteur de Montaigne, le réalisateur de <i>Citizen Kane</i> était francophile) : https://www.youtube.com/watch?v=oB3tj1c1Itg

J'accompagne cette belle citation, que je n'ose traduire, de deux tableaux auxquels elle m'aura fait penser.

<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1666043294_jean-baptiste_camille_corot_-_la_cathedrale_de_chartres_1830_1872_-_paris_musee_du_louvre.jpg" width="369">
<small>Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875).
<i>La Cathédrale de Chartres</i>, 1830/1872.
Huile sur toile, 64 × 51,5 cm.
Paris, musée du Louvre.</small>

[citation=Orson Welles, <i>F for Fake</i>.]And this has been standing here for centuries. The premier work of man perhaps in the whole Western world, and it's without a signature: Chartres.
A celebration to God's glory and to the dignity of man. All that's left, most artists seem to feel these days, is man. Naked, poor, forked radish. There aren't any celebrations. Ours, the scientists keep telling us, is a universe which is disposable. You know, it might be just this one anonymous glory of all things, this rich stone forest, this epic chant, this gaiety, this grand, choiring shout of affirmation, which we choose when all our cities are dust, to stand intact, to mark where we have been, to testify to what we had it in us to accomplish.
Our works in stone, in paint, in print, are spared, some of them for a few decades or a millennium or two, but everything must finally fall in war or wear away into the ultimate and universal ash. The triumphs and the frauds, the treasures and the fakes. A fact of life. We're going to die. “Be of good heart”, cry the dead artists out of the living past. Our songs will all be silenced — but what of it? Go on singing. Maybe a man's name doesn't matter all that much.[/citation]

<img src="https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1666043353_zdzisaw_beksiski_-_peinture_aa83__1983_-_sanok_musee_historique.jpg" width="369">
<small>Zdzisław Beksiński (1929-2005).
Œuvre sans titre (Peinture AA83), 1983.
Huile sur panneau, 87 x 73 cm.
Sanok (Pologne), Musée historique.</small>

[séparation]

<i>Peace and love</i>,

B.
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