Je remonte ce fuseau pour discuter d'une hypothèse en lien avec ce chapitre.
Pendant la traversée de la Vieille Forêt, nos Hobbits se retrouvent confrontés à des dépressions de terrain à propos desquelles Tolkien a une formule intéressante "comme des ornières d'immenses roues de géants" (trad. Ledoux).
Ces dépressions, de "larges fossés" se mettent en travers du parcours des voyageurs. Il est difficile d'en déterminer le trajet, le narrateur lui-même entretenant l'égarement du lecteur autant que celui des personnages, tout en ayant certainement une idée très précise du décors.
[citation=Seigneur des Anneaux, I, 6, La vieille Forêt (mon emphase)]Puis de profonds replis de terrain se découvrirent à l'improviste, comme les ornières d'immenses roues de géants ou de larges fossés et des routes affaissées, depuis longtemps hors d'usage et obstruées de ronces. Ces replis s'étendaient pour la plupart en travers de leur ligne de marche et ils ne pouvaient les franchir qu'en jouant des pieds et des mains pour descendre et en ressortir, ce qui était incommode et difficile avec les poneys. A chaque descente, ils trouvaient le creux rempli d'épais buissons et de broussailles emmêlées qui, de curieuse façon, refusaient de céder sur la gauche et ne livraient passage que si les voyageurs se tournaient à droite; et ceux-ci devaient parcourir une certaine distance dans le fond avant de trouver un moyen de remonter de l'autre côté. Chaque fois qu'ils avaient escaladé la pente, les arbres paraissaient plus profonds et plus sombres; et toujours sur la gauche et vers le haut il était des plus difficiles de trouver un chemin[/citation]
Je me suis demandé, après avoir étudié récemment la question des fossés antiques qui parcourent certains paysages d'Angleterre, si ces "ornières" ne constituaient pas une sorte de prolongement de l'autre grand fossé rencontré par les Hobbits, celui qui constitue la "frontière" (présentée comme telle par Tom Bombadil) le long de la Route de l'Est, au nord des Hauts des Galgals.
[citation=Seigneur des Anneaux, I, 8, Brouillard sur les Hauts des Galgals]La ligne sombre qu'ils avaient vue n'était pas une rangée d'arbres, mais des buissons qui poussaient au bord d'un profond fossé avec un mur escarpé de l'autre côté. Tom dit que cela avait été la frontière d'un royaume, mais en un temps très lointain (...) Ils descendirent et remontèrent avec peine, puis passèrent par une brèche du mur.[/citation]
Dans Promenades au Pays de Bree, je n'avais pas envisagé ce lien possible entre les deux systèmes de fossés.
[citation=Votre serviteur dans Promenade au Pays de Bree (2013)]Ce mur semble avoir été, si on en croit les dires de Tom Bombadil dans Le Seigneur des Anneaux, la frontière d’un ancien royaume . Dans les Appendices du roman, il est signalé que la Grande Route de l’Est formait la frontière entre les royaumes d’Arthedain et de Cardolan. Sans doute la plus puissante des deux monarchies a-t-elle édifié un rempart un peu au sud de la route afin de créer une zone tampon pour la libre circulation des marchandises et des troupes. Compte tenu de l’orientation du fossé vers le sud et les collines, les princes du Cardolan se retrouvèrent certainement privés de l’accès à la route.
Dans sa fonction de frontière, notre vieux mur pourrait bien évoquer le célèbre Mur d’Hadrien, édifice romain construit en pierres et en tourbe au IIème de notre ère, et qui s’étendait sur toute la largeur de la frontière nord de la province romaine de Britannia (soit 73 milles). Mais l’histoire ancienne de l’Angleterre offre au lecteur d’autres possibles références, telle la fortification linéaire connue sous le nom de Wansdyke, qui traverse les comtés de Somerset et de Wiltshire, et qui séparait au VIIème siècle l’ancien royaume breton de Dumnonia de ses ennemis saxons du Wessex , ou bien la célèbre Offa’s Dyke qui depuis le VIIIème siècle, forme une frontière discontinue de 150 milles de long entre les terres galloises et l’Angleterre.
Il peut rappeler aussi plus modestement les nombreux murs de pierres sèches (dry stone walls ou dry stone dykes) qui parsèment depuis la nuit des temps les hautes terres des campagnes anglaises, mais dont les vocations premières sont souvent plus agricoles que militaires.[/citation]
Je trouve toutefois cette hypothèse assez séduisante, d'imaginer qu'une ancienne frontière oubliée, à l'image des fossés antiques d'Angleterre (Wansdyke, Offa's Dyke, etc, mais aussi les mystérieuses Aberford Dykes à l'est de Leeds) s'étende le long de la Route de l'Est jusque sous l'ombre des bois de la Vieille Forêt.
Dans leur parcours, les Hobbits (et le lecteur) n'en croiseraient que des tronçons, mais dans son rôle de démiurge, Tolkien en avait peut-être une vison globale, inspirée par les "oeuvres des géants" (enta geweorc) qu'il avait pu rencontrer au cours de sa vie.
Qu'en pensez-vous ?
I.
Pendant la traversée de la Vieille Forêt, nos Hobbits se retrouvent confrontés à des dépressions de terrain à propos desquelles Tolkien a une formule intéressante "comme des ornières d'immenses roues de géants" (trad. Ledoux).
Ces dépressions, de "larges fossés" se mettent en travers du parcours des voyageurs. Il est difficile d'en déterminer le trajet, le narrateur lui-même entretenant l'égarement du lecteur autant que celui des personnages, tout en ayant certainement une idée très précise du décors.
[citation=Seigneur des Anneaux, I, 6, La vieille Forêt (mon emphase)]Puis de profonds replis de terrain se découvrirent à l'improviste, comme les ornières d'immenses roues de géants ou de larges fossés et des routes affaissées, depuis longtemps hors d'usage et obstruées de ronces. Ces replis s'étendaient pour la plupart en travers de leur ligne de marche et ils ne pouvaient les franchir qu'en jouant des pieds et des mains pour descendre et en ressortir, ce qui était incommode et difficile avec les poneys. A chaque descente, ils trouvaient le creux rempli d'épais buissons et de broussailles emmêlées qui, de curieuse façon, refusaient de céder sur la gauche et ne livraient passage que si les voyageurs se tournaient à droite; et ceux-ci devaient parcourir une certaine distance dans le fond avant de trouver un moyen de remonter de l'autre côté. Chaque fois qu'ils avaient escaladé la pente, les arbres paraissaient plus profonds et plus sombres; et toujours sur la gauche et vers le haut il était des plus difficiles de trouver un chemin[/citation]
Je me suis demandé, après avoir étudié récemment la question des fossés antiques qui parcourent certains paysages d'Angleterre, si ces "ornières" ne constituaient pas une sorte de prolongement de l'autre grand fossé rencontré par les Hobbits, celui qui constitue la "frontière" (présentée comme telle par Tom Bombadil) le long de la Route de l'Est, au nord des Hauts des Galgals.
[citation=Seigneur des Anneaux, I, 8, Brouillard sur les Hauts des Galgals]La ligne sombre qu'ils avaient vue n'était pas une rangée d'arbres, mais des buissons qui poussaient au bord d'un profond fossé avec un mur escarpé de l'autre côté. Tom dit que cela avait été la frontière d'un royaume, mais en un temps très lointain (...) Ils descendirent et remontèrent avec peine, puis passèrent par une brèche du mur.[/citation]
Dans Promenades au Pays de Bree, je n'avais pas envisagé ce lien possible entre les deux systèmes de fossés.
[citation=Votre serviteur dans Promenade au Pays de Bree (2013)]Ce mur semble avoir été, si on en croit les dires de Tom Bombadil dans Le Seigneur des Anneaux, la frontière d’un ancien royaume . Dans les Appendices du roman, il est signalé que la Grande Route de l’Est formait la frontière entre les royaumes d’Arthedain et de Cardolan. Sans doute la plus puissante des deux monarchies a-t-elle édifié un rempart un peu au sud de la route afin de créer une zone tampon pour la libre circulation des marchandises et des troupes. Compte tenu de l’orientation du fossé vers le sud et les collines, les princes du Cardolan se retrouvèrent certainement privés de l’accès à la route.
Dans sa fonction de frontière, notre vieux mur pourrait bien évoquer le célèbre Mur d’Hadrien, édifice romain construit en pierres et en tourbe au IIème de notre ère, et qui s’étendait sur toute la largeur de la frontière nord de la province romaine de Britannia (soit 73 milles). Mais l’histoire ancienne de l’Angleterre offre au lecteur d’autres possibles références, telle la fortification linéaire connue sous le nom de Wansdyke, qui traverse les comtés de Somerset et de Wiltshire, et qui séparait au VIIème siècle l’ancien royaume breton de Dumnonia de ses ennemis saxons du Wessex , ou bien la célèbre Offa’s Dyke qui depuis le VIIIème siècle, forme une frontière discontinue de 150 milles de long entre les terres galloises et l’Angleterre.
Il peut rappeler aussi plus modestement les nombreux murs de pierres sèches (dry stone walls ou dry stone dykes) qui parsèment depuis la nuit des temps les hautes terres des campagnes anglaises, mais dont les vocations premières sont souvent plus agricoles que militaires.[/citation]
Je trouve toutefois cette hypothèse assez séduisante, d'imaginer qu'une ancienne frontière oubliée, à l'image des fossés antiques d'Angleterre (Wansdyke, Offa's Dyke, etc, mais aussi les mystérieuses Aberford Dykes à l'est de Leeds) s'étende le long de la Route de l'Est jusque sous l'ombre des bois de la Vieille Forêt.
Dans leur parcours, les Hobbits (et le lecteur) n'en croiseraient que des tronçons, mais dans son rôle de démiurge, Tolkien en avait peut-être une vison globale, inspirée par les "oeuvres des géants" (enta geweorc) qu'il avait pu rencontrer au cours de sa vie.
Qu'en pensez-vous ?
I.

