02-03-2023, 10:01
J'ai eu l'occasion de lire ce volume de L'Herne il y a un an ou deux (j'avoue que les nécessités de la vie familiale ont un effet perturbateur sur mon appréhension de la dimension temporelle de la vie intellectuelle). J'aurais précisément aimé écrire quelque chose à propos du texte présenté ici, qui permet d'appréhender Tolkien par un biais sinon nouveau, du moins peu exploré, ou tout au moins d'initier une discussion sur JRRVF à ce propos. C'eut été une manière de payer en partie ma dette envers Steiner. Je remercie donc Hyarion de l'avoir fait à ma place, car il est fort peu probable que j'en aurais eu le temps avant un laps de temps indéfini, mais fort long.
Il n'est certes pas facile de répondre à la question posée ici, sauf peut-être pour dire que les piques répétées de Hyarion (à mon égard ou envers d'autres) m'inciteraient bien sûr à faire l'exact inverse des souhaits qu'il exprime concomitamment, juste pour le rembourser en nature, et quand bien même ce n'aurait pas été mon intention initiale. On pourrait comparer cela à la troisième loi de Newton, au sens propre comme au sens figuré, mais en toute amitié bien entendu.
Pour évoquer d'abord un point abordé en introduction, je serais tout à fait enclin à croire qu'il faudrait creuser la piste du distributisme et de l'influence manifeste de Chesterton sur Tolkien pour analyser la société des Hobbits de la Comté. Société que Tolkien considère avec affection, mais dont il évoque par ailleurs les limites. Cela dit, mieux vaudrait pour cela mieux connaître l'auteur et sa théorie économique que je ne pourrais le prétendre. Il est d'ailleurs fort possible que des commentateurs anglophones s'y soient déjà essayé : je ne suis pas d'assez près l'énorme littérature qui s'accumule à propos de Tolkien.
Pour revenir à la question de fond, il y a certes une théologie de la Chute et de la dégradation du langage chez Tolkien, sans doute plus marquée dans les textes des années 1930, comme les diverses versions du Lhammas, que dans les textes tardifs. Elle semble toutefois s'inspirer plus de Barfield que de Heidegger, dont l'absence de mention a priori totale dans les textes publiés de Tolkien m'incite à croire qu'il ne l'avait pas lu, contrairement à d'autres auteurs de réflexions tout aussi ésotériques sur le langage -- quoique de manière entièrement différente : je pense notamment à Joyce. En revanche, il est manifeste que le langage n'est pas un apanage purement humain chez Tolkien, ni même une capacité réservée aux Eruhíni. Sans même s'appesantir sur la question du langage des anges, sur laquelle Tolkien a beaucoup varié et à laquelle il a fini par répondre par l'affirmative dans « Quendi et Eldar », tout être du Légendaire tolkienien doté d'une fraction de capacité à raisonner se voit attribuer une capacité verbale répondant à la définition du langage selon Saussure. C'est un des arguments qui me semble probants pour qualifier la démarche mythopoétique de Tolkien de panenthéiste, bien qu'il ne soit pas certain qu'il aurait approuvé le qualificatif.
Par ailleurs, c'est bien l'absence de Chute qui distingue les Elfes des Hommes, ce qui explique sans doute en partie la distinction profonde que Tolkien esquisse entre leurs capacités linguistiques et celles des Hommes, notamment dans le Dangweth Pengolod, encore qu'il faille tenir compte du fait que la théorie qui y est exposée soit d'origine elfique. Pour autant, cela n'empêche pas les langues des Elfes d'être elles aussi sujettes au changement, sans que cela soit nécessairement connoté de manière négative. On est donc décidément très loin de Heidegger dans l'ensemble, en dépit de rapprochement ponctuels. Le lien entre les Elfes et la nature, tout aussi patent que leur talent inné pour le langage, tendrait également à s'écarter des opinions de Maistre sur l'origine divine de cette faculté, du moins en ce qui les concerne. Pour les Hommes, la chose est moins claire, si l'on prend au pied de la lettre le « Conte d'Adanel », mais il est notable que celui-ci est d'origine humaine et tend à rehausser la place et le rôle voulu pour les Apanónar dans le plan divin pour Arda.
Bref, Tolkien semble se situer quelque part à la croisée des chemins, comme souvent, puisqu'il se passionne autant pour le, ou plutôt les mythes d'origine du langage -- en tout cas dans son Légendaire -- que pour leur évolution ultérieure, envisagée de manière naturaliste et même partiellement arbitraire. A cette aune, peut-être répondrait-il à la définition que fait Steiner du conservatisme, tout au moins dans le domaine linguistique, sans pour autant rentrer dans la catégorie des logocrates, même s'il partage certaines de leurs prémisses. A moins qu'on ne considère anachronique d'appliquer à Tolkien ces catégories, dans la mesure où il se situe lui-même dans la filiation des grands philologues du XIXe siècle, à commencer par les frères Grimm, plutôt que celles des linguistes du milieu et de la seconde moitié du XXe. De fait, comparer les considérations de Tolkien et de Boutang en matière linguistique ne me paraît pas forcément mieux (ou plus mal) fondé que d'examiner ses opinions religieuses à la lecture des encycliques de Benoît XVI. (Ce qui ne veut pas dire que j'y sois intrinsèquement hostile, les uns et les autres étant les héritiers respectifs de traditions qui possèdent clairement des origines communes -- du moins dans la mesure de mes connaissances, lesquelles, concernant Boutang, se limitent à ce que j'ai pu lire à son propos chez Steiner et quelques autres.)
E.
Il n'est certes pas facile de répondre à la question posée ici, sauf peut-être pour dire que les piques répétées de Hyarion (à mon égard ou envers d'autres) m'inciteraient bien sûr à faire l'exact inverse des souhaits qu'il exprime concomitamment, juste pour le rembourser en nature, et quand bien même ce n'aurait pas été mon intention initiale. On pourrait comparer cela à la troisième loi de Newton, au sens propre comme au sens figuré, mais en toute amitié bien entendu.
Pour évoquer d'abord un point abordé en introduction, je serais tout à fait enclin à croire qu'il faudrait creuser la piste du distributisme et de l'influence manifeste de Chesterton sur Tolkien pour analyser la société des Hobbits de la Comté. Société que Tolkien considère avec affection, mais dont il évoque par ailleurs les limites. Cela dit, mieux vaudrait pour cela mieux connaître l'auteur et sa théorie économique que je ne pourrais le prétendre. Il est d'ailleurs fort possible que des commentateurs anglophones s'y soient déjà essayé : je ne suis pas d'assez près l'énorme littérature qui s'accumule à propos de Tolkien.Pour revenir à la question de fond, il y a certes une théologie de la Chute et de la dégradation du langage chez Tolkien, sans doute plus marquée dans les textes des années 1930, comme les diverses versions du Lhammas, que dans les textes tardifs. Elle semble toutefois s'inspirer plus de Barfield que de Heidegger, dont l'absence de mention a priori totale dans les textes publiés de Tolkien m'incite à croire qu'il ne l'avait pas lu, contrairement à d'autres auteurs de réflexions tout aussi ésotériques sur le langage -- quoique de manière entièrement différente : je pense notamment à Joyce. En revanche, il est manifeste que le langage n'est pas un apanage purement humain chez Tolkien, ni même une capacité réservée aux Eruhíni. Sans même s'appesantir sur la question du langage des anges, sur laquelle Tolkien a beaucoup varié et à laquelle il a fini par répondre par l'affirmative dans « Quendi et Eldar », tout être du Légendaire tolkienien doté d'une fraction de capacité à raisonner se voit attribuer une capacité verbale répondant à la définition du langage selon Saussure. C'est un des arguments qui me semble probants pour qualifier la démarche mythopoétique de Tolkien de panenthéiste, bien qu'il ne soit pas certain qu'il aurait approuvé le qualificatif.
Par ailleurs, c'est bien l'absence de Chute qui distingue les Elfes des Hommes, ce qui explique sans doute en partie la distinction profonde que Tolkien esquisse entre leurs capacités linguistiques et celles des Hommes, notamment dans le Dangweth Pengolod, encore qu'il faille tenir compte du fait que la théorie qui y est exposée soit d'origine elfique. Pour autant, cela n'empêche pas les langues des Elfes d'être elles aussi sujettes au changement, sans que cela soit nécessairement connoté de manière négative. On est donc décidément très loin de Heidegger dans l'ensemble, en dépit de rapprochement ponctuels. Le lien entre les Elfes et la nature, tout aussi patent que leur talent inné pour le langage, tendrait également à s'écarter des opinions de Maistre sur l'origine divine de cette faculté, du moins en ce qui les concerne. Pour les Hommes, la chose est moins claire, si l'on prend au pied de la lettre le « Conte d'Adanel », mais il est notable que celui-ci est d'origine humaine et tend à rehausser la place et le rôle voulu pour les Apanónar dans le plan divin pour Arda.
Bref, Tolkien semble se situer quelque part à la croisée des chemins, comme souvent, puisqu'il se passionne autant pour le, ou plutôt les mythes d'origine du langage -- en tout cas dans son Légendaire -- que pour leur évolution ultérieure, envisagée de manière naturaliste et même partiellement arbitraire. A cette aune, peut-être répondrait-il à la définition que fait Steiner du conservatisme, tout au moins dans le domaine linguistique, sans pour autant rentrer dans la catégorie des logocrates, même s'il partage certaines de leurs prémisses. A moins qu'on ne considère anachronique d'appliquer à Tolkien ces catégories, dans la mesure où il se situe lui-même dans la filiation des grands philologues du XIXe siècle, à commencer par les frères Grimm, plutôt que celles des linguistes du milieu et de la seconde moitié du XXe. De fait, comparer les considérations de Tolkien et de Boutang en matière linguistique ne me paraît pas forcément mieux (ou plus mal) fondé que d'examiner ses opinions religieuses à la lecture des encycliques de Benoît XVI. (Ce qui ne veut pas dire que j'y sois intrinsèquement hostile, les uns et les autres étant les héritiers respectifs de traditions qui possèdent clairement des origines communes -- du moins dans la mesure de mes connaissances, lesquelles, concernant Boutang, se limitent à ce que j'ai pu lire à son propos chez Steiner et quelques autres.)
E.

