Quelques mois plus tard...
« Le cas ChatGPT » a, ces jours-ci, à nouveau attiré l'attention suite à une remontée de fuseau par un profil suspect sur le forum de Tolkiendil (comme cela s'est également déjà passé notamment, ces derniers mois et jusqu'à présent plus « modestement », sur un autre fuseau du présent forum de JRRVF, remonté dans ce cas-là à deux reprises par de mystérieux profils à message unique). Les quelques échanges effectués sur le forum d'à côté à cette occasion ont permis, notamment, de prendre connaissance d'une certaine évolution d'opinion à laquelle je me permets de réagir ici, dans l'intérêt d'un partage qu'il sera loisible de poursuivre éventuellement en ces lieux.
Finalement, depuis février dernier, le Dragon a cédé à la tentation et se prête désormais lui-aussi au jeu du “prompt” (ou jeu de l'instruction donnée à une IA génératrice de contenu) avec ChatGPT, en demandant notamment à ce dernier de lui adresser « dans le style d'Edmond Rostand » des réponses à des questions plus ou moins tolkieniennes, tout en révélant au passage être passé d'un avis « dubitatif » (voir le message qui précède celui-ci) à un avis désormais plus « suspicieux ».
J'avoue que je ne sais pas trop quoi penser de ce qui semble être ton soulagement au sujet de tes Contes et légendes d'Almaq terminés avant l'arrivée de ChatGPT : au-delà d'une formule en sous-texte du type « Ouf : après moi, le déluge » qu'elle peut éventuellement inspirer, faut-il comprendre que tu penses que tu n'aurais pas été capable de dépasser le niveau des contributions sollicitées par “prompt” à ChatGPT si tu y avais eu recours ?
L'enjeu, à mes yeux, me parait aller au-delà même de ce que tu affirmes être « la fin d'une certaine idée de la littérature », car c'est finalement de l'avenir de toute forme d'activité créative à l'origine d'œuvres de l'esprit dont il est question ici.
Peut-être l'IA est-elle de nature, entre autres, à favoriser un étoffement de la notion de « faux » en art : comme il y a des faussaires en peinture, il pourra y avoir désormais un nouveau type « technologique » de faussaire, notamment appliqué à la littérature, avec des auteurs qui pourront se contenter de saupoudrer d'éléments « originaux » ou « originuls » — mais qui pourrons en tout cas leur être encore propres — un ensemble produit plus ou moins largement par l'IA selon des critères convenus et sans cela ne soit forcément en soi détectable de façon évidente. Quelle sera alors l'attitude, en matière de légitimation, à moyen et long termes, et ce quelles que soient les formes d'expression artistique, des divers acteurs de ce que le sociologue Howard S. Becker a appelé les mondes de l'art (artistes, intermédiaires diffusant les oeuvres, publics, critiques, experts, théoriciens, pouvoirs publics soutenant ou censurant la création) ? L'avenir nous le dira, je suppose... Mais il s'y a déjà un marché pour des tableaux de maîtres (grands ou « petits » maîtres) peints par des faussaires, pourquoi n'y en aurait-il pas pour des livres écrits au moins « dans le style de », sinon pour l'heure « attribuables à » ou carrément attribués, et pourtant sans créativité originale « authentique » derrière ? On part de loin, certes, dans le deuxième cas, mais qui sait où nous en serons dans quelques années ?
Toujours est-il que la tromperie en art, pouvant aller bien au-delà du faussaire lui-même, n'est évidemment pas chose nouvelle, de même que la question de la valeur accordée aux notions d'auteur et d'art : je ne peux que renvoyer à ce propos à F For Fake (Vérités et Mensonges, 1973) d'Orson Welles, un excellent film dont j'ai déjà parlé ailleurs l'année dernière, dans un autre fuseau, et que j'ai justement revu avec plaisir tout récemment en DVD (entre deux films de Federico Fellini).

[citation=Orson Welles, F for Fake.]
“The value depends on opinion. Opinion depends on the experts. A faker, like Elmyr [de Hory], makes fools of the experts. So, who's the expert? Who's the faker?”
[...]
“A friend, another friend, once showed a Picasso... to Picasso, who said “no”, it was “a fake”. The same friend brought him, from another source, another would-be Picasso, and Picasso said “that too” was “a fake”. Then, yet another from another source, “also fake” said Picasso. “But, Pablo”, said his friend, “I watched you paint that with my own eyes.” “Haha”, said Picasso, “I can paint false Picasso's as well as anybody.””
[...]
“What we professional liars hope to serve is truth. I'm afraid the pompous word for that is “art”. Picasso himself said it. Art (he said) is a lie. A lie that makes us realize the truth.”[/citation]
Amicalement,
B.
P.S.: à toute fin utile, je signale qu'à la télé, ARTE rediffuse demain soir Excalibur de John Boorman.
« Le cas ChatGPT » a, ces jours-ci, à nouveau attiré l'attention suite à une remontée de fuseau par un profil suspect sur le forum de Tolkiendil (comme cela s'est également déjà passé notamment, ces derniers mois et jusqu'à présent plus « modestement », sur un autre fuseau du présent forum de JRRVF, remonté dans ce cas-là à deux reprises par de mystérieux profils à message unique). Les quelques échanges effectués sur le forum d'à côté à cette occasion ont permis, notamment, de prendre connaissance d'une certaine évolution d'opinion à laquelle je me permets de réagir ici, dans l'intérêt d'un partage qu'il sera loisible de poursuivre éventuellement en ces lieux.
Ici même, il y a quelques mois, à propos de ChatGPT, Hisweloke Wrote:Et.... Il faut s'inscrire pour y avoir accès? Qui est le produit?
Finalement, depuis février dernier, le Dragon a cédé à la tentation et se prête désormais lui-aussi au jeu du “prompt” (ou jeu de l'instruction donnée à une IA génératrice de contenu) avec ChatGPT, en demandant notamment à ce dernier de lui adresser « dans le style d'Edmond Rostand » des réponses à des questions plus ou moins tolkieniennes, tout en révélant au passage être passé d'un avis « dubitatif » (voir le message qui précède celui-ci) à un avis désormais plus « suspicieux ».
Le 25.08.2023, à 14:46, sur Tolkiendil, Hisweloke Wrote:[...]
Je pense qu'il n'y a pas de mal à utiliser ce type d'IA, c'est assez bluffant et perturbant, mais c'est un bon outil à divers niveau.
Comme tout le reste, il faut néanmoins le dire [lorsque l'on utilise une IA pour répondre à une question d'autrui sur un forum], et citer ses sources. Ce n'est pas différent que de recopier wikipedia ou un autre site pour étayer un point.
Ceci dit je m'attends à voir des livres plus ou moins écrits par IA pulluler... C'est la fin d'une certaine idée de la littérature. Je suis content d'avoir terminé mes Contes d'Almaq un peu avant l'arrivée de ce type d'outil, parce que pour m'être livré à quelques expériences plus ambitieuses en termes de préparation de prompt, c'est parfois troublant et bien plus difficile à déceler... Bref, je me sens devenir très suspicieux... à tord ou à raison.
J'avoue que je ne sais pas trop quoi penser de ce qui semble être ton soulagement au sujet de tes Contes et légendes d'Almaq terminés avant l'arrivée de ChatGPT : au-delà d'une formule en sous-texte du type « Ouf : après moi, le déluge » qu'elle peut éventuellement inspirer, faut-il comprendre que tu penses que tu n'aurais pas été capable de dépasser le niveau des contributions sollicitées par “prompt” à ChatGPT si tu y avais eu recours ?
Le 26.08.2023, à 00:05, sur Tolkiendil, Hisweloke Wrote:Le 25.08.2023, 20:52, sur Tolkiendil, aravanessë Wrote:J'ai (...) connu une grande déception quand j'ai dans la foulée, et avec beaucoup d'espoir, demandé à ChatGPT qui était Tom Bombadil et d'élucider sa vraie nature.
C'est un babillard habile, si tu sais quoi et comment demander. Chais pas j'aime bien sa réponse (bon, je lui demande toujours ce style ampoulé, ça me fait marrer).
Quote:Ô Tom Bombadil, figure énigmatique de l'œuvre de Tolkien, dans les pages du "Seigneur des Anneaux" tu danses, insaisissable et mystérieux. Niché dans la Vieille Forêt, paré de vêtements chatoyants et d'un chapeau, tu t'offres comme une énigme à ceux qui croisent ton chemin. Les Pouvoirs de l'Anneau, si puissants qu'ils soient, glissent sur toi sans laisser de trace, suscitant la curiosité des sages et des hardis.
Tel un souffle venu d'antan, tu es un être dont la nature demeure dans l'ombre des conjectures. L'illustre Tolkien, tisserand des mondes, n'a point levé le voile sur ton essence profonde, laissant ton mystère flotter au gré des pages. Dans ces lettres lointaines, il exprime que tu fus conçu pour incarner l'idée d'une puissance plus ancienne, fondamentale, que même l'Anneau ne saurait entraver.
Certains esprits ont tissé un lien entre toi et le maître de ces terres imaginées. Ils osent dire que tu pourrais être l'expression voilée de Tolkien lui-même, dépeignant une relation particulière entre créateur et création. La connaissance que tu possèdes du passé de ta contrée, semblable à celle de Tolkien envers la Terre du Milieu, te confère une aura singulière.
Pourtant, la vérité demeure dans les méandres de l'interprétation. Est-ce que, tel un miroir déformant, tu reflètes l'auteur qui te rêva ? Peut-être. Mais gardons à l'esprit que Tolkien, sage écrivain, a souhaité que ton identité demeure libre, telle une énigme éternelle, à interpréter selon le regard et l'âme de chacun.
Je vais m'arrêter, parce que c'est infini en potentialité... Mais comprenez-vous ce à quoi nous avons affaire, et l'enjeu?
D.
L'enjeu, à mes yeux, me parait aller au-delà même de ce que tu affirmes être « la fin d'une certaine idée de la littérature », car c'est finalement de l'avenir de toute forme d'activité créative à l'origine d'œuvres de l'esprit dont il est question ici.
Peut-être l'IA est-elle de nature, entre autres, à favoriser un étoffement de la notion de « faux » en art : comme il y a des faussaires en peinture, il pourra y avoir désormais un nouveau type « technologique » de faussaire, notamment appliqué à la littérature, avec des auteurs qui pourront se contenter de saupoudrer d'éléments « originaux » ou « originuls » — mais qui pourrons en tout cas leur être encore propres — un ensemble produit plus ou moins largement par l'IA selon des critères convenus et sans cela ne soit forcément en soi détectable de façon évidente. Quelle sera alors l'attitude, en matière de légitimation, à moyen et long termes, et ce quelles que soient les formes d'expression artistique, des divers acteurs de ce que le sociologue Howard S. Becker a appelé les mondes de l'art (artistes, intermédiaires diffusant les oeuvres, publics, critiques, experts, théoriciens, pouvoirs publics soutenant ou censurant la création) ? L'avenir nous le dira, je suppose... Mais il s'y a déjà un marché pour des tableaux de maîtres (grands ou « petits » maîtres) peints par des faussaires, pourquoi n'y en aurait-il pas pour des livres écrits au moins « dans le style de », sinon pour l'heure « attribuables à » ou carrément attribués, et pourtant sans créativité originale « authentique » derrière ? On part de loin, certes, dans le deuxième cas, mais qui sait où nous en serons dans quelques années ?
Toujours est-il que la tromperie en art, pouvant aller bien au-delà du faussaire lui-même, n'est évidemment pas chose nouvelle, de même que la question de la valeur accordée aux notions d'auteur et d'art : je ne peux que renvoyer à ce propos à F For Fake (Vérités et Mensonges, 1973) d'Orson Welles, un excellent film dont j'ai déjà parlé ailleurs l'année dernière, dans un autre fuseau, et que j'ai justement revu avec plaisir tout récemment en DVD (entre deux films de Federico Fellini).

[citation=Orson Welles, F for Fake.]
“The value depends on opinion. Opinion depends on the experts. A faker, like Elmyr [de Hory], makes fools of the experts. So, who's the expert? Who's the faker?”
[...]
“A friend, another friend, once showed a Picasso... to Picasso, who said “no”, it was “a fake”. The same friend brought him, from another source, another would-be Picasso, and Picasso said “that too” was “a fake”. Then, yet another from another source, “also fake” said Picasso. “But, Pablo”, said his friend, “I watched you paint that with my own eyes.” “Haha”, said Picasso, “I can paint false Picasso's as well as anybody.””
[...]
“What we professional liars hope to serve is truth. I'm afraid the pompous word for that is “art”. Picasso himself said it. Art (he said) is a lie. A lie that makes us realize the truth.”[/citation]
Amicalement,
B.
P.S.: à toute fin utile, je signale qu'à la télé, ARTE rediffuse demain soir Excalibur de John Boorman.

