26-11-2023, 14:40
Hyarion Wrote:Au risque de me répéter, Tolkien n'est pas "apolitique", et à cette aune sa sympathie pour Franco ne devrait ni surprendre, ni embarrasser, ni nécessiter une minimisation dès qu'on l'aborde, au nom de la défense d'un écrivain qu'il faudrait toujours promouvoir avec ferveur, voire éventuellement au nom de la préservation d'un illusoire irénisme tolkienophile. Les faits sont les faits, et il ne sert à rien de prétexter un manque de sources pour invoquer une prudence qui justifierait de rédiger un article mélioratif dans un dictionnaire supposé être de référence. Vincent l'a dit lui-même un jour : Tolkien n'est pas une vache sacrée. Cet auteur n'est pas, n'a jamais été, le "type formidable " que certains imaginent en fantasmant cela à partir de ce que l'on a bien voulu leur laisser connaître du "grand homme". Nous ne savons pas assez de choses sur Tolkien pour partir systématiquement du principe qu'il serait un "esprit supérieur" sous prétexte d'admirer son œuvre littéraire. Tolkien a eu des opinions, et même en n'en sachant pas autant qu'on le pourrait peut-être, elles sont sans doute loin d'avoir toujours collé à l'idée que l'on pourrait se faire de "l'humanisme" pour peu que l'on ne galvaude pas cette notion. Et ce n'est pas le suspecter d'être un "fasciste" (encore une notion galvaudée) que de dire cela. Pie X n'était pas un humaniste. Franco non plus. Et le monde ne se divise pas entre "gentils humanistes" et "vilains fachos", avec nécessité absolue qu'il y aurait à classer Tolkien dans une telle dichotomie simpliste. La religion, les obsessions identitaires, tout cela transcende les clivages binaires, moraux comme politiques. Des catholiques européens ont cru "simplement" soutenir le "camp du bien" en soutenant Franco durant la guerre civile espagnole et après : le bilan de conflit et de la dictature qui a suivi ne plaide pas en faveur d'une clairvoyance "chrétienne" à ce propos, mais en faveur "simplement" d'un choix de principe se révélant de facto politique.
Eh bien je n'aurais pensé cela ... ;) mais je te suis entièrement Benjamin. En l'occurrence de telles matières ne relèvent pas, dans le Christianisme, de vérités révélées mais de jugements de prudence (i.e. singuliers et circonstanciés), jamais binaires. Et je contresigne tout particulièrement [emphase]« Et le monde ne se divise pas entre "gentils humanistes" et "vilains fachos" »[/emphase] — merci pour cette bouffée d'oxygène :).
vincent Wrote:et sans revenir sur la polémique, je dirai que Tolkien est humaniste en deux sens : comme un humaniste de la Renaissance, désireux de partager ses connaissances érudites ; et dans son respect de la vie humaine, dans son souci d'autrui - mais je n'en dis pas plus pour ne pas relancer le débat
Et c'est avec Vincent que je serais en (léger) désaccord ;).
Même si beaucoup de choses dépendent de ce que l'on met derrière les mots, et même si, effectivement on peut rapporter à Tolkien ces deux traits (partage de la connaissance et respect de la vie humaine), je pense que Tolkien ne se retrouverait pas dans ce résumé. Car, à la fin, qu'est ce qui détermine et mesure ces choses (le partage de la connaissance, le respect de la vie humaine, et d'autres) ? Dans l'humanisme c'est par définition l'homme. Ce serait pour Tolkien doublement problématique. D'une part parce que cette référence prend la place du Christ « vrai Dieu et vrai homme » (Concile de Chalcédoine). D'autre part parce que cette référence n'en est pas vraiment une, le critère étant auto-référentiel.
Tolkien aurait été je crois en accord parfait avec le philosophe médiéviste Rémi Brague (toutes les citations qui suivent sont tirées, dans l'ordre, de Modérément moderne, Flammarion, 2014, pp.24-25, 81, 144-145) :
[citation]La Modernité peut-elle dire ce que c'est que l'homme, en tant qu'homme ? La pensée antique et médiévale ne se pose pas la question de ce que c'est que l’homme comme une question centrale. Celle-ci affleure rarement [small](voir par exemple Platon, Téétète, 174b4)[/small]. Mais la réponse quant à ce qui singularise l’homme est au fond relativement facile : une âme incarnée, ou un corps animé. Ou encore : un vivant qui se distingue des animaux par sa raison, et des esprits purs par la chair qui le rend mortel. Ni ange ni bête, donc. Ou encore : la seule créature qui soit à l’image et à la ressemblance de Dieu, la seule en laquelle, et pour le salut de laquelle, le Verbe s'est incarné.[/citation]
Cf. les « incarnés », les Mirroanwi du Conte d'Arda.
[citation]Pour nous, la tâche de définir l’homme est plus difficile. L'humanisme pré-moderne, qu'il soit « païen » ou chrétien, fondait la dignité humaine sur une référence. La Modernité prétend se passer d’une telle référence. Je proposerai, pour indiquer où se situe le problème, le tableau très simple qui suit :
| Époque | Figure du sujet | Référence |
| Antiquité | Âme | Nature |
| Christianisme | Personne | Dieu |
| Modernité | Moi (self) | ? |
Le point d'interrogation final est peut-être le problème même de la Modernité. D'où l’homme de l’humanisme moderne tire-t-il sa légitimité ?[/citation]
Et, même si l'on ne peut résumer la Modernité au positivisme, toute l'histoire des idées, par la force contraignante de la conception de la science moderne et de son rapport au Monde, y a mené — comme on beurre sa tartine. Et le positivisme rassemble bien, au-delà de ses outrances, cette synthèse proprement moderne et « humaniste » :
[citation]L'esprit positiviste représente une synthèse d’orgueil et d’humilité, où la raison ne regarde pas vers le haut, et rejette toute transcendance, devenant une « raison recourbée », pour adapter une expression de saint Bernard de Clairvaux, qui parle, lui, d'« âme recourbée » (anima incurvata). Le positivisme ne porte pas seulement sur un divin extérieur. Chez son fondateur Auguste Comte, il impliquait d’abord la renonciation à comprendre les causes dernières des phénomènes, et la résignation à ne pouvoir qu’en écrire les lois. Derrière tout ceci, on devine la tentation que l’homme éprouve de se considérer comme auto-suffisant, ce que l’on appelle l’« humanisme exclusif». Il n'y a pas de contradiction entre l’orgueil excessif et l'humilité excessive qui, au contraire, font bon ménage. Se prétendre capable de déterminer soi-même ses propres limites n'a rien d’humble, c'est en réalité le comble de l’orgueil.[/citation]
C'est encore tout Tolkien et son rapport au Monde, celui que Faërie peut nous aider à recouvrer.
Et c'est pourquoi l'humanisme sera, à strictement parler, pour tout chrétien soucieux du sens des mots, un leurre ou un contresens, où l'homme déplore les conséquences des causes qu'il chérit (si la cause des malheurs de l'homme et du monde réside dans la Chute, c'est-à-dire l'autonomisation de l'homme par rapport à Dieu, alors ...). Et je ne doute pas que Tolkien ferait sienne cette analyse de l'histoire des mots et du quiproquo moral qui ont sinon présidé en tout cas accompagné ce contresens :
[citation]La « sécularisation » désigne, outre les événements ponctuels que rapporte l’histoire, une théorie de plus vaste ampleur sur l'Histoire en général, laquelle aurait une tendance spontanée à prendre distance par rapport au sacré initial et à s'installer dans le profane. La sécularité serait de la sorte non seulement un état de fait, mais le but vers lequel tendrait le mouvement de l’histoire. Avec le « sécularisme », nous faisons un pas de plus. Le suffixe suggère une valorisation, une prise de parti en faveur du mouvement vers la sécularité, lequel est accueilli non seulement sans regret, mais avec satisfaction, au point que certains souhaitent l’accélérer encore. [...]
Quant au fond, le débat pour lequel il a été forgé est faux : le sécularisme s’imagine que la religion est à l’origine de préceptes moraux, et qu'il convient de montrer que ceux-ci se laissent penser sans une révélation particulière de Dieu. Or, c’est justement ce que le christianisme soutient explicitement depuis l'Épître aux Romains [small](II, 14-15)[/small] et, implicitement, depuis Jésus lui-même [small](Pour la problématique d'ensemble, voir mon La Loi de Dieu, op. cit., surtout p. 87-88 et 111-113)[/small]. Les partisans du sécularisme sont d’ailleurs fort excusables, car bien des chrétiens de l'époque croyaient défendre la religion en montrant qu’elle est indispensable pour assurer l'éducation morale de l’homme.[/citation]
Le Conte d'Arda est là encore entièrement à l'unisson.
Cf. la loi naturelle.
L'humanisme est, pourrait-on dire, une idée, un espoir de finalité commune ... Etsi Deus non daretur — où l'on s'accorde donc à vivre ensemble « comme si Dieu n'existait pas », c'est-à-dire — pour les Chrétiens — comme si l'on s'accordait à faire abstraction de ce qui fonde la finalité commune. À cet égard,
[citation]Parler de « sécularisme » permettait en premier lieu d'éviter le terme d’« athéisme », qui était encore ressenti comme infamant dans l'Angleterre victorienne. C'est dans la même atmosphère intellectuelle qu'apparut « agnosticisme». Dans la Grande-Bretagne d’aujourd'hui, on emploie encore en ce sens un troisième mot : humanism.[/citation]
Jérôme

