01-12-2023, 12:36
Elendil Wrote:Pour (re)dire très brièvement ce qui mériterait un long développement, je suis entièrement d'accord avec Leo à ce propos... [...] la démarche de Hostetter de rappeler la manière dont les concepts chrétiens font partie indissociable du Légendaire tel que Tolkien le conçoit à partir de la finalisation du SdA [...] s'inscrit dans une perspective différente, qui est celle de considérer la manière dont Tolkien élabore les concepts qui sous-tendent son univers, et non la façon dont il a rédigé les récits qu'il est parvenu à faire aboutir.
J'ai prévu de relire le livre de Leo en détail. Mais je ne suis pas d'accord avec son opposition entre un « catholique auteur » et « auteur catholique » [small](*)[/small]. Leo a écrit ici, je pense, une carabistouille [small](pas d'inquiétude, je serai plus sage qu'Abraracourcix ;))[/small]. Non que cette opposition en elle-même n'ait pas de sens (on peut très bien rencontrer des chrétiens qui ne le sont plus dans leurs œuvres : écrivains, médecins, enseignants ...), mais elle est fausse pour Tolkien [small]— ce que Leo lui-même a confirmé il y a 2 jours à ce sujet, même si je ne lui en ai pas encore parlé, cf. infra ;)[/small]. C'est la même chose avec la dichotomie que tu introduis Damien entre l'élaboration des concepts d'un côté et la narration fondée sur ces mêmes concepts de l'autre : cette dichotomie est vraie mais en déduire que cela donne un « catholique auteur » et non un « auteur catholique » est une carabistouille. Une autre façon d'exprimer la problématique donnée par Leo me paraît en revanche tout-à-fait juste, en tout cas je le suis sans réserve : le christianisme en général (le catholicisme en particulier) de l'auteur est non explicite dans son œuvre. Mais cela n'en fait pas une œuvre non chrétienne ! Ce serait un contresens assez fâcheux, surtout quand on sait que [emphase]« le royaume des cieux est semblable à du levain qu'une femme a pris et mis dans trois mesures de farine, jusqu'à ce que la pâte soit toute levée »[/emphase] (Mt 13,33). Cf. [emphase]« For the religious element is absorbed into the story and the symbolism »[/emphase] ...
Outre les démonstrations produites en ce sens (cf. « Estel Eruhínion », « Correspondances mythopoétiques », « L’unité spirituelle catholique du légendaire tolkienien »), je verse au dossier les éléments qui me viennent immédiatement à l'esprit (très loin d'être exhaustifs) :
- La distinction avec Lewis est vraie mais mal posée. Le fait que ce dernier (sans être allégorique non plus, à strictement parler) soit plus explicite n'est pas dirimant quant à l'essence du christianisme et ne fait pas de son œuvre une œuvre nécessairement « plus » chrétienne que celle de Tolkien. On a deux chemins subcréatifs différents, et qui ressortissent non pas tant à la foi des auteurs qu'à leurs philosophies (de la nature, du langage, etc.). Lewis est platonicien et, comme chez Platon (on en a de nombreuses figurations dans Narnia), les idées sont le paradigme des choses sensibles : on part de l’universel de ces idées pour les appliquer au singulier (et c'est pourquoi on peut avoir l'impression d'un écrasement par les idées). Tolkien (comme Ellul d'ailleurs) est tout le contraire, bien davantage aristotélicien : il part du sensible, jusque dans les sons mêmes de la langue ! (ce qui ne l'empêche pas d'accéder à l’universel), d'où aussi sa proximité naturelle avec Thomas d'Aquin [small](qui parle d'Aristote comme « le Philosophe » !)[/small].
- Le christianisme en général, le catholicisme en particulier, ne fait pas nombre avec les autres « sources », il les transcende, sans concurrence ; la encore l'élément est absorbé comme le levain dans la pâte, là encore je renvoie tout spécialement à ma conclusion dans « Estel Eruhínion » sur le rapport dynamique et « synergique » si je puis dire entre foi et culture.
- Quant à l'essence du Christianisme, celle-ci n'est ni un projet ni une dogmatique ni quoi que ce soit de la sorte (même si évidemment on peut aussi avoir des projets, une dogmatique, etc.) et, pour l'exprimer par rapport à la problématique présente, appartient à cette essence le fait que Dieu ne se manifeste pas dans le tonnerre et les éclairs mais dans [emphase]« le murmure d'une brise légère »[/emphase] (1R 19,12) ; tout le travail (l'œuvre) de Sosryko honoré il y a 2 jours pourrait aussi être résumé ainsi, côté Tolkien, par cette mise en évidence de cette brise légère qui souffle dans chacune des phrases du Seigneur des Anneaux.
- Je connais une personne qui, à la première lecture du Seigneur des Anneaux a immédiatement compris que son auteur, qu'il ne connaissait en rien, était chrétien ; j'en connais d'autres pour qui l'œuvre tolkienienne a été déterminante dans leur conversion ...
- Je subodore que la réticence à qualifier Tolkien d’auteur chrétien s’explique par des raisons extrinsèques à la réalité de l’œuvre en soi. Citons la crainte d’accaparement / récupération / exclusion (ce qui est dommage au vu de la véritable essence du christianisme et de son rapport à la culture, au vu aussi de la philosophie de l'imagination de Tolkien, ces deux composantes étant tout sauf exclusives) ... Mais aussi l'intériorisation du sécularisme et de l’agnosticisme comme norme commune de la parole publique à notre époque (tout comme à une autre époque on aurait été porté à tout qualifier de chrétien ....).
Je précise que je n'étais pas du tout convaincu de tout cela il y a 22 ans quand j'ai mis les pieds sur la Route ... ;).
Mais c'est aujourd'hui une évidence. Le fait qu'il puisse y avoir de l'excès dans ce que certains en feront (mais de quoi cette règle n'est-elle pas vraie en ce monde ?) ne change strictement rien à la réalité. Tolkien est bien un auteur chrétien (et plus spécifiquement catholique).
À la fin, j'appelle à la barre un témoin irrécusable :) : Leo, à la soutenance d'il y a deux jours, a commencé en reprochant légèrement au doctorant de n’avoir pas suffisamment insisté sur le fait que la dimension chrétienne de l’œuvre était non explicite, rappelant que les parties les plus explicites comme l’Athrabeth n’étaient pas publiées à la mort de l’auteur et que l’on ne savait pas comment exactement Tolkien comptait les publier, bref, la position défendue par Leo dans Tolkien et la religion … mais il a terminé, j'allais dire inéluctablement, porté non plus par ce constat mais par l'œuvre elle-même (ou par les deux œuvres, celle de Tolkien et celle de Sosryko) en expliquant à tout le monde que l’on n’a jamais fini d’explorer les profondeurs spirituelles de l’œuvre tolkienienne, et je me suis empressé de transcrire et graver dans le marbre sa phrase finale : [emphase]« lire Tolkien, c’est partir en voyage spirituel »[/emphase] ! Et, si cela ne suffisait pas, sur la fin de la soutenance, bien après son intervention, alors que le doctorant et des membres du jury s’accordaient pour qualifier Ellul de philosophe alors qu’Ellul ne se désignait jamais comme tel, Leo de prendre la parole en disant : [emphase]« remarquez que l’on peut dire exactement la même chose de Tolkien théologien ! »[/emphase] — CQFD.
[small](*) Je n'ai jamais osé lui dire. Dans ce livre il a été tellement gentil avec moi, en employant une même expression commune élogieuse deux fois, une fois pour Tolkien et une fois pour moi, que je n'ai rien osé dire (c'est bête de ma part mais non irrémédiable).[/small]

