08-12-2023, 13:38
bonsoir à tous,
je vais rester sobre dans ma contribution, et (avec l'accord du docteur) , partager avec vous une partie du texte de mon "discours de directeur". amicalement, vincent
[citation]Vincent Ferré se réjouit de voir advenir la soutenance d’une thèse exceptionnelle à plusieurs titres. Cette thèse sur travaux, tout d’abord, M. Qadri en a inventé les contours et le format (... )
Le sujet est très original, par la comparaison entre J.R.R. Tolkien et J. Ellul, sur la technique, la puissance et le rapport à la nature. La question méthodologique soulevée par la comparaison de deux auteurs entre lesquels il n’existe pas de « rapport de fait » est classique et d’illustres collègues comparatistes se sont demandé à quoi bon comparer. Vincent Ferré ne revient pas aujourd’hui sur cette question sur le plan général, mais constate l’effet sur notre compréhension de chacun des auteurs, dont M. Qadri ne cherche pas à atténuer les divergences – la conclusion, p. 220, est nuancée sur la convergence entre machine (Tolkien) et technique (Ellul) –, en particulier le genre de leurs publications : récits, essais, poèmes… le partage entre fiction et non fiction ( ... )
Le geste comparatiste permet d’éclairer autrement des versants que l’on pensait bien connus de leurs œuvres : Ellul, bien sûr, dont M. Qadri rappelle que « sa réception est avant tout, et jusqu’à ce jour, une succession d’incompréhensions et de rejets multiples » (p. 166) ; J.R.R. Tolkien, aussi, grâce à l’alliance de M. Qadri entre esprit de synthèse et capacité à exploiter quelques termes (« peut-être » ; l’expression « shut out the night », p. 242 ; voir aussi l’hypothèse sur Melkor p. 198, note 3 ou les ponts établis entre Bombadil et le conte d’Adanel, p. 244), qui rappelle la capacité de Tolkien lui-même à « extraire tout le suc d’une seule phrase ou d’approfondir les implications d’un seul mot » (Les Monstres et les critiques, p. 277-278 ; The Monsters and the Critics and Other Essays, p. 224). ( ... )
Ainsi, Vincent Ferré a particulièrement aimé la mise en relation entre les poèmes et les textes théoriques d’Ellul, ou l’éclairage (p. 255) sur les stoicheia et tel passage de l’épitre aux Romains. Les analyses portant sur la Bible se révèlent remarquables et ouvrent des pistes de révision des traductions publiées : voir la p. 236 (« Ce commentaire, écrit par Tolkien vers 1958, est surprenant parce qu’il emploie une expression commune aux évangiles de Marc (Mc 5, 30) et de Luc (Lc 8, 46) … »), les commentaires des paroles de Tom Bombadil (p 238) ( ... ). On pense ici à une lettre adressée à son éditeur en 1956, à propos de la traduction hollandaise du Seigneur des Anneaux, la première à paraître, où Tolkien souligne l’empan de l’érudition nécessaire : « je ne vois pas comment on peut mener [cette traduction] à bien sans être assisté de l’auteur » ; « un certain nombre de mots ne se trouvent pas dans les dictionnaires, ou demandent une connaissance de l’ancien anglais. Sur des questions comme celle-ci, et d’autres qui ne manqueraient pas d’être soulevées, l’auteur serait la source d’information la plus satisfaisante et la plus rapide. » (Lettre n°188).
Il y a peu de ‘vrais spécialistes’ de Tolkien en France ; et pour Ellul, leur nombre est encore plus réduit. Cela ajoute à l’importance et la légitimité scientifique d’une œuvre critique et éditoriale comme celle qui est présentée par M. Qadri, exceptionnelle par sa qualité et son engagement. La portée et (pour reprendre un terme cher à J.R.R. Tolkien) l’applicabilité de ces analyses appellent une publication rapide de l’essai inédit, qui montre – au-delà de leurs divergences, que « se révèlent des pensées sœurs, qui touchent au cœur de la condition humaine et sont autant de ressources pour travailler à être un “homme vivant”, c’est-à-dire en vie et porteur de vie, dans la société technicienne qui est la nôtre » (p. 279) – sans rappeler encore l’intérêt d’analyses portant sur le contexte le plus immédiat, comme les derniers développements de l’intelligence artificielle, en 2023 (p. 208). Toute la conclusion du mémoire apparait comme un appel à sortir de notre torpeur, de notre somnambulisme face à l’état du monde, de la part d’un candidat humaniste, en ce qu’il est attaché à décoder, sauvegarder, interpréter, des archives ; à partager cet accès privilégié… La générosité du chercheur se voit aussi dans l’assistance fournie à d’autres : ( ... ). Sur Tolkien, le livre collectif (Pour la gloire de ce monde…) publié en 2016 en lien avec une association à Toulouse reflète l’engagement de M. Qadri au sein de groupes de lecteurs devenus des critiques, engagement collectif ancien puisque ses premières interventions ont plus de vingt ans, sur le forum de discussion d’un site consacré à l’auteur britannique (jrrvf.com), où il a publié en ligne des essais entiers – bien avant le début de la « science ouverte ». L’inviter à rejoindre les contributeurs d’un volume collectif que V. Ferré a dirigé en 2004 pour les trente ans de la publication du Seigneur des Anneaux en français et de la disparition de J.R.R. Tolkien s’est imposé comme une évidence : c’est l’une des caractéristiques de cette œuvre que d’être longtemps restée en dehors des limites universitaires : cet auteur populaire, dans tous les sens du terme, est un auteur « démocratique », lui qui en France fait l’objet de discussions mêlant Université et société civile comme l’ont récemment rappelé les journées de conférences organisées à l’UPEC même, en octobre, par des membres de l’association Tolkiendil appartenant aux deux versants. Ouverture d’une parole validée par ces deux communautés, générosité des échanges : voici deux caractéristiques que l’on retrouve dans ce dossier d’un candidat soucieux de déterminer au mieux comment s'adresser à autrui pour faire passer le savoir, en écho à ce souci du prochain visible chez Tolkien et Ellul (p. 262). Il reste à V. Ferré à souhaiter à Jean-Philippe Qadri de poursuivre dans cette voie, sur cette route « sans fin ».[/citation]
je vais rester sobre dans ma contribution, et (avec l'accord du docteur) , partager avec vous une partie du texte de mon "discours de directeur". amicalement, vincent
[citation]Vincent Ferré se réjouit de voir advenir la soutenance d’une thèse exceptionnelle à plusieurs titres. Cette thèse sur travaux, tout d’abord, M. Qadri en a inventé les contours et le format (... )
Le sujet est très original, par la comparaison entre J.R.R. Tolkien et J. Ellul, sur la technique, la puissance et le rapport à la nature. La question méthodologique soulevée par la comparaison de deux auteurs entre lesquels il n’existe pas de « rapport de fait » est classique et d’illustres collègues comparatistes se sont demandé à quoi bon comparer. Vincent Ferré ne revient pas aujourd’hui sur cette question sur le plan général, mais constate l’effet sur notre compréhension de chacun des auteurs, dont M. Qadri ne cherche pas à atténuer les divergences – la conclusion, p. 220, est nuancée sur la convergence entre machine (Tolkien) et technique (Ellul) –, en particulier le genre de leurs publications : récits, essais, poèmes… le partage entre fiction et non fiction ( ... )
Le geste comparatiste permet d’éclairer autrement des versants que l’on pensait bien connus de leurs œuvres : Ellul, bien sûr, dont M. Qadri rappelle que « sa réception est avant tout, et jusqu’à ce jour, une succession d’incompréhensions et de rejets multiples » (p. 166) ; J.R.R. Tolkien, aussi, grâce à l’alliance de M. Qadri entre esprit de synthèse et capacité à exploiter quelques termes (« peut-être » ; l’expression « shut out the night », p. 242 ; voir aussi l’hypothèse sur Melkor p. 198, note 3 ou les ponts établis entre Bombadil et le conte d’Adanel, p. 244), qui rappelle la capacité de Tolkien lui-même à « extraire tout le suc d’une seule phrase ou d’approfondir les implications d’un seul mot » (Les Monstres et les critiques, p. 277-278 ; The Monsters and the Critics and Other Essays, p. 224). ( ... )
Ainsi, Vincent Ferré a particulièrement aimé la mise en relation entre les poèmes et les textes théoriques d’Ellul, ou l’éclairage (p. 255) sur les stoicheia et tel passage de l’épitre aux Romains. Les analyses portant sur la Bible se révèlent remarquables et ouvrent des pistes de révision des traductions publiées : voir la p. 236 (« Ce commentaire, écrit par Tolkien vers 1958, est surprenant parce qu’il emploie une expression commune aux évangiles de Marc (Mc 5, 30) et de Luc (Lc 8, 46) … »), les commentaires des paroles de Tom Bombadil (p 238) ( ... ). On pense ici à une lettre adressée à son éditeur en 1956, à propos de la traduction hollandaise du Seigneur des Anneaux, la première à paraître, où Tolkien souligne l’empan de l’érudition nécessaire : « je ne vois pas comment on peut mener [cette traduction] à bien sans être assisté de l’auteur » ; « un certain nombre de mots ne se trouvent pas dans les dictionnaires, ou demandent une connaissance de l’ancien anglais. Sur des questions comme celle-ci, et d’autres qui ne manqueraient pas d’être soulevées, l’auteur serait la source d’information la plus satisfaisante et la plus rapide. » (Lettre n°188).
Il y a peu de ‘vrais spécialistes’ de Tolkien en France ; et pour Ellul, leur nombre est encore plus réduit. Cela ajoute à l’importance et la légitimité scientifique d’une œuvre critique et éditoriale comme celle qui est présentée par M. Qadri, exceptionnelle par sa qualité et son engagement. La portée et (pour reprendre un terme cher à J.R.R. Tolkien) l’applicabilité de ces analyses appellent une publication rapide de l’essai inédit, qui montre – au-delà de leurs divergences, que « se révèlent des pensées sœurs, qui touchent au cœur de la condition humaine et sont autant de ressources pour travailler à être un “homme vivant”, c’est-à-dire en vie et porteur de vie, dans la société technicienne qui est la nôtre » (p. 279) – sans rappeler encore l’intérêt d’analyses portant sur le contexte le plus immédiat, comme les derniers développements de l’intelligence artificielle, en 2023 (p. 208). Toute la conclusion du mémoire apparait comme un appel à sortir de notre torpeur, de notre somnambulisme face à l’état du monde, de la part d’un candidat humaniste, en ce qu’il est attaché à décoder, sauvegarder, interpréter, des archives ; à partager cet accès privilégié… La générosité du chercheur se voit aussi dans l’assistance fournie à d’autres : ( ... ). Sur Tolkien, le livre collectif (Pour la gloire de ce monde…) publié en 2016 en lien avec une association à Toulouse reflète l’engagement de M. Qadri au sein de groupes de lecteurs devenus des critiques, engagement collectif ancien puisque ses premières interventions ont plus de vingt ans, sur le forum de discussion d’un site consacré à l’auteur britannique (jrrvf.com), où il a publié en ligne des essais entiers – bien avant le début de la « science ouverte ». L’inviter à rejoindre les contributeurs d’un volume collectif que V. Ferré a dirigé en 2004 pour les trente ans de la publication du Seigneur des Anneaux en français et de la disparition de J.R.R. Tolkien s’est imposé comme une évidence : c’est l’une des caractéristiques de cette œuvre que d’être longtemps restée en dehors des limites universitaires : cet auteur populaire, dans tous les sens du terme, est un auteur « démocratique », lui qui en France fait l’objet de discussions mêlant Université et société civile comme l’ont récemment rappelé les journées de conférences organisées à l’UPEC même, en octobre, par des membres de l’association Tolkiendil appartenant aux deux versants. Ouverture d’une parole validée par ces deux communautés, générosité des échanges : voici deux caractéristiques que l’on retrouve dans ce dossier d’un candidat soucieux de déterminer au mieux comment s'adresser à autrui pour faire passer le savoir, en écho à ce souci du prochain visible chez Tolkien et Ellul (p. 262). Il reste à V. Ferré à souhaiter à Jean-Philippe Qadri de poursuivre dans cette voie, sur cette route « sans fin ».[/citation]

