Merci pour cette contribution, Jérôme, que je trouve constructive, et se terminant par un sage constat de prudence légitime avec lequel je ne peux qu'être d'accord.
Quelques remarques seulement, et rapidement :
Pas tout fait interchangeables, tout de même, sachant notamment ce que pensait Tolkien du protestantisme, a fortiori en tant qu'anglo-catholique, et même si je suis d'accord cependant pour dire que le plus grave problème spirituel pour lui était sans doute surtout l'athéisme... mais d'un point de vue chrétien se voulant avant tout catholique, sa pensée ayant parfois tendance à me faire penser à cette note de Joseph de Maistre : [emphase]« Tout se ramène au grand axiome : catholique ou rien »[/emphase].
Un telle affirmation me parait faire curieusement peu de cas de la dimension ontologiquement apologétique des Évangiles, sans laquelle la lecture d'un passage de l'un ou l'autre d'entre eux lors de la messe n'aurait pas l'importance qu'elle a, du moins à ce qu'il me semble. Certes, il est question d'amour, de pardon, d'espérance, de refus de la violence, ce qui suppose de ne pas vouloir imposer son point de vue à autrui (c'est ce que m'a notamment appris ma grand-mère très pieuse, et c'est ainsi que j'ai toujours compris ce qu'est ou devrait être la réalité fondamentale d'une foi chrétienne, notamment catholique), mais il est aussi question de prédication et d'une Vérité, supposée universelle et donc valable pour l'humanité dans son ensemble. Ces derniers points ne seraient pas en soi problématiques si l'on ne tenait pas compte de l'histoire tourmentée du christianisme et plus particulièrement de l'Église catholique.
Il est toujours possible de ne voir les chose que du « pur » point de vue spirituel, et notamment estimer, comme l'a fait le cardinal John Henry Newman (dans le sillage de Joseph de Maistre) avec son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne (1845), que la foi chrétienne est toujours restée la même depuis le christianisme primitif et que le catholicisme romain serait une explicitation de cette foi chrétienne à travers les âges et donc in fine la seule option possible pour le chrétien (la conversion de Newman, initialement anglican, au catholicisme s'explique ainsi, de son propre aveu). Mais une telle vision, téléologique (en sus d'être théologique), de l'histoire du christianisme en général et du catholicisme en particulier, ne saurait à l'évidence, et du moins à mes yeux, tout expliquer.
Dès lors que l'Église catholique s'est retrouvée associée au pouvoir politique en Occident, soit lorsque l'Empire romain est devenu officiellement un empire chrétien au IVe siècle, le catholicisme s'est vu inévitablement associé à un rapport de force politiquement dominant ayant accompagné son triomphe sur les polythéismes antiques « païens », triomphe qui n'était pas seulement spirituel et « moral » comme Tolkien semblait le croire, notamment dans cette lettre (254a) rajoutée dans la nouvelle édition de la correspondance de Tolkien où il se fait assez lourdement moraliste (et bien peu historien) vis-à-vis de la civilisation hellénistique ou plus largement de la civilisation grecque ancienne dans son ensemble. Or, l'histoire du catholicisme n'aurait pas été ce qu'elle est sans un prosélytisme devenu arme politique à portée très large et très profonde, au nom d'une « Vérité » antéposée, et non une simple option personnelle concevant radicalement la foi dans un sens « conversionniste », ce qui n'était certes pas le cas de Tolkien.
On ne peut pas, à mon sens, évacuer promptement la question du prosélytisme dès lors qu'il est question d'essayer de définir l'éventuelle identité religieuse d'un écrivain et de son œuvre, surtout si l'on a tendance à penser d'un point de vue « catholicocentré », a fortiori dans notre société, même « laïcisé », où le modèle catholique reste la référence pour appréhender la question religieuse (malgré la présence de plus en plus grandissante de l'islam dans le « débat » public). Tolkien a écrit son œuvre en un temps de crise spirituelle, à une époque où le christianisme en général, et le catholicisme en particulier, était dans une certaine phase de déclin en Europe occidentale, une phase de déclin qui n'était pas encore celle que l'on connait aujourd'hui, mais qui était déjà notoirement plus avancée que durant le siècle des Lumières par exemple. Ce déclin s'est produit à la fois sur un plan spirituel et sur un plan temporel, car c'est bien sur ces deux plans que l'Église catholique a exercé son influence (se voulant de portée universelle) pendant des siècles, même quand cela a fini surtout par se faire sur une pente descendante : n'oublions pas, par exemple, que c'est d'abord une crise diplomatique entre la France et le Vatican, survenue en 1904 (sous le pontificat de Pie X), qui fut à l'origine de la séparation de l'Église et l'État l'année suivante. Mais plus globalement, c'est dans un contexte de sécularisation accru en Occident, par rapport aux siècles précédents, que Tolkien a écrit et pensé en chrétien catholique. Compte tenu de la prétention universelle d'une religion (qu'il s'agisse du christianisme ou de l'islam, du reste), de son rapport passé et présent à la fois à la vérité et au pouvoir, il me parait légitime de tenir compte de la question du prosélytisme lorsque l'on entend définir, pour le cas qui nous occupe ici, l'œuvre littéraire de Tolkien comme étant ontologiquement catholique, ainsi que, si j'ai bien compris, tu entends le prouver, sinon l'imposer (ce que ton style parfois abrupt, en ces lieux et ailleurs, a pu souvent me laisser penser par le passé, mon cher Jérôme, je te l'avoue).
Même si j'avais déjà dit, il y a déjà quelques mois, que je n'interviendrai plus (les circonstances me l'imposant désormais d'autant plus...), il y aurait sans doute d'autres choses à dire et à débattre... J'imagine sans peine, par exemple, combien tu ne dois pas être d'accord avec le propos de Leo Carruthers (p. 213-214 de son Tolkien et la religion) sur le fait que Tom Bombadil peut être considéré comme un esprit de la nature, parce que ta vision de l'œuvre de Tolkien associée aux correspondances établies par Jean-Philippe avec un paradigme tolkienien chrétien à prétention universelle, entre autres, interdiraient absolument toute lecture autre que chrétienne de ce personnage, auquel pourtant Tolkien lui-même a choisi, très clairement, de ne pas donner d'identité précise et univoque... choix de l'auteur qui me parait aller, du reste, dans le sens de ta constatation, juste me semble-t-il, d'un écrivain certes catholique mais aussi tolkienien, et donc n'étant pas plus « essentialisable » d'un point de vue créatif que n'importe quel autre artiste.
Mais bon, bref, je vais essayer de ne pas déjà me décourager de vous proposer mon texte de conférence (où il est, entre autres, justement question de Tom Bombadil)... d'autant plus que ton propos, Jérôme, notamment sur la distinction à faire entre matière et forme, est intéressant, constructif comme je l'ai écrit dès le début, et pourra même peut-être m'aider à expliciter certains points potentiellement complémentaires à mon texte... si j'y consacre maintenant le peu de temps que je trouverai peut-être encore ces jours-ci à ce genre de travail intellectuel...
Peace and Love,
B.
[EDIT (07/02/2024): rajout d'un « 3. » dans une citation et correction d'une faute > « ...Évangiles, sans laquelle la lecture d'un passage de l'un ou l'autre d'entre eux... » au lieu de « d'entre elles », puisqu'il est question des Évangiles (au singulier : un Évangile)]
Quelques remarques seulement, et rapidement :
Yyr Wrote:Je n'insisterai pas sur la distinction chrétien / catholique. Je partirai le plus souvent du terme catholique parce que c'est à partir de lui que Leo a argumenté (et parce que c'est aussi en référence à l'affirmation de Tolkien dans sa correspondance comme quoi le Seigneur des Anneaux était fondamentalement catholique). Mais la problématique pourrait aussi bien être traitée autour du terme de chrétien : ils sont, sous le rapport du présent débat, parfaitement interchangeables.
Pas tout fait interchangeables, tout de même, sachant notamment ce que pensait Tolkien du protestantisme, a fortiori en tant qu'anglo-catholique, et même si je suis d'accord cependant pour dire que le plus grave problème spirituel pour lui était sans doute surtout l'athéisme... mais d'un point de vue chrétien se voulant avant tout catholique, sa pensée ayant parfois tendance à me faire penser à cette note de Joseph de Maistre : [emphase]« Tout se ramène au grand axiome : catholique ou rien »[/emphase].
Yyr Wrote:3.[...][small]©[/small] Tolkien n'avait aucune intention prosélyte, apologétique ou missionnaire (TR, pp.73, 170, 173, p.277), ni l'état d'esprit d'un prédicateur (TR, p.278).
[...]
En ce qui concerne plus spécialement la toute dernière objection [small]©[/small], est elle vraie mais inopérante : la qualité chrétienne ou catholique n'implique aucunement celle du prosélytisme.
Un telle affirmation me parait faire curieusement peu de cas de la dimension ontologiquement apologétique des Évangiles, sans laquelle la lecture d'un passage de l'un ou l'autre d'entre eux lors de la messe n'aurait pas l'importance qu'elle a, du moins à ce qu'il me semble. Certes, il est question d'amour, de pardon, d'espérance, de refus de la violence, ce qui suppose de ne pas vouloir imposer son point de vue à autrui (c'est ce que m'a notamment appris ma grand-mère très pieuse, et c'est ainsi que j'ai toujours compris ce qu'est ou devrait être la réalité fondamentale d'une foi chrétienne, notamment catholique), mais il est aussi question de prédication et d'une Vérité, supposée universelle et donc valable pour l'humanité dans son ensemble. Ces derniers points ne seraient pas en soi problématiques si l'on ne tenait pas compte de l'histoire tourmentée du christianisme et plus particulièrement de l'Église catholique.
Il est toujours possible de ne voir les chose que du « pur » point de vue spirituel, et notamment estimer, comme l'a fait le cardinal John Henry Newman (dans le sillage de Joseph de Maistre) avec son Essai sur le développement de la doctrine chrétienne (1845), que la foi chrétienne est toujours restée la même depuis le christianisme primitif et que le catholicisme romain serait une explicitation de cette foi chrétienne à travers les âges et donc in fine la seule option possible pour le chrétien (la conversion de Newman, initialement anglican, au catholicisme s'explique ainsi, de son propre aveu). Mais une telle vision, téléologique (en sus d'être théologique), de l'histoire du christianisme en général et du catholicisme en particulier, ne saurait à l'évidence, et du moins à mes yeux, tout expliquer.
Dès lors que l'Église catholique s'est retrouvée associée au pouvoir politique en Occident, soit lorsque l'Empire romain est devenu officiellement un empire chrétien au IVe siècle, le catholicisme s'est vu inévitablement associé à un rapport de force politiquement dominant ayant accompagné son triomphe sur les polythéismes antiques « païens », triomphe qui n'était pas seulement spirituel et « moral » comme Tolkien semblait le croire, notamment dans cette lettre (254a) rajoutée dans la nouvelle édition de la correspondance de Tolkien où il se fait assez lourdement moraliste (et bien peu historien) vis-à-vis de la civilisation hellénistique ou plus largement de la civilisation grecque ancienne dans son ensemble. Or, l'histoire du catholicisme n'aurait pas été ce qu'elle est sans un prosélytisme devenu arme politique à portée très large et très profonde, au nom d'une « Vérité » antéposée, et non une simple option personnelle concevant radicalement la foi dans un sens « conversionniste », ce qui n'était certes pas le cas de Tolkien.
On ne peut pas, à mon sens, évacuer promptement la question du prosélytisme dès lors qu'il est question d'essayer de définir l'éventuelle identité religieuse d'un écrivain et de son œuvre, surtout si l'on a tendance à penser d'un point de vue « catholicocentré », a fortiori dans notre société, même « laïcisé », où le modèle catholique reste la référence pour appréhender la question religieuse (malgré la présence de plus en plus grandissante de l'islam dans le « débat » public). Tolkien a écrit son œuvre en un temps de crise spirituelle, à une époque où le christianisme en général, et le catholicisme en particulier, était dans une certaine phase de déclin en Europe occidentale, une phase de déclin qui n'était pas encore celle que l'on connait aujourd'hui, mais qui était déjà notoirement plus avancée que durant le siècle des Lumières par exemple. Ce déclin s'est produit à la fois sur un plan spirituel et sur un plan temporel, car c'est bien sur ces deux plans que l'Église catholique a exercé son influence (se voulant de portée universelle) pendant des siècles, même quand cela a fini surtout par se faire sur une pente descendante : n'oublions pas, par exemple, que c'est d'abord une crise diplomatique entre la France et le Vatican, survenue en 1904 (sous le pontificat de Pie X), qui fut à l'origine de la séparation de l'Église et l'État l'année suivante. Mais plus globalement, c'est dans un contexte de sécularisation accru en Occident, par rapport aux siècles précédents, que Tolkien a écrit et pensé en chrétien catholique. Compte tenu de la prétention universelle d'une religion (qu'il s'agisse du christianisme ou de l'islam, du reste), de son rapport passé et présent à la fois à la vérité et au pouvoir, il me parait légitime de tenir compte de la question du prosélytisme lorsque l'on entend définir, pour le cas qui nous occupe ici, l'œuvre littéraire de Tolkien comme étant ontologiquement catholique, ainsi que, si j'ai bien compris, tu entends le prouver, sinon l'imposer (ce que ton style parfois abrupt, en ces lieux et ailleurs, a pu souvent me laisser penser par le passé, mon cher Jérôme, je te l'avoue).
Même si j'avais déjà dit, il y a déjà quelques mois, que je n'interviendrai plus (les circonstances me l'imposant désormais d'autant plus...), il y aurait sans doute d'autres choses à dire et à débattre... J'imagine sans peine, par exemple, combien tu ne dois pas être d'accord avec le propos de Leo Carruthers (p. 213-214 de son Tolkien et la religion) sur le fait que Tom Bombadil peut être considéré comme un esprit de la nature, parce que ta vision de l'œuvre de Tolkien associée aux correspondances établies par Jean-Philippe avec un paradigme tolkienien chrétien à prétention universelle, entre autres, interdiraient absolument toute lecture autre que chrétienne de ce personnage, auquel pourtant Tolkien lui-même a choisi, très clairement, de ne pas donner d'identité précise et univoque... choix de l'auteur qui me parait aller, du reste, dans le sens de ta constatation, juste me semble-t-il, d'un écrivain certes catholique mais aussi tolkienien, et donc n'étant pas plus « essentialisable » d'un point de vue créatif que n'importe quel autre artiste.
Mais bon, bref, je vais essayer de ne pas déjà me décourager de vous proposer mon texte de conférence (où il est, entre autres, justement question de Tom Bombadil)... d'autant plus que ton propos, Jérôme, notamment sur la distinction à faire entre matière et forme, est intéressant, constructif comme je l'ai écrit dès le début, et pourra même peut-être m'aider à expliciter certains points potentiellement complémentaires à mon texte... si j'y consacre maintenant le peu de temps que je trouverai peut-être encore ces jours-ci à ce genre de travail intellectuel...
Peace and Love,
B.
[EDIT (07/02/2024): rajout d'un « 3. » dans une citation et correction d'une faute > « ...Évangiles, sans laquelle la lecture d'un passage de l'un ou l'autre d'entre eux... » au lieu de « d'entre elles », puisqu'il est question des Évangiles (au singulier : un Évangile)]

