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Tolkien, auteur catholique ?
#30
Il est très difficile de trouver le temps de répondre... et la question notamment de la cause finale, la finalité préexistante, transcendante est tellement vaste...

Rapidement donc...  et seulement donc sur quelques points.

Yyr Wrote:...comment Tolkien, si pieux, pourrait déclarer que son œuvre est fondamentalement catholique en en ignorant alors délibérément une composante fondamentale. Ou comment, si pieux et si convaincu que [emphase]« soit donc que vous mangiez, soit que vous buviez, soit que vous fassiez quelque autre chose, faites tout pour la gloire de Dieu »[/emphase] (1 Cor 10:31, même si j'ai bien conscience que je vais au-delà du contexte qui amène l'apôtre à dire cela), il laisserait délibérément cette part de sa vie séparée de sa vie chrétienne.
Yyr Wrote:...il importe peu (pour la réfutation de l'objection 3. [small]©[/small] — je ne dis pas que la question n'a pas d'importance par ailleurs) que le catholicisme de Tolkien intègre vraiment ou seulement en apparence la cause finale de son œuvre, parce que c'est bien sous la raison de catholicisme que Tolkien a mu son œuvre. Dit encore autrement, c'est bien « en tant que catholique » que Tolkien a œuvré, au minimum de son point de vue.


Oui, sur ce point, je suis d'accord : sa foi l'a forcément accompagné, a minima comme garde-fou, sur le terrain de la création. Si l'on reprend la formule d'Albert Camus – employée en 1948 et cité dans un autre fuseau en 2016 – en considérant [emphase]« le christianisme [comme étant] une religion totale, pour employer un mot à la mode »[/emphase] (à la mode à l'époque de l'auteur), la part du divin dans l'appréhension de l'existence n'a pas de limites. La foi chrétienne suppose qu'une vie se voulant chrétienne l'est, ou devrait l'être, dans toutes les actions de l'individu, y compris les actions créatives générant des œuvres de l'esprit. De ce point de vue, il y a bien un paradigme catholique chez Tolkien, aussi bien en tant qu'écrivain qu'en tant qu'homme plus généralement.

Mais ce paradigme renvoie-t-il dès lors inévitablement à une part d'apologétique et ce faisant éventuellement de prosélytisme ? Outre l'histoire du christianisme et de l'Église catholique précédemment évoquée, n'oublions pas les conditions de la réception de l'œuvre écrite de Tolkien (dont j'avais parlé dans un message précédent) : cette œuvre a été rendue publique de façon très progressive, avec d'abord une partie achevée dont la diffusion, auprès d'un lectorat dépassant tout cercle confessionnel, s'est faite du vivant de l'auteur et globalement sous son contrôle (partie capitale dans l'histoire de la réception), et ensuite une partie inachevée et/ou non destinée en soi à la publication. Pour ce qui est de la partie achevée et effectivement publiée volontairement par l'auteur, d'une part, si ce dernier escomptait recevoir des soutiens dans les cercles catholiques (cf. Lettre 142 complétée dans la dernière édition des Letters), c'est qu'il était bien conscient que sa fiction pourrait particulièrement plaire à des coreligionnaires de ces cercles (cercles supposément plutôt bien identifiés dans le contexte traditionnellement anglican du Royaume-Uni), et d'autre part, on pourra se rappeler qu'il ne lui déplaisait pas, a priori, qu'un certain « enrobage de sucre » littéraire (cf. sa lettre à G. S. Rigby du 6 décembre 1965, dont on avait parlé dans un fuseau dédié) ait pu permettre de ne pas percevoir comme « désagréable » un propos d'écrivain se trouvant avoir un fondement religieux que l'on pourra estimer « inévitable » ou « naturel » chez Tolkien (ce dont lui-même convenait, de façon plus ou moins explicite selon les occasions de l'exprimer).

Autrement dit, Tolkien savait ce qu'il faisait : au moins pour le SdA, il s'agissait d'écrire (non sans mal : ce n'était pas un écrivain professionnel) une œuvre littéraire pour le public visé par une grande maison d'édition généraliste britannique, un public sans doute assez instruit, cultivé, tout en n'étant pas particulièrement confessionnel... mais une œuvre littéraire qu'il ne pouvait pas même, ne fut-ce que pour lui seul, concevoir comme étant « neutre » d'un point de vue religieux.

Mais pour ce qui est plus précisément de l'apologétique et du prosélytisme, jusqu'à quel point Tolkien a-t-il pu éventuellement franchir le pas ? Disons que sur le plan de l'intention consciente, je suis d'accord avec toi, Jérôme, lorsque tu écris que :
Yyr Wrote:...la part incompressible (si l'on peut dire) d'apologétique, chez Tolkien, me semble plus que largement remplie avec son essai sur le Conte de Fées (tout comme tel chrétien discret, dans ses œuvres, témoignera ailleurs nommément que c'est au nom du Christ).


De fait, c'est seulement lorsqu'il se trouve en situation de donner une explication, d'exposer spécifiquement ses idées à autrui, dans sa correspondance ou lors de sa conférence donnée à l'université de St Andrews en 1939 qui aboutira à l'essai On Fairy-Stories, que Tolkien « confesse » (si j'ose dire) la dimension sciemment chrétienne de son travail. Mais c'était au demeurant une conviction chez lui que le christianisme est un élément (spirituel, culturel) incontournable dans la valeur de la créativité artistique occidentale pour ce qui est de s'inspirer de la « poésie des choses anciennes ». Dans une version révisée mais inachevée d'un essai consacré au Kalevala, évoquant le fait que cette épopée nationale finnoise a été composée tardivement à partir de chants populaires de bardes caréliens, chants ayant à ses yeux probablement de facto conservés une certain « authenticité mythique » en comparaison d'œuvres relevant d'autres mythologies « païennes » passées bien plus longtemps par le filtre de la civilisation occidentale « moderne », Tolkien a pu écrire : [colonne][gauche=J. R. R. Tolkien, « The Kalevala », in The Story of Kullervo, Londres, HarperCollins, 2015, p. 114-115.]...there may be some whom these old songs will stir to new poetry, just as the old songs of other pagan days have stirred other Christians; for it is true that only the Christians have made Aphrodite utterly beautiful, a wonder for the soul; the Christian poets or those who while renouncing their Christianity owe to it all their feeling and their art have fashioned nymphs and dryads of which not even Greek ever dreamt; the real glory of Latmos was made by Keats.[/gauche][droite=Traduction d'après celles de DeepL et de Gogol Translate.]...il se peut que ces vieux chants incitent certains à une nouvelle poésie, tout comme les vieux chants d'autres époques païennes ont stimulé d'autres chrétiens ; car il est vrai que seuls les chrétiens ont rendu Aphrodite entièrement belle, une merveille pour l'âme ; les poètes chrétiens ou ceux qui, tout en renonçant à leur christianisme, lui doivent toute leur sensibilité et tout leur art, ont façonné des nymphes et des dryades dont même les Grecs n'ont jamais rêvé ; la vraie gloire de Latmos a été faite par Keats.[/droite][/colonne]

Malgré le souci qu'a eu Tolkien de gommer de plus en plus les traces de ses propres sources, de telles considérations (datant des alentours de 1920) laissent la porte ouverte à une créativité ne cachant pas des inspirations allant du côté des anciens mythes « païens », même si l'on sait que ledit Tolkien était loin d'être convaincu par la façon de faire d'un C. S. Lewis en la matière, a fortiori dans des intentions, en matière d'apologétique et de prosélytisme chrétiens, autrement plus affirmés et revendiqués par ledit Lewis à travers sa fiction.

Yyr Wrote:
Hyarion Wrote:J'imagine sans peine, par exemple, combien tu ne dois pas être d'accord avec le propos de Leo Carruthers (p. 213-214 de son Tolkien et la religion) sur le fait que Tom Bombadil peut être considéré comme un esprit de la nature, parce que ta vision de l'œuvre de Tolkien associée aux correspondances établies par Jean-Philippe avec un paradigme tolkienien chrétien à prétention universelle, entre autres, interdiraient absolument toute lecture autre que chrétienne de ce personnage, auquel pourtant Tolkien lui-même a choisi, très clairement, de ne pas donner d'identité précise et univoque... choix de l'auteur qui me parait aller, du reste, dans le sens de ta constatation, juste me semble-t-il, d'un écrivain certes catholique mais aussi tolkienien, et donc n'étant pas plus « essentialisable » d'un point de vue créatif que n'importe quel autre artiste.


Cet exemple sur Tom fait partie des nombreuses illustrations que j'ai laissées de côté, ne pouvant tout mettre. Mais, à strictement parler, mon désaccord avec Leo n'est pas tant qu'il ne cadre pas avec l'exégèse de Jean-Philippe que le fait qu'il se contente d'un élément matériel : Tom serait juste un esprit de la nature. Admettons. Mais qu'est-ce qu'en fait l'auteur ? qu'est-ce qu'en fait l'histoire ? Là pour moi est le problème : on ne peut rien conclure de Tom en se contentant de ce dont il serait fait (pas plus que parler d'une statue en se contentant de dire qu'elle est de marbre). Quelle forme prend-il ? Et quelle forme donne-t-il à l'histoire ? Et quelle forme cette histoire lui donne-t-il en retour ?


Ce sont là de très bonnes questions... auxquelles je ne suis pas sûr de pouvoir répondre « complètement » moi-même dans la partie dédiée à Tom B. au sein du texte complété de ma conférence (le texte prononcé me parait bien “light”, à la relecture : de fait, le temps de parole était compté...), mais au moins la formulation de ces questions pourra m'aider à (essayer de) préciser (au mieux) mon propre point de vue.

Yyr Wrote:Évidemment, mais cela va sans doute mieux en le disant, tout cela, c'est pour réfléchir, comprendre, discerner. Cela n'a pas vocation à confondre l'art tolkienien et la foi, ni même l'art tolkienien et sa foi, mais d'identifier leurs rapports. Et en gardant bien à l'esprit que la cause finale la plus proche du Conte d'Arda est de nous enchanter et de nous émerveiller.


Parlant du travail d'un écrivain, d'un artiste, nous sommes bien d'accord.

Yyr Wrote:& Merci, Benjamin, de m'aider à réfléchir.


Merci également à toi, Jérôme, pour la même raison me concernant.

[séparation]

sosryko Wrote:• Objections

• En sens contraire

• Réponse

• Solution


À Sosryko, Yyr Wrote:Très bel article de la Somme théologique des Peanuts ;)


Voila qui méritait bien une petite variation picturale, plus ou moins en forme de sonate beethovenienne, et en réutilisant une recette éprouvée avec DALL-E 3 (toujours imitant la peinture, mais sans jamais égaler le geste artistique, comme je l'ai écrit ailleurs)...

• I - Allegretto

(Essai 0224B01)

• II - Adagio cantabile

(Essai 0224B02)

• III - Rondo : Allegro

(Essai 0224B03)

• « Bis » berliozien (car si Beethoven jouait du piano, Berlioz, pour sa part, jouait de la guitare)

(Essai 0224B04)

[séparation]

Amicalement,

B.
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