L'actualité continue de charrier son flot de nouvelles plus ou moins déprimantes, mises à part quelques rares bonnes nouvelles pouvant encore ponctuellement me mettre en joie (Sarkozy condamné en appel le 14 février dernier à un an de prison, dont six mois avec sursis, dans l'affaire Bygmalion, par exemple). Or dans ledit flot de nouvelles, il y a cet entretien qu'a accordé, au Figaro, l'écrivain et essayiste français Iegor Gran, né en 1964 à Moscou et fils du dissident soviétique Andreï Siniavski, à l'occasion d'un texte qu'il a publié dans la revue Kometa. L'entretien a été mis en ligne sur le site du Figaro il y a un peu plus d'une semaine, samedi 24 février, et je me permets d'en citer ici une partie, où il est question de l'usage qui est fait de l'œuvre de Tolkien en Ukraine et en Russie, dans le contexte de la guerre actuelle. Je précise que je n'aurai pas vu passer cet entretien si Elendil n'avait pas manifesté un intérêt pour son contenu, il y a quelques jours sur le forum d'à côté.
[citation=Iegor Gran, « « On sent chez les Russes une jouissance à parader en Mordor » : quand la guerre en Ukraine et l'univers de Tolkien se rejoignent », entretien avec Ségolène Le Stradic, publié le 24 février 2024 sur le site du journal Le Figaro.]
Le Figaro : Dans le dernier numéro de Kometa, vous avez écrit un texte, Mordor, qui parle de la « capillarité littéraire d'une œuvre de fiction vers la vie réelle » . Cette œuvre, c'est le Seigneur des anneaux, de J.R.R. Tolkien. Comment les Ukrainiens se sont-ils approprié l'imaginaire de cette œuvre fantastique [sic] publiée en 1954 ?
Iegor Gran : Cela remonte à 2014 : dès l'occupation de la Crimée, l'armée russe est décrite comme une armée d'orques, la Russie est appelée « Mordor », et Vladimir Poutine est Sauron. On retrouve ces « memes » un peu partout sur internet. En cherchant « orques russes », vous tombez sur pléthore de parodies où les orques du film de Peter Jackson portent le « Z » des troupes russes. En 2014, ils étaient affublés du ruban noir et orange de Saint George, devenu sous Poutine le symbole de l'impérialisme russe.
Le Figaro : Pourquoi, d’après vous, est-ce le Seigneur des anneaux qui prédomine ? Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a également fait plusieurs références à Star Wars...
Iegor Gran : C'est lié à une certaine esthétique propre au Seigneur des anneaux. Les méchants dans Star Wars, les « stormtroopers » ou Dark Vador, ont été dessinés après une mûre réflexion sur l'esthétique militaire, on dirait presque que c'est Hugo Boss (qui a dessiné à l'époque l'uniforme des SS) qui est revenu pour créer leur design ! C'est propre, net, effrayant de discipline. Au contraire, les troupes russes sont habillées un peu n'importe comment, leur équipement est fait de bric et de broc. Quand on observe les lettres Z barbouillées sur les chars russes, on remarque qu'il n'y a aucune méthode pour les peindre, on les tartine au petit bonheur la chance. À l'inverse de la précision et des codes militaires habituels, l'armée russe est anti-esthétique, anti-rigoureuse, et fait plutôt penser au chaos. D'où la comparaison avec le film Le Seigneur des anneaux, quand on voit déferler les hordes d'orques. Il y a une marée de laideur, un fleuve de viande qui avance, c'est brutal et ça sent mauvais.
Le Figaro : Est-ce que cette appropriation vise à motiver les troupes en faisant appel à une référence connue ou plutôt à déshumaniser l'adversaire en les traitant d'orques ?
Iegor Gran : « Déshumaniser l'ennemi »... Les Russes le font très bien eux-mêmes en commettant des crimes de guerre chaque jour. Il n'y a vraiment pas besoin de les déshumaniser. Je dirais même que, paradoxalement, l'association entre Russes et orques les humanise par rapport à ce qu'ils fabriquent sur le terrain. Il y a même une parodie où l'on peut voir un orque tiré du film qui se plaint d'être comparé aux Russes !
Il ne faut pas non plus oublier qu'à la fin du Seigneur des anneaux, le Bien triomphe. Et les forces du Mal, quelles que soient leur supériorité et leur volonté morbide, sont vaincues. On a besoin, quand on est agressé, d'avoir un espoir. Donc je pense que c'est bien davantage pour se donner du cœur au combat et à la résistance que pour déshumaniser un ennemi qui finalement l'est déjà par ses actes.
Le Figaro : Mais vous notez que la Russie semble, elle aussi, avoir accepté d'être le « Mordor » de notre monde...
Iegor Gran : C'est un phénomène nouveau, et déconcertant. D'habitude on s'identifie aux forces du bien, et on aurait pu penser que les Russes s'identifieraient eux aussi aux gentils. Pourtant ils jouent le jeu d'assumer pleinement ce rôle du méchant agressif. C'est assez troublant parce qu'il y a une sorte de défi lancé à la figure du monde : on sent chez eux une jouissance à venir parader en « Mordor ». Toujours avec l'idée qu'en mettant sur soi le masque du mal, on méprise et on fait peur à son ennemi, un peu comme dans ces combats de catch, ces vastes pièces de théâtre où il y a un bon et un méchant, et le méchant surjoue son côté maléfique.
J'ajoute que certains Russes vont encore plus loin : non seulement ils assument d'être des orques, mais ils réécrivent la fiction de Tolkien en désignant le « Mordor » comme le continent du Bien, freiné dans son épanouissement par le « Gondor » ou les Hobbits. Sans ces « dégénérés », le « Mordor » serait le centre de l'innovation technologique et de l'exploration des sous-sols, un peu comme la Russie est l'endroit où l'on produit du pétrole à foison. Dès lors, pour que le « Mordor » s'épanouisse pleinement, il doit réduire en poussière ses voisins...
[...]
[/citation]
Le contenu de l'ensemble de l'entretien est instructif s'agissant des représentations à l'œuvre dans le contexte de la guerre en Ukraine, mais s'agissant du volet plus spécifiquement tolkienien, celui-ci laisse aussi l'impression d'une sorte de nivellement par le bas, avec un univers littéraire basiquement utilisé comme une sorte de hochet idéologique... Cependant, s'agissant des Ukrainiens, il ne s'agit pas de juger les personnes qui subissent cette horrible guerre : nous ne sommes pas à leur place, et nous ne pouvons avoir (pour le moment) qu'une idée (encore) lointaine de leurs souffrances, et de tout ce qui peut motiver de facto l'« orquisation » d'un ennemi...
Et pourtant, sur le principe, quel triste « succès » que ce genre de réception pour un auteur... Et je ne parlerai même pas de la « jouissance » russe « à parader en Mordor » dont parle Gran...
De façon plus générale, j'avoue être, la plupart du temps, gêné par les usages politiques qui sont faits de Tolkien, et ce quelles que soient les orientations idéologiques qui apparaissent derrière ces usages. Non pas que je considère l'œuvre de Tolkien comme devant en soi être à tout prix sanctuarisée : Tolkien avait un regard critique et critiquable sur le monde, regard qui transparait à des degrés divers dans ses écrits, et il n'est donc pas surprenant de le voir utilisé, récupéré, invoqué de diverses façons, y compris donc sur le terrain politique ou politico-religieux. Le problème, à mes yeux, réside plutôt dans le côté presque toujours facile et/ou abusif de ces usages. La figure maléfique de l'orque, à cette aune, me parait être devenue très galvaudée, comme l'est la figure maléfique du nazi, dans un registre censé être plus historique.
Tolkien lui-même s'est laissé aller, en son temps, à utiliser cette figure de l'orque, ou celle de Saruman, pour désigner tout ce qui ne lui plaisait pas dans le monde et dans la société, de son propre point de vue politico-religieux (notamment anti-socialiste) : la nouvelle édition augmentée (fort tardivement) de sa correspondance a confirmé cette tendance de l'auteur déjà connue précédemment (voir la lettre 194a, par exemple, dans laquelle Tolkien se plaint notamment, en 1956, du [emphase]« libéralisme dépourvu de religion »[/emphase] et d'un [emphase]« gouvernement socialiste »[/emphase] (travailliste) qui lui prendrait son argent, parlant à cette aune d'une [emphase]« marée montante de l'« orquerie » »[/emphase] [[emphase]“rising tide of ‘orquerie’”[/emphase]]).
Je n'aime pas l'usage politique que faisait Tolkien de ses propres notions, personnages et concepts, mais au moins était-il légitime, sur le fond comme sur la forme, pour en faire ce que bon lui semblait, quitte à courir le risque d'orienter la portée de son œuvre, ce qu'il a du reste plutôt eu tendance à éviter en réservant le plus souvent ses opinions à la sphère privée. Tout autre chose me parait être l'usage politique que font nos contemporains de Tolkien, y compris ceux qui pensent se sentir en phase avec lui d'un point de vue « humain » se voulant moralement « élevé », mais qui est en fait simplement un point de vue idéologique plongé comme les autres dans l'arène politique des conflits d'idéaux. Chacun est évidemment libre d'utiliser une référence littéraire, ou plus largement culturelle, pour exprimer une opinion, mais je ne pense pas que faire référence à Tolkien soit forcément toujours en soi un gage de qualité dans l'expression d'une idée, même et surtout quand cette idée relèverait d'un prétendu « bon sens hobbit », d'une prétendue « vertu elfique », ou de quelque-chose d'approchant. Voir le monde dit « primaire » à travers une fiction, même si cela peut aider à « faire passer la pilule » pour certains, a ses limites... Quant à prétendre se réclamer des idées de Tolkien lui-même, la démarche pourra paraître plus recherchée que de faire des emprunts superficiels à son œuvre littéraire et aux adaptations audiovisuelles de celle-ci, mais le résultat sera généralement le même : peu convaincant, et faussement « élevé » », du moins à mes yeux, et même s'il arrive parfois qu'une référence à Tolkien puisse éventuellement tomber juste.
Prenons un exemple de sujet d'actualité clivant, au moins autant (sur le principe) que celui de la guerre en Ukraine : même si l'on pourra toujours être d'un avis différent, que ce soit vu de France ou d'ailleurs, je trouve personnellement positif que l'Assemblée Nationale et le Sénat, réunis en Congrès à Versailles demain lundi 4 mars, adopte à cette occasion la révision constitutionnelle permettant l'inscription dans la Constitution de la liberté pour les femmes de recourir à l'IVG, la France devenant dès lors prochainement le premier pays au monde à garantir cette liberté pour les femmes dans sa constitution. Et je trouve cela d'autant plus positif qu'une telle décision, obtenue (pour une fois !) par consensus et en accord avec une très large majorité de l'opinion publique, soit prise malgré le niveau « intellectuel », à mon humble avis, très faible du « débat » public dans ce pays, et a fortiori à l'Assemblée nationale durant l'actuelle législature. Et pourtant, je ne doute pas qu'il pourra toujours se trouver des personnes qui, pouvant se réclamer de Tolkien et de ses propres opinions politico-religieuses conservatrices, assimileront négativement cette décision (comme toute autre qui serait également jugée trop « moderne ») à quelque « orquerie » jugée aux antipodes de je-ne-sais quel idéal « elfique »...
Même s'il me faut bien faire avec, j'avoue qu'il m'est pénible de savoir que de telles lectures plus ou moins tolkieniennes du monde existent, fut-ce de façon anecdotique selon les cas : au bout de toutes ces années, lorsqu'il m'arrive de tomber dessus, en vérité je les trouve banales, faciles, tristes, désespérantes, et même pas dignes du message de Jésus si elles émanent de gens se disant chrétiens... Cet avis n'engage que moi, évidemment, sachant que c'est de l'usage de Tolkien dont il est avant tout question ici. Et ceci étant dit, je précise bien qu'il en est à mes yeux de même pour pratiquement tous les usages politiques qui sont fait de Tolkien : ils sont presque tous tristes et faciles en se croyant pourtant souvent « spirituels » ou « cultivés », que les points de vue soient plus ou moins « vertueusement conservateurs », « vertueusement progressistes » ou prétendument « prudemment apolitiques ». L'abus finit ainsi par être général (en étant tous « l'orque » ou « le Saruman » de quelqu'un in fine, par exemple), tandis que la littérature, elle, finit par passer complètement à la trappe. Quant à l'humour dont certains prétendent faire preuve dans leurs usages politiques de Tolkien, c'est souvent de l'humour à la G. K. Chesterton, le rieur étant dès lors trop souvent incapable de rire de sa propre option (ou non-option) idéologique. Il est loin, le temps des parodies qui, dans le sillage de la première trilogie de Peter Jackson, pouvaient parfois être amusantes... Toutes ces lectures politiques/idéologiques me confirment, en tout cas, à quel point Tolkien ne saurait être, à mes yeux, un maître à penser, y compris dans un sens qui se voudrait « progressiste », ou même « humaniste » dans le sens trop flou qu'a parfois trop tendance à avoir pris cette notion de nos jours.
Et dans le cas d'une guerre comme celle qui continue de souiller actuellement l'Ukraine, c'est sans doute encore pire, puisque l'on mélange tout : les orques de Tolkien, ceux de Peter Jackson, la culture littéraire, la culture de masse, le tout dans une bouillie informe vis-à-vis de laquelle chacun pourra toujours voir midi à sa porte, le plus souvent derrière des écrans déshumanisants... À force de confondre culture et intelligence, il me semble que l'on finit par verser dans la nullité la plus totale... le réel, lui, restant ce qu'il est.
Si j'avais un message général à faire passer, je dirais : si c'est pour en faire ce que l'on en fait politiquement, qu'on laisse donc Tolkien tranquille... et non pas tant seulement pour lui-même et son œuvre que finalement pour tout le monde...
Mais bon, ce n'est là que mon point de vue.
Peace and Love,
B.
P.S.: j'ai donné mon avis (qui vaut ce qu'il vaut) en passant, mais n'en dirai pas plus (si cela peut rassurer), a fortiori avec tout ce que j'ai à faire...
[citation=Iegor Gran, « « On sent chez les Russes une jouissance à parader en Mordor » : quand la guerre en Ukraine et l'univers de Tolkien se rejoignent », entretien avec Ségolène Le Stradic, publié le 24 février 2024 sur le site du journal Le Figaro.]
Le Figaro : Dans le dernier numéro de Kometa, vous avez écrit un texte, Mordor, qui parle de la « capillarité littéraire d'une œuvre de fiction vers la vie réelle » . Cette œuvre, c'est le Seigneur des anneaux, de J.R.R. Tolkien. Comment les Ukrainiens se sont-ils approprié l'imaginaire de cette œuvre fantastique [sic] publiée en 1954 ?
Iegor Gran : Cela remonte à 2014 : dès l'occupation de la Crimée, l'armée russe est décrite comme une armée d'orques, la Russie est appelée « Mordor », et Vladimir Poutine est Sauron. On retrouve ces « memes » un peu partout sur internet. En cherchant « orques russes », vous tombez sur pléthore de parodies où les orques du film de Peter Jackson portent le « Z » des troupes russes. En 2014, ils étaient affublés du ruban noir et orange de Saint George, devenu sous Poutine le symbole de l'impérialisme russe.
Le Figaro : Pourquoi, d’après vous, est-ce le Seigneur des anneaux qui prédomine ? Le président ukrainien Volodymyr Zelensky a également fait plusieurs références à Star Wars...
Iegor Gran : C'est lié à une certaine esthétique propre au Seigneur des anneaux. Les méchants dans Star Wars, les « stormtroopers » ou Dark Vador, ont été dessinés après une mûre réflexion sur l'esthétique militaire, on dirait presque que c'est Hugo Boss (qui a dessiné à l'époque l'uniforme des SS) qui est revenu pour créer leur design ! C'est propre, net, effrayant de discipline. Au contraire, les troupes russes sont habillées un peu n'importe comment, leur équipement est fait de bric et de broc. Quand on observe les lettres Z barbouillées sur les chars russes, on remarque qu'il n'y a aucune méthode pour les peindre, on les tartine au petit bonheur la chance. À l'inverse de la précision et des codes militaires habituels, l'armée russe est anti-esthétique, anti-rigoureuse, et fait plutôt penser au chaos. D'où la comparaison avec le film Le Seigneur des anneaux, quand on voit déferler les hordes d'orques. Il y a une marée de laideur, un fleuve de viande qui avance, c'est brutal et ça sent mauvais.
Le Figaro : Est-ce que cette appropriation vise à motiver les troupes en faisant appel à une référence connue ou plutôt à déshumaniser l'adversaire en les traitant d'orques ?
Iegor Gran : « Déshumaniser l'ennemi »... Les Russes le font très bien eux-mêmes en commettant des crimes de guerre chaque jour. Il n'y a vraiment pas besoin de les déshumaniser. Je dirais même que, paradoxalement, l'association entre Russes et orques les humanise par rapport à ce qu'ils fabriquent sur le terrain. Il y a même une parodie où l'on peut voir un orque tiré du film qui se plaint d'être comparé aux Russes !
Il ne faut pas non plus oublier qu'à la fin du Seigneur des anneaux, le Bien triomphe. Et les forces du Mal, quelles que soient leur supériorité et leur volonté morbide, sont vaincues. On a besoin, quand on est agressé, d'avoir un espoir. Donc je pense que c'est bien davantage pour se donner du cœur au combat et à la résistance que pour déshumaniser un ennemi qui finalement l'est déjà par ses actes.
Le Figaro : Mais vous notez que la Russie semble, elle aussi, avoir accepté d'être le « Mordor » de notre monde...
Iegor Gran : C'est un phénomène nouveau, et déconcertant. D'habitude on s'identifie aux forces du bien, et on aurait pu penser que les Russes s'identifieraient eux aussi aux gentils. Pourtant ils jouent le jeu d'assumer pleinement ce rôle du méchant agressif. C'est assez troublant parce qu'il y a une sorte de défi lancé à la figure du monde : on sent chez eux une jouissance à venir parader en « Mordor ». Toujours avec l'idée qu'en mettant sur soi le masque du mal, on méprise et on fait peur à son ennemi, un peu comme dans ces combats de catch, ces vastes pièces de théâtre où il y a un bon et un méchant, et le méchant surjoue son côté maléfique.
J'ajoute que certains Russes vont encore plus loin : non seulement ils assument d'être des orques, mais ils réécrivent la fiction de Tolkien en désignant le « Mordor » comme le continent du Bien, freiné dans son épanouissement par le « Gondor » ou les Hobbits. Sans ces « dégénérés », le « Mordor » serait le centre de l'innovation technologique et de l'exploration des sous-sols, un peu comme la Russie est l'endroit où l'on produit du pétrole à foison. Dès lors, pour que le « Mordor » s'épanouisse pleinement, il doit réduire en poussière ses voisins...
[...]
[/citation]
Le contenu de l'ensemble de l'entretien est instructif s'agissant des représentations à l'œuvre dans le contexte de la guerre en Ukraine, mais s'agissant du volet plus spécifiquement tolkienien, celui-ci laisse aussi l'impression d'une sorte de nivellement par le bas, avec un univers littéraire basiquement utilisé comme une sorte de hochet idéologique... Cependant, s'agissant des Ukrainiens, il ne s'agit pas de juger les personnes qui subissent cette horrible guerre : nous ne sommes pas à leur place, et nous ne pouvons avoir (pour le moment) qu'une idée (encore) lointaine de leurs souffrances, et de tout ce qui peut motiver de facto l'« orquisation » d'un ennemi...
Et pourtant, sur le principe, quel triste « succès » que ce genre de réception pour un auteur... Et je ne parlerai même pas de la « jouissance » russe « à parader en Mordor » dont parle Gran...
De façon plus générale, j'avoue être, la plupart du temps, gêné par les usages politiques qui sont faits de Tolkien, et ce quelles que soient les orientations idéologiques qui apparaissent derrière ces usages. Non pas que je considère l'œuvre de Tolkien comme devant en soi être à tout prix sanctuarisée : Tolkien avait un regard critique et critiquable sur le monde, regard qui transparait à des degrés divers dans ses écrits, et il n'est donc pas surprenant de le voir utilisé, récupéré, invoqué de diverses façons, y compris donc sur le terrain politique ou politico-religieux. Le problème, à mes yeux, réside plutôt dans le côté presque toujours facile et/ou abusif de ces usages. La figure maléfique de l'orque, à cette aune, me parait être devenue très galvaudée, comme l'est la figure maléfique du nazi, dans un registre censé être plus historique.
Tolkien lui-même s'est laissé aller, en son temps, à utiliser cette figure de l'orque, ou celle de Saruman, pour désigner tout ce qui ne lui plaisait pas dans le monde et dans la société, de son propre point de vue politico-religieux (notamment anti-socialiste) : la nouvelle édition augmentée (fort tardivement) de sa correspondance a confirmé cette tendance de l'auteur déjà connue précédemment (voir la lettre 194a, par exemple, dans laquelle Tolkien se plaint notamment, en 1956, du [emphase]« libéralisme dépourvu de religion »[/emphase] et d'un [emphase]« gouvernement socialiste »[/emphase] (travailliste) qui lui prendrait son argent, parlant à cette aune d'une [emphase]« marée montante de l'« orquerie » »[/emphase] [[emphase]“rising tide of ‘orquerie’”[/emphase]]).
Je n'aime pas l'usage politique que faisait Tolkien de ses propres notions, personnages et concepts, mais au moins était-il légitime, sur le fond comme sur la forme, pour en faire ce que bon lui semblait, quitte à courir le risque d'orienter la portée de son œuvre, ce qu'il a du reste plutôt eu tendance à éviter en réservant le plus souvent ses opinions à la sphère privée. Tout autre chose me parait être l'usage politique que font nos contemporains de Tolkien, y compris ceux qui pensent se sentir en phase avec lui d'un point de vue « humain » se voulant moralement « élevé », mais qui est en fait simplement un point de vue idéologique plongé comme les autres dans l'arène politique des conflits d'idéaux. Chacun est évidemment libre d'utiliser une référence littéraire, ou plus largement culturelle, pour exprimer une opinion, mais je ne pense pas que faire référence à Tolkien soit forcément toujours en soi un gage de qualité dans l'expression d'une idée, même et surtout quand cette idée relèverait d'un prétendu « bon sens hobbit », d'une prétendue « vertu elfique », ou de quelque-chose d'approchant. Voir le monde dit « primaire » à travers une fiction, même si cela peut aider à « faire passer la pilule » pour certains, a ses limites... Quant à prétendre se réclamer des idées de Tolkien lui-même, la démarche pourra paraître plus recherchée que de faire des emprunts superficiels à son œuvre littéraire et aux adaptations audiovisuelles de celle-ci, mais le résultat sera généralement le même : peu convaincant, et faussement « élevé » », du moins à mes yeux, et même s'il arrive parfois qu'une référence à Tolkien puisse éventuellement tomber juste.
Prenons un exemple de sujet d'actualité clivant, au moins autant (sur le principe) que celui de la guerre en Ukraine : même si l'on pourra toujours être d'un avis différent, que ce soit vu de France ou d'ailleurs, je trouve personnellement positif que l'Assemblée Nationale et le Sénat, réunis en Congrès à Versailles demain lundi 4 mars, adopte à cette occasion la révision constitutionnelle permettant l'inscription dans la Constitution de la liberté pour les femmes de recourir à l'IVG, la France devenant dès lors prochainement le premier pays au monde à garantir cette liberté pour les femmes dans sa constitution. Et je trouve cela d'autant plus positif qu'une telle décision, obtenue (pour une fois !) par consensus et en accord avec une très large majorité de l'opinion publique, soit prise malgré le niveau « intellectuel », à mon humble avis, très faible du « débat » public dans ce pays, et a fortiori à l'Assemblée nationale durant l'actuelle législature. Et pourtant, je ne doute pas qu'il pourra toujours se trouver des personnes qui, pouvant se réclamer de Tolkien et de ses propres opinions politico-religieuses conservatrices, assimileront négativement cette décision (comme toute autre qui serait également jugée trop « moderne ») à quelque « orquerie » jugée aux antipodes de je-ne-sais quel idéal « elfique »...
Même s'il me faut bien faire avec, j'avoue qu'il m'est pénible de savoir que de telles lectures plus ou moins tolkieniennes du monde existent, fut-ce de façon anecdotique selon les cas : au bout de toutes ces années, lorsqu'il m'arrive de tomber dessus, en vérité je les trouve banales, faciles, tristes, désespérantes, et même pas dignes du message de Jésus si elles émanent de gens se disant chrétiens... Cet avis n'engage que moi, évidemment, sachant que c'est de l'usage de Tolkien dont il est avant tout question ici. Et ceci étant dit, je précise bien qu'il en est à mes yeux de même pour pratiquement tous les usages politiques qui sont fait de Tolkien : ils sont presque tous tristes et faciles en se croyant pourtant souvent « spirituels » ou « cultivés », que les points de vue soient plus ou moins « vertueusement conservateurs », « vertueusement progressistes » ou prétendument « prudemment apolitiques ». L'abus finit ainsi par être général (en étant tous « l'orque » ou « le Saruman » de quelqu'un in fine, par exemple), tandis que la littérature, elle, finit par passer complètement à la trappe. Quant à l'humour dont certains prétendent faire preuve dans leurs usages politiques de Tolkien, c'est souvent de l'humour à la G. K. Chesterton, le rieur étant dès lors trop souvent incapable de rire de sa propre option (ou non-option) idéologique. Il est loin, le temps des parodies qui, dans le sillage de la première trilogie de Peter Jackson, pouvaient parfois être amusantes... Toutes ces lectures politiques/idéologiques me confirment, en tout cas, à quel point Tolkien ne saurait être, à mes yeux, un maître à penser, y compris dans un sens qui se voudrait « progressiste », ou même « humaniste » dans le sens trop flou qu'a parfois trop tendance à avoir pris cette notion de nos jours.
Et dans le cas d'une guerre comme celle qui continue de souiller actuellement l'Ukraine, c'est sans doute encore pire, puisque l'on mélange tout : les orques de Tolkien, ceux de Peter Jackson, la culture littéraire, la culture de masse, le tout dans une bouillie informe vis-à-vis de laquelle chacun pourra toujours voir midi à sa porte, le plus souvent derrière des écrans déshumanisants... À force de confondre culture et intelligence, il me semble que l'on finit par verser dans la nullité la plus totale... le réel, lui, restant ce qu'il est.
Si j'avais un message général à faire passer, je dirais : si c'est pour en faire ce que l'on en fait politiquement, qu'on laisse donc Tolkien tranquille... et non pas tant seulement pour lui-même et son œuvre que finalement pour tout le monde...
Mais bon, ce n'est là que mon point de vue.
Peace and Love,
B.
P.S.: j'ai donné mon avis (qui vaut ce qu'il vaut) en passant, mais n'en dirai pas plus (si cela peut rassurer), a fortiori avec tout ce que j'ai à faire...

