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Et vous, qu'écoutez-vous ?
Enfin ! A la lecture du message de vendredi, je comprends pourquoi la rédaction de celui-ci a pris tant de temps à Hyarion. De ce fait, j'aurais assez peu de choses à rajouter à propos de Berlioz, car je me retrouve en très grande partie dans ce qu'il en dit.

Sur le chemin qui mène des rives du Guadalquivir à celles de la Seine, je m'attarderai toutefois un instant au bord de la mer des Baléares, comme Hyarion semble lui-même m'y inviter. Je souhaite en effet évoquer brièvement une figure plus récente, celle de Joaquín Rodrigo (1901-1999), devenu aveugle à l'âge de trois ans des suites d'une épidémie de diphtérie, ce qui ne l'empêcha pas de devenir l'un des compositeurs espagnols les plus célèbres du XXe siècle. Son chef d'œuvre est incontestablement le Concerto d'Aranjuez pour guitare et orchestre (1939). On le retrouve notamment dans un disque Erato avec le soliste Turibio Santos, accompagné par l'Orchestre national de l'Opéra de Monte-Carlo, dirigé par Claudio Scimone, où il précède une autre pièce orchestrale majeure de Rodrigo, la Fantaisie pour un gentilhomme (1954). Viennent en complément la Tonadilla pour deux guitares (1959), avec Oscar Cáceres comme second guitariste, ainsi que deux morceaux pour guitare seule, « Zapateado » et « Fandango », tirés de Tres piezas españolas (1954).

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Si le Concerto est magnifique de virtuosité, je pense préférer encore la Fantaisie, plus méditative et poétique. L'un comme l'autre font partie des chefs d'œuvre de la musique classique écrite pour guitare ; il faut sans doute remonter à l'époque baroque pour trouver des pièces d'un intérêt équivalent (hors transcriptions, dont certaines sont effectivement superbes). Les pièces pour une ou deux guitares méritent elles aussi qu'on s'y arrête et incitent à découvrir des pans supplémentaires de l'œuvre de Rodrigo.

Une fois de retour sur le sol français, il me semble adéquat de parler en premier lieu l'un des professeurs de Rodrigo : Paul Dukas (1865-1935), qui n'a semble-t-il pas été mentionné jusqu'à présent. Celui-ci tient une place à part dans le répertoire français : perfectionniste en diable, il détruisit la plupart de ses œuvres et n'en publia qu'une poignée, ce qui explique pourquoi il est assez peu connu. Toutefois, il est fort probable que la plupart des lecteurs de ce forum connaissent au moins une de ses pièces, même si le nom de Dukas ne leur parle pas : il est en effet le compositeur du poème symphonique L'Apprenti sorcier, qui figure en très bonne place dans le génial (et controversé) Fantasia de Walt Disney. Outre ce morceau, les deux autres incontournables sont le « poème dansé » La Péri, que Dukas faisait précéder d'une courte fanfare, ainsi que sa Symphonie en ut. Il s'avère que le tout est réuni sur un CD de l'Orchestre national de France, sous la baguette de Leonard Slatkin (chez RCA Red Seal).

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Si la fanfare précédant La Péri est sympathique, mais sans plus, je trouve que ce poème symphonique est d'une qualité guère inférieure à L'Apprenti sorcier. Il pourrait par moment évoquer l'Ouverture Les Hébrides (La Grotte de Fingal) de Mendelssohn, mais La Péri regarde aussi du côté d'un Orient fantasmagorique, ce qui n'est pas surprenant, puisqu'elle a pour thème la quête de la fleur d'immortalité par Iskender (nom persan d'Alexandre le Grand), laquelle se trouve en la possession d'une péri, génie féminin de la mythologie iranienne. Inutile, en revanche, de présenter L'Apprenti sorcier, me semble-t-il, si ce n'est pour dire tout le bien que je pense de cette interprétation, où se détachent avec une parfaite netteté tous les instruments de son orchestration chatoyante. Quant à la symphonie, plus que celle de Franck, plus que celle de Chausson, c'est un des très grands morceaux de musique symphonique française, à écouter absolument.

Pour revenir enfin à Berlioz (qui fut un des prédécesseurs de Dukas au fauteuil n° 4 de la section de composition musicale de l'Académie des beaux-arts), j'ai déjà dit ici que c'est l'un des compositeurs français que je préfère. J'avais donc déjà une collection assez bien remplie de ses œuvres (y compris l'enregistrement de la Symphonie fantastique par Munch en 1954, mentionné plus haut par Hyarion). Cependant, comme je n'ai rien d'un musicologue, je m'étais uniquement laissé guidé par mes goûts musicaux et par les recommandations que j'avais pu glaner ici ou là. Cela explique donc que j'ai été surpris par la mention de Lélio, ou Le Retour à la vie , ouvrage effectivement assez peu joué et dont j'ignorais complètement qu'il faisait suite à la Symphonie fantastique, bien qu'ils aient été composés à un an d'intervalle. Difficile pour moi d'ignorer cet appel, mais difficile aussi de trouver un enregistrement qui ne fasse pas doublon avec ceux que j'avais déjà. J'ai fini par me résoudre à prendre le double CD comprenant la Symphonie fantastique, Lélio et Tristia, interprétés par le Chœur et l'Orchestre symphonique de Montréal, dirigé par Charles Dutoit, celui-là même qu'a mentionné Hyarion.

La Symphonie fantastique est probablement la pièce qui figure le plus grand nombre de fois dans ma discothèque, souvent dans des gravures historiques des grands chefs du milieu du XXe siècle, ce qui témoigne de sa popularité jamais démentie. L'interprétation de Dutoit est plus lente que la majorité. Elle évoque plus l'implacabilité du destin que le tourbillon de visions enfiévrées qu'évoque le livret d'origine. En revanche, le son de cet enregistrement est d'une remarquable clarté, ce qui permet d'apprécier la subtilité de l'orchestration de Berlioz. J'ai particulièrement goûté la manière dont le motif de l'idée fixe est transformé dans le dernier mouvement pour lui donner un caractère grotesque et grinçant. Quant à Lélio , il s'agit assurément d'une œuvre inclassable, ce qui explique aussi bien l'incompréhension des critiques musicaux que la rareté de ses représentations. La narration est effectivement essentielle pour donner de l'unité à ses différentes facettes musicales et je trouve que dans cet enregistrement Lambert Wilson sait trouver le ton juste (au passage, j'apprécie tout autant que Hyarion la fameuse « tirade des arrangeurs et correcteurs », qui m'a notamment fait pensé à une représentation de Carmen créée il y a quelques années, où le metteur en scène Leo Muscato s'était permis de modifier la fin de l'opéra, ce qui donnait pour moi un résultat entièrement absurde). J'avoue rester partagé à propos de Lélio, mais c'est sans doute une des pièces qui en disent le plus long sur le caractère de leur compositeur.

Enfin, je ne connaissais pas non plus le triptyque pour chœur et orchestre Tristia, dont le titre est une allusion aux Tristes d'Ovide, mais que Berlioz associait à Hamlet. Le premier morceau, « Méditation religieuse », est une mise en musique d'une traduction d'un poème de l'Irlandais Thomas Moore (à ne pas confondre avec le théologien catholique saint Thomas More !), traduit par Louise Swanton Belloc (grand-mère de l'écrivain franco-britannique Hilaire Belloc, ce qui nous ramènerait en terre tolkienienne si nous suivions ce chemin Wink). Le deuxième, intitulé « La Mort d'Ophélie » est une ballade sur un poème d'Ernest Legouvé s'inspirant de Shakespeare, tandis que le troisième, parfois donné séparément, est la « Marche funèbre pour la dernière scène d'Hamlet ». Par son style, « La Mort d'Ophélie » m'a fait penser à certaines pièces des Nuits d'été (Op. 7), tandis que le troisième morceau n'est pas sans réminiscences de la Grande Symphonie funèbre et triomphale (Op. 15). Là encore, la variété des répertoires explorés illustre à merveille les différentes facettes d'un compositeur décidément inclassable.

E.

P.S. : La prochaine fois, je vous parlerai d'un autre titulaire du fauteuil n° 4, qui s'intercale entre Berlioz et Dukas : Gabriel Fauré.
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