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Et vous, qu'écoutez-vous ?
Faute de participation, je hasarderai un nouveau message en parlant en préambule d'un double CD sur lequel je suis tombé par hasard, au détour d'un vide-greniers local. Intitulé Grandes Toccatas pour orgue et édité par EMI, il propose un panorama des pièces de fantaisie pour orgue, de Johann Kaspar Kerll (1627-1693) à Olivier Messiaen (1908-1992). On y retrouve, entre autres, quelques compositeurs dont nous avons déjà parlé : Mozart, bien sûr, mais aussi Brahms, Liszt, et Franck. Pour ne parler que de ceux-là, j'ai été impressionné par la clarté et le caractère virtuose de la Fantaisie en Fa mineur KV 608 de Mozart, joué par Lional Rogg sur l'orgue Füglister de l'église réformée de Lutry (Suisse). J'ai beaucoup apprécié le Prélude et fugue en Sol mineur de Brahms, interprété par Viktor Lucas à l'orgue Steinmeyer de l'église évangélique de Bayreuth (d'autant plus que j'ignorais que Brahms avait composé pour l'orgue). Est-il besoin d'ajouter que le Prélude et fugue sur le nom de Bach de Liszt (là aussi joué par Lionel Rogg, mais sur l'orgue Metzler de la cathédrale Saint-Pierre de Genève) est une pure merveille de virtusosité ? Ma seule déception concerne la Pièce héroïque en Si mineur de Franck (jouée par Guy Morançon à l'orgue Cavaillé-Coll de l'abbatiale de Saint-Ouen de Rouen) dont le thème est splendide, mais dont la sonorité manque de brillant et de vigueur. A noter que l'orgue ou l'interprète ne semblent pas en cause, vu qu'on les retrouve sur d'autres pièces de Gigout, Boëllmann ou Widor, où ce défaut semble absent. Il faudra que je vérifie ce que donne l'enregistrement de ce morceau dans l'intégrale de l'œuvre pour orgue de Franck, qui a longtemps été le seul coffret que j'avais de ce compositeur, et que je n'ai justement pas réécoutée depuis pas mal de temps.

(EDIT : J'ai réécouté l'autre enregistrement, par Jean Guillou sur l'orgue van den Heuvel de l'église Saint-Eustache de Paris, et il sonne de manière si différente qu'on aurait l'impression qu'il s'agit de deux morceaux différents si le thème principal n'était pas aussi reconnaissable. Je recommande vivement cette version, éditée par Brilliant Classics, qui bénéficie d'un son exceptionnel, où les basses fréquences sont remarquablement restituées.)

[Image: Ny0zODY3LmpwZWc.jpeg] [Image: Ny0xMzkwLmpwZWc.jpeg]

Maintenant, si je vous disais qu'à l'exception d'Elgar, les textes publiés de Tolkien ne citent qu'un seul autre compositeur anglais, et qu'il s'agissait à cette époque du plus célèbre compositeur des îles britanniques, je doute que vous devineriez que je fais allusion à William Walton (1902-1983), à moins bien sûr de connaître par cœur les Lettres. En l'occurrence, Tolkien n'évoque pas directement la musique de Walton, mais le fait que celui-ci logea temporairement avec le poète Roy Campbell à l'époque où celui-ci séjourna à Oxford (apparemment vers 1919-1920). La musique de Walton est aujourd'hui assez oubliée, au moins sur le continent, où son influence était de toute façon bien moindre qu'en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. Ce dédain commença à être perceptible du vivant du compositeur, qui, après avoir été considéré comme le trublion de la musique anglaise sembla s'assagir et vit sa popularité éclipsée par celle de Britten. Dans ce cas précis, c'est clairement la connexion avec Tolkien qui m'incita à en apprendre plus à son sujet et à acheter un coffret de 4CD intitulé The Centenary Edition (Decca, « The British Music Collection »), qui contient avec les principales œuvres orchestrales et chorales de Walton, interprété par l'Orchestre symphonique de Bournemouth sous la direction d'Andrew Litton. Autant dire que cela couvre les plus importantes de ses compositions, à l'exception de son opéra Troilus et Cressida (1954), des nombreuses musiques de film qu'il a composées et de Façade - An Entertainment (1923), une récitation de poèmes d'Edith Sitwell mise en musique par Walton.

Notons toutefois que Walton composa deux suites orchestrales dérivées de Façade en 1926 et en 1938, et qu'une manière de les jouer consiste à les entremêler pour restituer un total de onze des vingt-deux morceaux de l'édition définitive de la version vocale. C'est la solution retenue par cette édition. Elle permet de comprendre immédiatement pourquoi Façade rendit Walton célèbre, car ces morceaux sont remarquablement dynamiques et renouvellent avec talent les styles musicaux dont ils s'inspirent. Parmi les autres morceaux vocaux qui firent la célébrité de Walton, il faut absolument signaler l'Oratorio Le Festin de Balthazar (1931, révisé en 1948), sur des textes tirés de la Bible et arrangés par Osbert Sitwell. La musique de Walton suit étroitement les extraits choisis du texte biblique, au point de changer abruptement d'atmosphère d'un mouvement à l'autre, ce qui peut parfois surprendre, mais témoigne fréquemment d'un sens du tempo remarquable. Ainsi la description du festin, qui prend l'aspect d'une véritable bacchanale est suivie par un passage presque murmuré par le baryton-basse Bryn Terfel où celui-ci décrit la main sortie de nulle part qui écrit sur le mur les mots fatidiques : mene, mene, tekel, upharsin, juste avant que le choeur ne proclame à pleine voix leur signification et que le soliste ne relate triomphalement l'assassinat de Balthazar au cours de cette même nuit. La joie des Hébreux est alors exprimée de manière exubérante au travers des paroles du Psaume 81, v. 2-4. Anecdote amusante, l'atmosphère parfois païenne de cet oratorio et son usage des techniques du jazz rebutèrent les autorités anglicanes du célèbre Festival des trois chœurs (qui se tient alternativement dans les cathédrales de Hereford, de Gloucester et de Worcester), au point que celles-ci n'autorisèrent sa représentation qu'en 1957, 26 ans après sa création.

[Image: MTEtMjQ2NS5qcGVn.jpeg]

Walton est aussi l'auteur de trois concertos pour instrument à cordes, l'un pour alto (1929, révisé en 1961), le deuxième pour violon (1939, révisé en 1944) et le dernier pour violoncelle (1957). Des trois, c'est le premier que je préfère, et j'aurais même tendance à le considérer comme le chef d'œuvre de Walton. Il s'agit en tout cas d'une pièce majeure du répertoire pour alto, lequel n'est pas très riche il faut bien le dire. Dans ce coffret, c'est sans doute la pièce la plus influencée par les premiers concertos de Prokofiev, mais avec une fin mélancolique qui peut faire penser à la sixième symphonie de Tchaïkovski ou au concerto pour violoncelle d'Elgar. Initialement composé pour l'altiste Lionel Tertis, celui-ci refusa la partition, qu'il jugeait trop avant-gardiste, aussi c'est Paul Hindemith qui en assura la création. Tertis, qui assista à la première, révisa le soir même son opinion et donna ce concerto à plusieurs reprises. Le soliste Paul Neubauer se montre ici son digne successeur. Le concerto pour violon est un beau morceau, commissionné par le célèbre violoniste Jascha Heifetz, lequel en fut toujours un ardent défenseur. J'irais volontiers l'écouter en concert si l'occasion m'était donnée. En revanche, je ne suis pas convaincu par l'interprétation de la violoniste Tasmin Little, laquelle n'est malheureusement pas aidée par une prise de son trop distante du violon. Quant au dernier de ces concertos, composé à la demande du violoncelliste Gregor Piatigorsky, il a dès sa création été l'objet d'opinions variées sur sa qualité. A titre personnel, je n'ai rien à reprocher au soliste Robert Cohen, mais la prise de son est malheureusement un peu plate, aussi les harmoniques du violoncelle ne ressortent pas tout à fait comme elles le devraient , ce qui est d'autant plus dommage que l'instrument est appelé à jouer en solo ou presque dans de nombreux passages d'une grande délicatesse. Toutefois, étant donné qu'il a été plébiscité par une impressionnante phalange de violoncellistes virtuoses, je pense qu'il ne me sera pas trop difficile d'en trouver un meilleur enregistrement au besoin.

Les deux symphonies de Walton figurent aussi dans ce coffret. Sa Symphonie n° 1 en Si bémol majeur (1935) semble à la croisée des chemins entre les symphonies romantiques d'Elgar et l'esthétique stravinskienne. Il s'agit là d'une œuvre remarquable, dont il est permis de se demander pourquoi elle n'est pas jouée plus souvent. Je trouve d'ailleurs sa Symphonie n° 2 plus intéressante encore que la première, mais sa réputation pâtit sans doute d'une date de création tardive (1960), alors que Walton commençait à être passé de mode en Angleterre. La Suite pour orchestre Henry V fut adaptée en 1963 par Muir Mathieson à partir de la musique du film Henry V de Laurence Olivier, que Walton avait composée en 1944. Les différents morceaux sont composés avec art, mais il me semble qu'il y manque un supplément d'âme pour rendre cette pièce véritablement mémorable. En revanche, cela m'a rendu curieux de voir le film. Notons encore un morceau plus court, Scapino - A Comedy Overture (1940, révisé en 1949), de caractère très joyeux, voire espiègle, à l'image du personnage de la Commedia dell'arte et de son adaptation dans la pièce de Molière. Dans un tout autre style, les Variations sur un thème de Hindemith font partie des morceaux les plus célèbres de Walton. En ce qui me concerne, j'ai tendance à considérer que ce type d'exercice est idéal pour jauger l'inventivité et la variété d'expression d'un compositeur. Ici, Walton se montre amplement à la hauteur de la tâche, et propose des pièces vivantes, à chaque fois originales, dans une succession où alternent nostalgie, enthousiasme, et rêverie.

Tout cela ne répond pas, me direz-vous, à la question de savoir si Tolkien a effectivement entendu des compositions de Walton. En fait, le dernier disque de ce coffret nous fournit une réponse au moins partielle, car il me semble quasi-obligatoire que Tolkien ait entendu la musique des couronnements de George VI en 1937 et d'Elizabeth II en 1953. Or Walton composa pour le premier la Marche du couronnement « Imperial Crown » et pour le second la Marche du couronnement « Orb and Sceptre » ainsi qu'un Te Deum du couronnement. Notons, toujours pour l'anecdote, que Walton affirma avoir tiré Imperial Crown et Orb and Sceptre d'un monologue de Henry V dans la pièce éponyme (Acte IV, sc. 1, v. 269-193) et qu'il ajouta en privé vouloir réserver une autre expression de ce monologue, Bed majestical pour le couronnement de Charles III. Comme nous le savons, Walton ne vécut pas pour voir celui-ci, mais le roi Charles, guère rancunier, fit jouer les deux marches de Walton pour son propre couronnement en 2023. Toujours est-il que la première de celles-ci est un beau morceau, plus romantique qu'avant-gardiste, dans la grande tradition des marches Pomp and Circumstances d'Elgar, tandis que la seconde est plus audacieuse, mêlant accents modernes et style classique. Le Te Deum du couronnement est sans doute un des plus récents Te Deum écrits, mêlant avec intelligence la joie des prières de louanges et le recueillement. Vous l'aurez compris, Walton est un compositeur que j'invite tout amateur de musique classique à découvrir, car il me semble injustement méconnu en France.

E.
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