Je me permets de reproduire ici un message mis en ligne conjointement ce mercredi soir sur le réseau de Mark Z., avant d'évoquer ensuite, spécifiquement pour le présent fuseau, un article consacré à la publication d'un livre évoquant les usages politiques des fictions relevant, entre autres, de la fantasy. À la question « Pourquoi ? », on peut parfois être simplement tenté de répondre « Pourquoi pas ? »...
[séparation]
![[Image: 1720043196_pan_n1_avril_1895_couverture_..._stuck.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1720043196_pan_n1_avril_1895_couverture_revue_par_franz_von_stuck.jpg)
[small](Illustration de Franz von Stuck pour la couverture de la revue allemande Pan, n°1, avril 1895)[/small]
[emphase]« Il faut chanter un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d'été. »[/emphase]
Ainsi commence la première des Chansons de Bilitis... Des Chansons que je préférerai, en ces temps persistants de deuil me concernant, pouvoir relire au calme avec, entre autres, Daphnis et Chloé de Longus, les Métamorphoses d'Ovide et celles d'Apulée, sans avoir à subir la lourdeur du climat politique actuel...
Or en ces temps de « panique » politico-médiatique et d'incitation à une certaine pensée moutonnière, j'aimerai bien parfois que le dieu Pan, comme dérangé en plein midi, vienne une bonne fois, surgissant d'un coin de nature, « flanquer la frousse » à tout le monde, et susciter une peur qui anéantirait toutes les autres peurs, celles des uns et des autres, des uns vis-à-vis des autres, de telle manière que tous en viennent notamment à se rappeler ou à se rendre compte combien leurs vies en France, tout compte fait et même avec tous leurs problèmes, sont souvent bien plus confortables que bien des existences ailleurs, ou aux frontières de l'inconnu.
Rien que de dire cela expose au jugement, et il n'y a, trop souvent aujourd'hui, que des coups à prendre lorsque l'on ose exprimer un avis, fut-il conçu comme modéré et nuancé. Mais puisque je vois que tout le monde a tendance à s'exprimer, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, d'une manière ou d'une autre, quant à la situation actuelle, après mûre réflexion, voila mes deux centimes apportés au « débat ». Comme d'habitude, cela vaut ce que ça vaut : ne cherchant pas à plaire, ni à donner des leçons, je dis simplement ce que je pense. Un avis parmi des millions d'autres.
L'autre jour, ailleurs, pour mémoire, j'écrivais ceci :
Eh bien, trois jours après le premier tour, constatons le désastre déjà général ainsi que la responsabilité collective qui va avec...
Qui osera toutefois vraiment tirer les conséquences de tout cela, qu'il s'agisse des politiciens, des électeurs et des commentateurs de tout poil ? Quelques personnes au moins, sans doute, mais pas grand monde, en l'état, je le crains... prisonniers que nous sommes, trop souvent et maintenant depuis des années, de l'entre-soi des communautés d'opinion, cet entre-soi qui favorise, notamment via les réseaux sociaux, l'incompréhension et (finalement) le rejet de l'autre, celui qui a le gros défaut de ne pas penser comme soi, a fortiori si l'on préfère voir le monde de façon binaire, en noir et blanc, du haut de ses certitudes... et d'où le fait que, dans le « débat » public actuel, on ne cherche dès lors même plus à avoir raison, mais à avoir raison de l'autre (comme j'ai déjà souvent pu le dire, mais tant pis si je me répète)...
Le nationalisme ne sort pas de nulle part, et le communautarisme non plus : au-delà des réflexes socio-culturels variablement « ethno-centriques », les deux se développent dans des contextes, marqués notamment par la frustration et le mécontentement, qui les favorisent. Or il se trouvera toujours des politiciens clientélistes et des idéologues « cultivés » pour essayer de tirer profit de tout cela, entre autres électoralement, en jouant avec démagogie sur les colères, les peurs et les sentiments particuliers d'injustice sur fond d'assignations identitaires. Ce faisant, ils agissent ainsi au détriment de l'intérêt général, particulièrement dans un pays comme la France, qui depuis la Révolution française a fait historiquement et collectivement le choix, singulier en Europe, d'un certain universalisme républicain issu des Lumières. Un tel choix rend la France, tel qu'elle est ou est censé être, à mon sens, incompatible avec lesdits nationalisme et communautarisme, lesquels ne peuvent, à mes yeux, tôt ou tard, que pervertir puis détruire ce pays et sa société, ce qui arrangerait bien du reste certains gouvernements étrangers, souvent dictatoriaux.
On ne peut pas se contenter de dénoncer ces formes de stade anal de la pensée que sont les racismes, l'antisémitisme et la xénophobie, sans examiner avec attention ce qu'il y a précisément derrière la haine et la tentation (hélas récurrente) du repli identitaire. Au-delà même de la question du rejet de l'autre, sur laquelle il peut être assez facile de se focaliser, avec une certaine bonne conscience quand on se prétend « humaniste » (noble terme malheureusement fort galvaudé aujourd'hui), je pense que l'électorat du RN ex-FN serait peut-être déjà moins important s'il n'y avait pas ce sentiment général, et largement partagé, de ras-le-bol total à l'égard des acteurs de la vie politique de ce pays, la sociologie électorale du vote RN étant aujourd'hui bien plus large qu'avant, et cela sans que le programme inconsistant du parti en question y soit forcément pour grand chose. Voila pourquoi j'ai parlé de responsabilité collective, qui ne se limite donc pas à celle d'un individu comme Macron, à celle de médias propagandistes du groupe Bolloré, ou à celle des trolls du Kremlin qui passent leur temps à polluer en ligne la vie démocratique française : ces responsabilités-là existent, ne peuvent être niées ni sous-estimées, mais elles ne sont que certaines parties d'un tout ayant engendré le désastre. Bien des fautes ont sans doute été commises, depuis des années, par beaucoup de gens, à tous les niveaux, et de tous les bords politiques, y compris donc « à gauche ». On peut toujours se raconter des histoires, en partant du principe que, lorsque l'on s'oppose à l'extrême droite, on fait partie d'un « camp du Bien » qui n'aurait pas à se poser de questions, que le monde se diviserait ainsi simplement entre « gentils humanistes progressistes » et « méchants fachos », mais ce faisant, je le crains, on se paye de mots, au risque de ne voir la réalité que de façon partielle et partiale, sans se confronter pertinemment aux problèmes qu'elle pose. Dans une tribune publiée le 12 juin dernier par le quotidien Libération, Ariane Mnouchkine a eu la franchise de mettre de bonnes questions sur la table, [emphase]« Qu'est-ce qu'on n'a pas fait ? Ou fait que nous n'aurions pas dû faire ? »[/emphase], en constatant, s'agissant des acteurs du monde de la culture, souvent marqués « à gauche » et perçus à tort ou à raison comme représentant une élite, qu'une [emphase]« une partie de nos concitoyens en ont marre de nous : marre de notre impuissance, de nos peurs, de notre narcissisme, de notre sectarisme, de nos dénis »[/emphase]. Encore une fois, à mon humble avis, tout le monde est responsable, et tout le monde devrait donc réfléchir, évidemment bien au-delà des enjeux électoraux immédiats.
Et du reste, si certains persistent encore aujourd'hui à l'employer publiquement comme par réflexe, la bonne vieille rhétorique « antifasciste », à l'évidence, n'est plus efficace pour contrer la montée de quelque extrémisme que ce soit. Depuis l'Italie qu'elle gouverne, Giorgia Meloni n'a pu que se réjouir, au lendemain du premier tour des élections législatives en France, du fait que la « diabolisation » de l'extrême droite ne fonctionne plus. Mais l'affaire n'est pas nouvelle. Pier Paolo Pasolini l'écrivait déjà dans les années 1970 : [emphase]« Il existe aujourd'hui une forme d'antifascisme archéologique qui est en somme un bon prétexte pour se décerner un brevet d'antifascisme réel. Il s'agit d'un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n'existe plus et qui n'existera plus jamais. »[/emphase] Je ne sais pas si l'on peut dire que la société de consommation est un nouveau fascisme comme le pensait Pasolini, mais les brevets d'antifascisme que l'on (se) décerne (mutuellement), avec la conscience tranquille, force complaisance et dans un théâtre d'ombres, eux existent bien, encore de nos jours et notamment ces jours-ci, en France. Or, à mon sens, parler même, fut-ce avec gravité, de fascisme et d'antifascisme aujourd'hui est aussi limité, et superficiel, que d'invoquer émotionnellement les souvenirs idéalisés du Front populaire (l'original), ceux de l'épouvantable guerre d'Espagne (« ¡No pasarán! ») et ceux sinistres du régime de Vichy. Nous ne sommes plus en 1936. Ni en 1940, bien heureusement. Et du reste, contrairement à la situation de 1940, ainsi que l'a notamment rappelé tout récemment l'historien Henry Rousso, les Français n'ont pas « l'excuse » de la débâcle face au IIIe Reich qui a permis à Pétain de mettre fin à la IIIe République : les électeurs appelés aux urnes ont cette fois-ci le destin de leur pays en main, dans un contexte dangereux mais différent en ce sens qu'ils seront grandement responsables du résultat. Voila notamment pourquoi il me parait excessif, superficiel et surtout vain de pratiquer des analogies historiques qui finissent par empêcher de voir notre présent tel qu'il est, dans sa spécificité. Le nationalisme et le communautarisme (sous toutes leurs formes), avec les risques de violence politique qui les accompagnent, sont eux des réalités, loin d'être nouvelles mais toujours présentes, et qui même historiquement dépassent largement les mémoires du XXe siècle, souvenirs dont tant de beaux discours et de postures morales restent aujourd'hui parés. Or, tant que l'on persistera à se payer de mots, à se raconter des histoires, à se contenter d'un registre émotionnel supposé sincère, pour mieux nier le réel complexe qui s'impose à nous, pour mieux refuser de voir le monde et la société tels qu'ils sont, véritablement, et tels qu'ils ont évolué, jusqu'à maintenant, et pour mieux rejeter le moindre point de vue divergeant de son propre credo, nous ne nous en sortirons pas, de cette spirale infernale et cette médiocrité intellectuelle de plus en plus généralisée. Car si je persiste à croire que “Peace and Love” est un bon slogan sur la forme comme sur le fond, et que nous avons besoin, sans doute, d'apaisement et de réconfort, il me semble que nous avons aussi, voire même surtout, besoin de penser. Et de délibérer, ensuite. On ne s'occupe pas de la politique avec sa raison seulement, mais ne s'en occupe pas non plus avec seulement ses émotions. Du moins est-ce mon point de vue.
Bien que je sois désabusé depuis longtemps, vis-à-vis du cirque politico-médiatique dont je suis les péripéties depuis le courant des années 1990, je reste convaincu que le nationalisme n'a jamais rien apporté, et n'apportera jamais rien de positif à la France. Toutefois, contrairement à certains, je n'ai pas de recommandation ou de « consigne » de vote à donner pour dimanche prochain. À mes yeux, en effet, chacun est supposé être assez « grand » pour, suivant les fameux mots de Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux, [emphase]« décider [...] quoi faire du temps qui nous est imparti »[/emphase] ([emphase]“to decide [...] what to do with the time that is given us”[/emphase]), et plus précisément en l'occurrence quoi faire quand il sera dans l'isoloir, s'il veut bien se rendre à son bureau de vote (s'il en a un), et si le processus électoral démocratique a encore du sens pour lui (pour ma part, je participe à toutes les élections politiques organisées par les pouvoirs publics depuis que je suis en âge de voter, mais je ne juge pas autrui). Quant à l'avenir au-delà de cette échéance, il faudra bien, à mon sens, essayer d'ouvrir un autre chemin (de liberté dans la justice) que ceux proposés jusqu'ici, notamment « à gauche » pour ce qui concerne ma tendance politique (n'en déplaise aux puristes sectaires détestant les « socialistes modérés » comme moi), mais je ne vois pas encore comment, les divers acteurs du lepénisme, du sarko-macronisme et du mélenchonisme, chacun à leur façon, ayant pour l'heure tout saccagé...
[emphase]« On ne lutte pas contre les nécessités de l'histoire »[/emphase], écrivait Léon Blum, en septembre 1900. Il parlait alors (dans ses Nouvelles conversations de Goethe avec Eckermann) de la réunion jugée incontournable des socialistes français, du temps de Jean Jaurès et de Jules Guesde. C'était évidemment une autre époque, que je n'idéalise pas, pas plus que celle, à peine plus récente, du Front populaire des années 1936-1938. Mais la formule de Blum peut avoir un sens bien plus général. Ce que l'histoire impose, comme nécessités, à mon sens, si l'on veut influer sur elle dans une direction souhaitable, pour un pays supposé être démocratique et pour sa société, c'est d'abord de s'efforcer de s'entendre, autant que possible, quant à savoir d'où nous venons, ce que nous sommes et où nous voulons aller (collectivement), sans se contenter de voir le monde en noir et blanc, sans nous prendre pour des héros imaginaires, sans invocation simpliste du passé, en faisant les choses sérieusement sans se prendre au sérieux, et surtout en nous voyant lucidement tels que nous sommes fondamentalement, toutes et tous, derrières nos identités multiples et nos préjugés envers autrui : a priori moins que rien à l'échelle du cosmos, et à notre petite échelle terrestre, seulement des êtres humains, curieux et sociables, faillibles et imparfaits.
À chaque fois que je termine d'écrire ce genre de long texte, j'ai l'impression de l'avoir rédigé pour rien, un peu comme si je parlais à des murs, mais bon... c'est fait.
[emphase]« Il faut chanter un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d'été. »[/emphase]
Peace and Love.
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Or donc, en attendant la suite, évoquons un peu la presse, en gardant le lien avec la littérature, puisque nous sommes sur un forum littéraire.
Le site du journal Mediapart ayant été exceptionnellement en accès libre le week-end dernier à l'occasion du premier tour des élections législatives, il est possible, grâce à la Wayback Machine, d'accéder à un article de Joseph Confavreux, mis en ligne il y a certes déjà plus de trois ans, consacré à la parution d'un livre d'Anne (Besson) et à son sujet, à savoir les usages politiques contemporains des fictions relevant de l'imaginaire. L'ouvrage en question, intéressant, comme toujours avec Anne, s'intitule Les pouvoirs de l'enchantement. Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction. Cet essai, dans lequel l'autrice ne cache pas un certain parti pris progressiste, a été publié aux éditions Vendémiaire, et j'avais d'ailleurs songé à en parler ici à sa sortie en janvier 2021, mais finalement, cela ne s'est pas fait. L'illustration de couverture renvoie à la série télévisée américaine The Handmaid's Tale : La Servante écarlate, diffusée depuis 2017 et adaptée du célèbre roman de science-fiction dystopique de Margaret Atwood paru en 1985.
![[Image: 1720043775_anne_besson_-_les_pouvoirs_de...-354-3.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1720043775_anne_besson_-_les_pouvoirs_de_l-enchantement_-_vendemiaire_2021_-_978-2-36358-354-3.jpg)
L'article de Mediapart s'apparente en fait à un compte rendu de lecture, la dimension sociale et politique du sujet du livre étant vraisemblablement ce qui était le plus susceptible d'intéresser un tel journal, lequel s'occupe généralement assez peu de littérature, d'art, de culture, du moins comme on peut le faire ailleurs dans la presse et d'autres médias. À cette aune, Tolkien est évoqué, à travers son fameux essai « Du conte de fées » (On Fairy-Stories) dans lequel il conteste la dimension péjorative que l'on attribue à l'évasion à travers la fiction. L'auteur de l'article note qu'Anne Besson propose une hypothèse originale pour expliquer les usages politiques des fictions « en ce qu'elle lie ces usages politiques à l'implication croissante des lecteurs et récepteurs, et à leur capacité nouvelle de contester l'autorité de l'auteur ». Ainsi les publics procéderaient à une appropriation des fictions de l'imaginaire d'une part pour agir politiquement et d'autre part pour remettre en cause le rôle prescripteur des auteurs quant à définir la vérité du contenu desdites fictions. Je ne suis pas sûr que, sur le principe même, Tolkien apprécierait cette nouvelle tendance, pas plus que bien d'autres écrivains devenus aujourd'hui des références « classiques ». Toujours est-il que des auteurs et autrices contemporains ont effectivement déjà eu notoirement affaire à ce phénomène, notamment J. K. Rowling.
Je voulais aussi parler d'une autre parution récente dans la presse, cette fois-ci dans le domaine historique, mais on verra plus tard, car j'ai assez écrit pour aujourd'hui...
[séparation]
Peace and Love,
B.
[small][EDIT (04/07/2024): corrections de fautes diverses et ajout d'un lien hypertexte, pour information, vers le propos de l'historien Henry Rousso auquel j'ai fait allusion.][/small]
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![[Image: 1720043196_pan_n1_avril_1895_couverture_..._stuck.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1720043196_pan_n1_avril_1895_couverture_revue_par_franz_von_stuck.jpg)
[small](Illustration de Franz von Stuck pour la couverture de la revue allemande Pan, n°1, avril 1895)[/small]
[emphase]« Il faut chanter un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d'été. »[/emphase]
Ainsi commence la première des Chansons de Bilitis... Des Chansons que je préférerai, en ces temps persistants de deuil me concernant, pouvoir relire au calme avec, entre autres, Daphnis et Chloé de Longus, les Métamorphoses d'Ovide et celles d'Apulée, sans avoir à subir la lourdeur du climat politique actuel...
Or en ces temps de « panique » politico-médiatique et d'incitation à une certaine pensée moutonnière, j'aimerai bien parfois que le dieu Pan, comme dérangé en plein midi, vienne une bonne fois, surgissant d'un coin de nature, « flanquer la frousse » à tout le monde, et susciter une peur qui anéantirait toutes les autres peurs, celles des uns et des autres, des uns vis-à-vis des autres, de telle manière que tous en viennent notamment à se rappeler ou à se rendre compte combien leurs vies en France, tout compte fait et même avec tous leurs problèmes, sont souvent bien plus confortables que bien des existences ailleurs, ou aux frontières de l'inconnu.
Rien que de dire cela expose au jugement, et il n'y a, trop souvent aujourd'hui, que des coups à prendre lorsque l'on ose exprimer un avis, fut-il conçu comme modéré et nuancé. Mais puisque je vois que tout le monde a tendance à s'exprimer, sur les réseaux sociaux ou ailleurs, d'une manière ou d'une autre, quant à la situation actuelle, après mûre réflexion, voila mes deux centimes apportés au « débat ». Comme d'habitude, cela vaut ce que ça vaut : ne cherchant pas à plaire, ni à donner des leçons, je dis simplement ce que je pense. Un avis parmi des millions d'autres.
L'autre jour, ailleurs, pour mémoire, j'écrivais ceci :
Dans un autre fuseau, dans la nuit du 9 au 10 juin derniers, votre serviteur Hyarion Wrote:...comme j'ai pu le dire sur le réseau de Mark Z. ce dimanche soir [9 juin], j'espérais naïvement que durant ce qui est sans doute la pire période de ma vie, la politique me laisserait un peu en paix, au moins cette année une fois les élections européennes passées... mais non...
J'avoue douter, cette nuit, que le résultat des prochaines législatives anticipées aboutisse à un relèvement significatif du niveau intellectuel en matière de « débat » public et parlementaire en France (nous sommes tombés extrêmement bas durant l'actuelle dernière législature, XVIe de la Ve République), mais bon, à l'occasion de cette dissolution de l'Assemblée Nationale (la première depuis 1997), nous verrons bien à quel point, et dans quelle mesure, nous avons la vie politique que nous méritons...
Eh bien, trois jours après le premier tour, constatons le désastre déjà général ainsi que la responsabilité collective qui va avec...
Qui osera toutefois vraiment tirer les conséquences de tout cela, qu'il s'agisse des politiciens, des électeurs et des commentateurs de tout poil ? Quelques personnes au moins, sans doute, mais pas grand monde, en l'état, je le crains... prisonniers que nous sommes, trop souvent et maintenant depuis des années, de l'entre-soi des communautés d'opinion, cet entre-soi qui favorise, notamment via les réseaux sociaux, l'incompréhension et (finalement) le rejet de l'autre, celui qui a le gros défaut de ne pas penser comme soi, a fortiori si l'on préfère voir le monde de façon binaire, en noir et blanc, du haut de ses certitudes... et d'où le fait que, dans le « débat » public actuel, on ne cherche dès lors même plus à avoir raison, mais à avoir raison de l'autre (comme j'ai déjà souvent pu le dire, mais tant pis si je me répète)...
Le nationalisme ne sort pas de nulle part, et le communautarisme non plus : au-delà des réflexes socio-culturels variablement « ethno-centriques », les deux se développent dans des contextes, marqués notamment par la frustration et le mécontentement, qui les favorisent. Or il se trouvera toujours des politiciens clientélistes et des idéologues « cultivés » pour essayer de tirer profit de tout cela, entre autres électoralement, en jouant avec démagogie sur les colères, les peurs et les sentiments particuliers d'injustice sur fond d'assignations identitaires. Ce faisant, ils agissent ainsi au détriment de l'intérêt général, particulièrement dans un pays comme la France, qui depuis la Révolution française a fait historiquement et collectivement le choix, singulier en Europe, d'un certain universalisme républicain issu des Lumières. Un tel choix rend la France, tel qu'elle est ou est censé être, à mon sens, incompatible avec lesdits nationalisme et communautarisme, lesquels ne peuvent, à mes yeux, tôt ou tard, que pervertir puis détruire ce pays et sa société, ce qui arrangerait bien du reste certains gouvernements étrangers, souvent dictatoriaux.
On ne peut pas se contenter de dénoncer ces formes de stade anal de la pensée que sont les racismes, l'antisémitisme et la xénophobie, sans examiner avec attention ce qu'il y a précisément derrière la haine et la tentation (hélas récurrente) du repli identitaire. Au-delà même de la question du rejet de l'autre, sur laquelle il peut être assez facile de se focaliser, avec une certaine bonne conscience quand on se prétend « humaniste » (noble terme malheureusement fort galvaudé aujourd'hui), je pense que l'électorat du RN ex-FN serait peut-être déjà moins important s'il n'y avait pas ce sentiment général, et largement partagé, de ras-le-bol total à l'égard des acteurs de la vie politique de ce pays, la sociologie électorale du vote RN étant aujourd'hui bien plus large qu'avant, et cela sans que le programme inconsistant du parti en question y soit forcément pour grand chose. Voila pourquoi j'ai parlé de responsabilité collective, qui ne se limite donc pas à celle d'un individu comme Macron, à celle de médias propagandistes du groupe Bolloré, ou à celle des trolls du Kremlin qui passent leur temps à polluer en ligne la vie démocratique française : ces responsabilités-là existent, ne peuvent être niées ni sous-estimées, mais elles ne sont que certaines parties d'un tout ayant engendré le désastre. Bien des fautes ont sans doute été commises, depuis des années, par beaucoup de gens, à tous les niveaux, et de tous les bords politiques, y compris donc « à gauche ». On peut toujours se raconter des histoires, en partant du principe que, lorsque l'on s'oppose à l'extrême droite, on fait partie d'un « camp du Bien » qui n'aurait pas à se poser de questions, que le monde se diviserait ainsi simplement entre « gentils humanistes progressistes » et « méchants fachos », mais ce faisant, je le crains, on se paye de mots, au risque de ne voir la réalité que de façon partielle et partiale, sans se confronter pertinemment aux problèmes qu'elle pose. Dans une tribune publiée le 12 juin dernier par le quotidien Libération, Ariane Mnouchkine a eu la franchise de mettre de bonnes questions sur la table, [emphase]« Qu'est-ce qu'on n'a pas fait ? Ou fait que nous n'aurions pas dû faire ? »[/emphase], en constatant, s'agissant des acteurs du monde de la culture, souvent marqués « à gauche » et perçus à tort ou à raison comme représentant une élite, qu'une [emphase]« une partie de nos concitoyens en ont marre de nous : marre de notre impuissance, de nos peurs, de notre narcissisme, de notre sectarisme, de nos dénis »[/emphase]. Encore une fois, à mon humble avis, tout le monde est responsable, et tout le monde devrait donc réfléchir, évidemment bien au-delà des enjeux électoraux immédiats.
Et du reste, si certains persistent encore aujourd'hui à l'employer publiquement comme par réflexe, la bonne vieille rhétorique « antifasciste », à l'évidence, n'est plus efficace pour contrer la montée de quelque extrémisme que ce soit. Depuis l'Italie qu'elle gouverne, Giorgia Meloni n'a pu que se réjouir, au lendemain du premier tour des élections législatives en France, du fait que la « diabolisation » de l'extrême droite ne fonctionne plus. Mais l'affaire n'est pas nouvelle. Pier Paolo Pasolini l'écrivait déjà dans les années 1970 : [emphase]« Il existe aujourd'hui une forme d'antifascisme archéologique qui est en somme un bon prétexte pour se décerner un brevet d'antifascisme réel. Il s'agit d'un antifascisme facile, qui a pour objet et objectif un fascisme archaïque qui n'existe plus et qui n'existera plus jamais. »[/emphase] Je ne sais pas si l'on peut dire que la société de consommation est un nouveau fascisme comme le pensait Pasolini, mais les brevets d'antifascisme que l'on (se) décerne (mutuellement), avec la conscience tranquille, force complaisance et dans un théâtre d'ombres, eux existent bien, encore de nos jours et notamment ces jours-ci, en France. Or, à mon sens, parler même, fut-ce avec gravité, de fascisme et d'antifascisme aujourd'hui est aussi limité, et superficiel, que d'invoquer émotionnellement les souvenirs idéalisés du Front populaire (l'original), ceux de l'épouvantable guerre d'Espagne (« ¡No pasarán! ») et ceux sinistres du régime de Vichy. Nous ne sommes plus en 1936. Ni en 1940, bien heureusement. Et du reste, contrairement à la situation de 1940, ainsi que l'a notamment rappelé tout récemment l'historien Henry Rousso, les Français n'ont pas « l'excuse » de la débâcle face au IIIe Reich qui a permis à Pétain de mettre fin à la IIIe République : les électeurs appelés aux urnes ont cette fois-ci le destin de leur pays en main, dans un contexte dangereux mais différent en ce sens qu'ils seront grandement responsables du résultat. Voila notamment pourquoi il me parait excessif, superficiel et surtout vain de pratiquer des analogies historiques qui finissent par empêcher de voir notre présent tel qu'il est, dans sa spécificité. Le nationalisme et le communautarisme (sous toutes leurs formes), avec les risques de violence politique qui les accompagnent, sont eux des réalités, loin d'être nouvelles mais toujours présentes, et qui même historiquement dépassent largement les mémoires du XXe siècle, souvenirs dont tant de beaux discours et de postures morales restent aujourd'hui parés. Or, tant que l'on persistera à se payer de mots, à se raconter des histoires, à se contenter d'un registre émotionnel supposé sincère, pour mieux nier le réel complexe qui s'impose à nous, pour mieux refuser de voir le monde et la société tels qu'ils sont, véritablement, et tels qu'ils ont évolué, jusqu'à maintenant, et pour mieux rejeter le moindre point de vue divergeant de son propre credo, nous ne nous en sortirons pas, de cette spirale infernale et cette médiocrité intellectuelle de plus en plus généralisée. Car si je persiste à croire que “Peace and Love” est un bon slogan sur la forme comme sur le fond, et que nous avons besoin, sans doute, d'apaisement et de réconfort, il me semble que nous avons aussi, voire même surtout, besoin de penser. Et de délibérer, ensuite. On ne s'occupe pas de la politique avec sa raison seulement, mais ne s'en occupe pas non plus avec seulement ses émotions. Du moins est-ce mon point de vue.
Bien que je sois désabusé depuis longtemps, vis-à-vis du cirque politico-médiatique dont je suis les péripéties depuis le courant des années 1990, je reste convaincu que le nationalisme n'a jamais rien apporté, et n'apportera jamais rien de positif à la France. Toutefois, contrairement à certains, je n'ai pas de recommandation ou de « consigne » de vote à donner pour dimanche prochain. À mes yeux, en effet, chacun est supposé être assez « grand » pour, suivant les fameux mots de Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux, [emphase]« décider [...] quoi faire du temps qui nous est imparti »[/emphase] ([emphase]“to decide [...] what to do with the time that is given us”[/emphase]), et plus précisément en l'occurrence quoi faire quand il sera dans l'isoloir, s'il veut bien se rendre à son bureau de vote (s'il en a un), et si le processus électoral démocratique a encore du sens pour lui (pour ma part, je participe à toutes les élections politiques organisées par les pouvoirs publics depuis que je suis en âge de voter, mais je ne juge pas autrui). Quant à l'avenir au-delà de cette échéance, il faudra bien, à mon sens, essayer d'ouvrir un autre chemin (de liberté dans la justice) que ceux proposés jusqu'ici, notamment « à gauche » pour ce qui concerne ma tendance politique (n'en déplaise aux puristes sectaires détestant les « socialistes modérés » comme moi), mais je ne vois pas encore comment, les divers acteurs du lepénisme, du sarko-macronisme et du mélenchonisme, chacun à leur façon, ayant pour l'heure tout saccagé...
[emphase]« On ne lutte pas contre les nécessités de l'histoire »[/emphase], écrivait Léon Blum, en septembre 1900. Il parlait alors (dans ses Nouvelles conversations de Goethe avec Eckermann) de la réunion jugée incontournable des socialistes français, du temps de Jean Jaurès et de Jules Guesde. C'était évidemment une autre époque, que je n'idéalise pas, pas plus que celle, à peine plus récente, du Front populaire des années 1936-1938. Mais la formule de Blum peut avoir un sens bien plus général. Ce que l'histoire impose, comme nécessités, à mon sens, si l'on veut influer sur elle dans une direction souhaitable, pour un pays supposé être démocratique et pour sa société, c'est d'abord de s'efforcer de s'entendre, autant que possible, quant à savoir d'où nous venons, ce que nous sommes et où nous voulons aller (collectivement), sans se contenter de voir le monde en noir et blanc, sans nous prendre pour des héros imaginaires, sans invocation simpliste du passé, en faisant les choses sérieusement sans se prendre au sérieux, et surtout en nous voyant lucidement tels que nous sommes fondamentalement, toutes et tous, derrières nos identités multiples et nos préjugés envers autrui : a priori moins que rien à l'échelle du cosmos, et à notre petite échelle terrestre, seulement des êtres humains, curieux et sociables, faillibles et imparfaits.
À chaque fois que je termine d'écrire ce genre de long texte, j'ai l'impression de l'avoir rédigé pour rien, un peu comme si je parlais à des murs, mais bon... c'est fait.
[emphase]« Il faut chanter un chant pastoral, invoquer Pan, dieu du vent d'été. »[/emphase]
Peace and Love.
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Or donc, en attendant la suite, évoquons un peu la presse, en gardant le lien avec la littérature, puisque nous sommes sur un forum littéraire.
Le site du journal Mediapart ayant été exceptionnellement en accès libre le week-end dernier à l'occasion du premier tour des élections législatives, il est possible, grâce à la Wayback Machine, d'accéder à un article de Joseph Confavreux, mis en ligne il y a certes déjà plus de trois ans, consacré à la parution d'un livre d'Anne (Besson) et à son sujet, à savoir les usages politiques contemporains des fictions relevant de l'imaginaire. L'ouvrage en question, intéressant, comme toujours avec Anne, s'intitule Les pouvoirs de l'enchantement. Usages politiques de la fantasy et de la science-fiction. Cet essai, dans lequel l'autrice ne cache pas un certain parti pris progressiste, a été publié aux éditions Vendémiaire, et j'avais d'ailleurs songé à en parler ici à sa sortie en janvier 2021, mais finalement, cela ne s'est pas fait. L'illustration de couverture renvoie à la série télévisée américaine The Handmaid's Tale : La Servante écarlate, diffusée depuis 2017 et adaptée du célèbre roman de science-fiction dystopique de Margaret Atwood paru en 1985.
![[Image: 1720043775_anne_besson_-_les_pouvoirs_de...-354-3.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1720043775_anne_besson_-_les_pouvoirs_de_l-enchantement_-_vendemiaire_2021_-_978-2-36358-354-3.jpg)
L'article de Mediapart s'apparente en fait à un compte rendu de lecture, la dimension sociale et politique du sujet du livre étant vraisemblablement ce qui était le plus susceptible d'intéresser un tel journal, lequel s'occupe généralement assez peu de littérature, d'art, de culture, du moins comme on peut le faire ailleurs dans la presse et d'autres médias. À cette aune, Tolkien est évoqué, à travers son fameux essai « Du conte de fées » (On Fairy-Stories) dans lequel il conteste la dimension péjorative que l'on attribue à l'évasion à travers la fiction. L'auteur de l'article note qu'Anne Besson propose une hypothèse originale pour expliquer les usages politiques des fictions « en ce qu'elle lie ces usages politiques à l'implication croissante des lecteurs et récepteurs, et à leur capacité nouvelle de contester l'autorité de l'auteur ». Ainsi les publics procéderaient à une appropriation des fictions de l'imaginaire d'une part pour agir politiquement et d'autre part pour remettre en cause le rôle prescripteur des auteurs quant à définir la vérité du contenu desdites fictions. Je ne suis pas sûr que, sur le principe même, Tolkien apprécierait cette nouvelle tendance, pas plus que bien d'autres écrivains devenus aujourd'hui des références « classiques ». Toujours est-il que des auteurs et autrices contemporains ont effectivement déjà eu notoirement affaire à ce phénomène, notamment J. K. Rowling.
- « Les œuvres de «fantasy», nouveaux outils politiques de contestation du monde », Joseph Confavreux, Mediapart, 20 février 2021 :
https://web.archive.org/web/202406291840...n-du-monde [/*]
Je voulais aussi parler d'une autre parution récente dans la presse, cette fois-ci dans le domaine historique, mais on verra plus tard, car j'ai assez écrit pour aujourd'hui...
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Peace and Love,
B.
[small][EDIT (04/07/2024): corrections de fautes diverses et ajout d'un lien hypertexte, pour information, vers le propos de l'historien Henry Rousso auquel j'ai fait allusion.][/small]

