![[Image: 1724553915_delon_-_melodie_en_sous-sol_-...l_1963.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1724553915_delon_-_melodie_en_sous-sol_-_verneuil_1963.jpg)
Le magazine Le Point avait annoncé un peu hâtivement, en mai 2020 lors de la disparition de Michel Piccoli, la mort du « dernier géant du cinéma français », alors même que Jean-Paul Belmondo et Alain Delon étaient encore de ce monde... Maintenant, et du moins si l'on s'en tient à eux (car il reste tout de même parmi nous notamment, encore, quelques très grandes actrices de leurs générations), ils sont effectivement tous partis : après Belmondo en septembre 2021, Delon est mort dimanche dernier, 18 août, à 88 ans, ses obsèques ayant lieu hier après-midi, samedi 24 août, à Douchy dans le Loiret.
Il n'était pas fils d'un sculpteur comme Belmondo, mais il fut cependant entre autres un collectionneur d'art, et s'il aurait pu être boucher-charcutier dans le sillage de son beau-père à Bourg-la-Reine, ou bien un voyou proxénète à Pigalle après être revenu de son engagement militaire en Indochine, finalement, grâce à un entregent féminin du côté de Saint-Germain-des-Prés, Alain Delon était devenu acteur, et plus tard également aussi producteur et réalisateur, avec un succès variable...
Sur les rézosocios, ces derniers jours, on a pu trouver de tout comme réactions à sa disparition : des hommages, des expressions de tristesse et/ou de nostalgie du passé, et aussi un certain nombre de manifestations de haine, en raison des idées conservatrices, voire réactionnaires, de l'acteur, lequel fut, il est vrai, un ami de Jean-Marie Le Pen dans le privé (et aussi notamment un soutien public de Raymond Barre lors de l'élection présidentielle de 1988). Faut-il réduire Delon à cela, comme certains se sont hâtés de le faire ? Non, bien évidemment, et quand bien même il y aurait beaucoup à dire sur les prises de position publiques de Delon, ainsi que sur ses affaires, ses fréquentations, son goût pour les armes à feu, sur l'affaire Markovic à propos de laquelle on ne saura probablement jamais la vérité, et aussi, d'un point de vue plus personnel et intime, sur ses fautes commises dans le cadre de ses relations de couple et surtout en tant que père... Au moins, avec Alain Delon, savait-on à peu près à quoi s'en tenir vis-à-vis d'une personnalité publique très connue, même si on ne connait jamais vraiment les gens : avec lui, ce n'était pas comme avec d'autres, dont l'image toute lisse et vertueuse, même bien entretenue par les héritiers, ne sera jamais que le paravent commode de ce [emphase]« misérable petit tas de secrets »[/emphase] dont parlait André Malraux à propos de tout un chacun (cela valant donc aussi pour J. R. R. Tolkien, bien entendu). Au-delà de la question du respect de la vie privée, pour le public il existe aussi un droit de ne pas savoir, mais c'est un fait que quand on sait, on est tout de même de facto plus libre de se forger une opinion juste, idéalement la plus éclairée possible, notamment vis-à-vis à la question épineuse de la fameuse distinction, à faire ou ne pas faire, entre l'homme et l'artiste.
Dans la bibliothèque maternelle reçue en héritage, j'ai retrouvé l'autobiographie de Simone Signoret, La nostalgie n'est plus ce qu'elle était (Seuil, 1976), dans laquelle elle confie ces quelques mots à propos de Delon, avec qui elle tourna dans deux films :
[citation=Simone Signoret, <i>La nostalgie n'est plus ce qu'elle était</i>, avant-propos de Maurice Pons, Paris, Éditions du Seuil, 1976, 14, p. 364.][Maurice Pons :] - Et avec Alain Delon [vous êtes-vous bien entendue, comme avec Jean Gabin] ?
Simone Signoret : Admirablement aussi. Je déteste les armes à feu, mes options et mes opinions sont totalement à l'opposé des siennes. Ses amis ne sont pas mes amis. Il est fou, mais c'est un fou tendre qui prend des airs de dur, et c'est un fou généreux. On est heureux quand on travaille ensemble, parce qu'on travaille bien ensemble. L'autre Delon, celui des chevaux de course et des grandes entreprises, je ne le connais pas. Mais je connais celui qui, pendant la pause, raconte comment on l'a forcé à se porter volontaire à 17 ans... [/citation]
Nul ne peut, quoiqu'il en soit, sérieusement mettre en doute le fait qu'Alain Delon fut un grand, très grand acteur du cinéma français et européen, de notoriété mondiale, lui qui disait vivre ses rôles plutôt que simplement les jouer. On a beaucoup parlé de sa beauté physique, de son regard magnétique, de son aisance à incarner les personnages solitaires, virils, durs, quoique n'étant pas toujours dépourvus de sensibilité. Le meilleur de sa filmographie se situe, de l'avis général mais à mon sens aussi, dans les années 1960, dès Plein Soleil de René Clément (1960), et jusque vers la fin des années 1970, soit à peu près jusqu'à Monsieur Klein de Joseph Losey (1976), qu'il coproduisit en sus d'en incarner le personnage principal et qui est sans doute un de ses derniers grands films. Par la suite, il faut bien reconnaître que globalement la pente fut descendante, jusqu'à toucher le fond de la piscine (si j'ose dire : La Piscine de Jacques Deray [1969], avec Romy Schneider et Jane Birkin, étant, lui, un bon film de Delon)... jusqu'à toucher, disais-je, le fond de la piscine avec un nanar de compétition (comme on dit chez Nanarland.com), réalisé par un certain Bernard-Henri Lévy et ayant alors bénéficié d'un budget invraisemblablement élevé, pour aboutir à ce que Claude Chabrol qualifiera de [emphase]« film le plus con de l'année »[/emphase] : Le Jour et la Nuit (1997), nanar signé donc BHL et que Delon n'a jamais renié, celui-ci ayant toujours assumé tous les films auxquels il a choisi d'associer son nom. Les années 1980 et 1990 furent celles où se développa de plus en plus une image caricaturale d'Alain Delon, à partir notamment de l'évolution de plus en plus hasardeuse de sa filmographie à cette époque, et de sa tendance à surjouer son personnage de grand acteur viril et au-dessus du lot, jusqu'à parler publiquement assez régulièrement de lui à la troisième personne du singulier. Il avait essayé de s'en expliquer en 1990, lors d'un entretien assez houleux accordé à une journaliste de Télérama, il est vrai peu complaisante :
[citation=Entretien accordé (non sans difficultés) par Alain Delon à Fabienne Pascaud, in <i>Télérama</i> n°2135 du 12 décembre 1990.]Alain Delon : [...] Je ne suis pas mégalo : mettez-vous bien ça dans la tête. Ça n'est pas ça, Delon, O.K. ?
Fabienne Pascaud : Ce n'est pas être mégalo que parler continuellement de soi à la troisième personne ?
Alain Delon : Mais vous n’avez donc rien compris ! Si je dis « Delon », c'est, au contraire, par humilité, par simplicité : pour éviter le « je » et le « moi » qu'utilisent en permanence les nombreux mythomanes de notre métier ! Seulement, il y a toujours eu une cabale contre moi. Je dérange parce que je dis ce que je pense, parce que je m'assume et que je vais au bout de mes responsabilités. Si tout le monde faisait comme moi, il y aurait actuellement un peu plus de moralité en France. Si le président de la République [François Mitterrand] et Raymond Barre sont au-dessus des partis, Delon, lui, est au-dessus des partis-pris.
[...]
Fabienne Pascaud : Vous avez très vite tourné avec les plus grands : Clément, Visconti, Antonioni. Quelles traces ont-ils aujourd'hui laissées en vous ?
Alain Delon : Vous savez, Delon a toujours été à la recherche d'un père. Clément, Visconti, Melville ou même Raymond Barre... On n'explique pas les relations avec son père. Disons qu’ils m'ont appris à devenir un homme, à oser me montrer tel que je suis dans toutes mes contradictions, mes désirs. Delon n'est pas un hypocrite, Delon n'est pas un lâche.
Fabienne Pascaud : Alors, pourquoi Delon a-t-il cessé, après Monsieur Klein, d'avoir des ambitions artistiques ? Pourquoi s'est-il contenté de jouer les redresseurs de torts au front buté ?
Alain Delon : Mais on ne m'a rien proposé d'autre ! Parce que je représentais le cinéma « classique » des années 50, j'ai d'abord raté la Nouvelle Vague. Après, ni Sautet, ni Resnais, ni Pialat, ni Polanski ne m'ont jamais offert de rôle. Pourtant, je suis ouvert à tous. Voyez comme je me suis précipité sur le film de Godard, l'an passé ! [...] On me reproche à la fois d'être Delon et de ne pas être Delon. Que faire ? Je sais simplement que si j'étais un comédien dans la vie, je ne serais pas aussi bon à l'écran. Je suis sincère. Mais personne ne me connaît réellement. Vous ne voyez tous que la partie émergée de l'iceberg. Quant à vous, je vais savoir bientôt si vous êtes comme les autres. Si, dans votre article, vous cognez, comme tout le monde, sur Delon, c'est que vous n’êtes pas intelligente, c'est que vous ne comprenez rien... Mais, après tout, Delon s'en fout. En France, il est devenu une légende et taper sur les légendes se retourne toujours contre l'iconoclaste : on n'a pas le droit de s'attaquer à la France. [/citation]
Cette tendance involontaire de Delon à une sorte d'auto-caricature en terme d'image inspirera diversement, à la télévision, des sketchs aussi bien aux Inconnus qu'aux auteurs des Guignols de l'Info qui lui consacrèrent une marionnette à partir de 1991 (c'est dans cette mémoire télévisuelle que j'avais puisé la matière d'une plaisanterie, Elendil notamment s'en souviendra peut-être, faite en septembre 2013 sur le forum de Tolkiendil et reproduite sur le présent forum de JRRVF en juin 2016, dans un autre fuseau :
ce message ).
À noter que, beaucoup plus tôt, le personnage de héros taciturne brillamment incarné par Delon, dans Le Samouraï (1967) et Le Cercle rouge (1970) de Jean-Pierre Melville, avait été intégré par Gotlib à une de ses BDs humoristiques de sa Rubrique à brac mettant en scène, en 1972, une parodie de film noir de Melville (« Le Rectangle vert ») présenté par le cinéaste lui-même (coiffé de divers chapeaux par Gotlib pour l'occasion).
![[Image: 1724556985_gotlib_avant-premiere_melvill..._1972.jpeg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1724556985_gotlib_avant-premiere_melville_delon_rubrique-a-brac_1972.jpeg)
Parmi tous les articles disponibles en ligne (hors Wikipédia) diversement consacrés à la vie et à la carrière cinématographique d'Alain Delon, l'un des plus synthétiques et lucides notamment s'agissant de l'évolution de l'acteur à partir des années 1970 (et ce malgré quelques approximations), est sans doute celui de Richard Tribouilloy mis en ligne sur le site de Nanarland.com en 2010, et auquel tout récemment l'auteur a simplement rajouté un paragraphe, au lendemain de la mort de l'acteur :
https://www.nanarland.com/personnalites/...delon.html
En mars 1998, j'étais allé voir au cinéma Une chance sur deux de Patrice Leconte, film dans lequel Delon partageait à nouveau l'affiche avec son ex-rival Belmondo, les deux anciennes stars du cinéma français, ensemble à l'écran pour la première fois depuis Borsalino de Jacques Deray (1970), étant associées pour l'occasion à Vanessa Paradis : ça sentait quelque peu le bout du rouleau en matière de cinéma d'action pour nos deux héros, et entre l'écrasant Titanic et l'hilarant The Big Lebowski vus entre autres en salles dans le même premier semestre de cette année-là, j'avoue que la projection de Une chance sur deux ne m'a pas laissé un grand souvenir...
Restent cependant, heureusement, les films de Delon de la meilleure période, dont plusieurs ont été rediffusés ces jours-ci à la télé pour l'occasion, et sont depuis pour certains disponibles en replay via les plate-formes des chaînes françaises de télé publique, France.tv et Arte.tv (nul besoin donc d'un abonnement à Netflix ou Amazon Prime... sachant toutefois qu'à la différence de celui sur Arte.tv, le replay sur France.tv ne dure, lui, que quelques jours). Lundi dernier au soir, la chaîne ARTE a ainsi rediffusé Mélodie en sous-sol (1963) de Henri Verneuil et Les Félins (1964) de René Clément :
- Mélodie en sous-sol :
https://www.arte.tv/fr/videos/031918-000...-sous-sol/
(Disponible jusqu'au 18/02/2025)
[/*]
- Les Félins :
https://www.arte.tv/fr/videos/041742-000-A/les-felins/
(Disponible jusqu'au 18/02/2025)[/*]
Les deux films sont très bons, parmi les meilleurs de Delon de mon point de vue.
Mélodie en sous-sol, avec notamment Jean Gabin et une musique de Michel Magne, est un très bon “heist movie” ou “heist film” (« film de casse ») à la française, élégant et bien rythmé, qui connut en son temps un certain succès international, notamment aux États-Unis et au Japon.
Quant au film Les Félins, adaptation du roman Joy House de Gunnar Hjerstedt dit Day Keene, et dans lequel on peut voir Delon faire, entre autres, la cuisine avec Jane Fonda, je le trouve brillant, avec notamment une excellente musique de Lalo Schifrin, composée et enregistrée à Paris, mêlant musique symphonique, jazz et électronique. Tourné essentiellement sur la Côte d'Azur (notamment à Nice, Beausoleil, Roquebrune-Cap-Martin et Saint-Raphaël), le long métrage de Clément est ingénieux, oscillant entre polar américain (l'action commence à New-York) et polar français, entre réalisme et onirisme, ce que Schifrin avait notamment bien remarqué en découvrant le long métrage en projection de travail, avant d'adapter son écriture de la musique du film en conséquence. La conclusion de l'histoire des Félins, avec une Jane Fonda à son avantage dans tous les sens du terme, est ironique à souhait.
![[Image: 1724558226_alain_delon_jane_fonda_-_les-...t_1964.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1724558226_alain_delon_jane_fonda_-_les-felins_-_clement_1964.jpg)
Le meilleur film de Delon, du moins par rapport à ceux que je connais, restera toutefois à mes yeux Le Guépard (Il Gattopardo ; 1963) de Luchino Visconti : à la fois chef d'œuvre en soi et excellente adaptation du roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa, avec sa magnifique musique composée par Nino Rota, c'est sans doute le plus beau film de cinéma sur le XIXe siècle, la fin d'un monde et la naissance d'un autre, ainsi que j'ai déjà pu l'écrire ailleurs par le passé. J'avais pu voir ce long métrage sur grand écran en juin 2011 dans sa version alors récemment restaurée, dans le cadre d'une rétrospective qu'avait à l'époque consacrée au cinéma de Visconti la Cinémathèque de Toulouse.
![[Image: 1724558349_delon_cardinale_lancaster_-_i...i_1963.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1724558349_delon_cardinale_lancaster_-_il_gattopardo_le_guepard_-_visconti_1963.jpg)
Comme l'a déclaré Claudia Cardinale, dans un message transmis à l'AFP, le jour de la mort de celui qui fut son partenaire à l'écran pour ce merveilleux film (dans lequel elle joue le personnage d'Angelica) : [emphase]« Le bal est fini. Tancredi s'en est allé danser avec les étoiles... »[/emphase].
RIP Alain Fabien Maurice Marcel Delon, dit Alain Delon (1935-2024)
Peace and Love,
B.
[small](EDIT: corrections diverses de fautes et coquilles, et quelques légères reformulations)[/small]

