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Une "amazon" chez Le Seigneur des Anneaux
Il m'est toujours aussi difficile d'aborder la série. Quand on est un lecteur assidu des œuvres de Tolkien, il faut adopter une posture aussi paradoxale que la série elle-même pour parler de The Rings of Power et essayer de distinguer les niveaux d'analyse et de critique. J'ajoute ceci : autant je suis assez exaspéré par le jeu de dupes des showrunners (ah, la traduction par Hyarion est tout à fait adaptée), autant j'éprouve parfois aussi une forme de compassion pour l'équipe de la série et les acteurs, qui se retrouvent dans cette sorte de paradoxe géant brassant au moins un milliard de dollars, si j'ai bien suivi.
Je me suis permis de petits tweets au sujet de l'interview des showrunners, parce que je trouve qu'il importe que le public ait bel et bien conscience du statut très particulier de cette série. Enfin, mon audience est très limitée, mais il est utile de relayer les discours des spécialistes (comme Vincent Ferré par exemple) sur ce point. Comme je l'ai écrit ailleurs, je pense que plus d'honnêteté de la part des showrunners n'aurait pas nui à la série, au contraire ! Ce serait aussi plus conforme au reste de leurs intentions...

La suite est forcément spoileresque et marquée par le divulgâchage à foison, attention.
Le premier épisode de cette nouvelle saison s'ouvre sur une analepse. Morgoth a été vaincu quelque temps plus tôt. Sauron, depuis une base nordique, veut s'imposer comme son successeur face aux orques. Nous avons ici la forme "originelle" du personnage-de-la-série, qui est assez conforme à une synthèse de l'imaginaire dérivé récent (fan arts) entourant Sauron/"Mairon". Préalablement, le flashback du prologue réutilisait la forme casquée et armurée popularisée par le prologue de la première trilogie de Jackson. La difficulté qui se présente, à mes yeux, c'est que le Sauron de la série n'a pas été présenté visuellement de façon un chouïa plus longue en situation de véritable puissance ou comme un agent direct de Morgoth : cet aspect n'a finalement été évoqué que dans deux discussions, une entre Sauron et Galadriel après sa "révélation", l'autre en saison 2 entre Adar et Sauron (alors qu'Adar croit qu'il s'adresse juste à "Halbrand", bien entendu). Même si le prologue, chez Peter Jackson, pêchait par un curieux mélange de surpuissance et de débilité sauronienne (ce qui aurait pu être atténue s'il y avait eu dans le montage un combat effective, même court, avec Gil-Galad et Elendil), il proposait du moins une présentation un peu moins brève et plus dynamique de son pouvoir. J'ajoute que la fin de la scène avec les orques présente le même paradoxe que dans le premier film de Peter Jackson : c'est lorsque Sauron est tué qu'on a vraiment l'impression qu'il est un être hors du commun, avec ce fameux procédé de "l'explosion" (poussé encore plus loin par la série puisque cette mort de Sauron glace tous les alentours).
J'avoue avoir bien ri en ayant l'impression que Sauron était aussi doué pour la pédagogie que moi face à mes élèves (vous sentirez ici l'anxiété d'un professeur qui vient de faire sa pré-rentrée, et se trouve soudainement confronté à la réalité du fait qu'il va devoir pour la première fois enseigner aussi à des collégiens). La différence, c'est que je ne propose pas à mes élèves de se sacrifier pour apprendre leurs déclinaisons latines, et que je ne les considère pas comme de la chair à canon ou de la chair à magie, évidemment !

Bon, que dire : la série est faite pour le public le plus large possible. Elle n'est donc pas subtile, tel est son cahier des charges. Cela vaut aussi pour la présentation de Sauron. J'ai trouvé que la scène manquait d'ambition et d'imagination. Apparemment, les passionnés de la série sur X/ex-Twitter sont d'un autre avis, mais j'ai parfois un léger doute sur l'authenticité de cette série de comptes intitulés d'après des bouts de personnages ou d'objets de la série (la besace d'Elendil, le pendentif de Sauron, ou autre) et publiant des messages souvent plus dithyrambiques que les anciens dithyrambes.
Ce Sauron présente la même sorte de décalage que je ressens dans d'autres univers fictionnels qui dépeignent des personnages divins ou angéliques, mais sur un mode pour ainsi dire quelque peu dégradé, sans doute contaminé par l'air du temps, relativement "marvélisé". Tolkien envisageait les Valar et Maiar sous un angle "mythique", sur le mode classique qu'on connaît bien depuis l'Antiquité : même si les dieux grecs ont quantité de tares, et illustrent des comportements ô combien trop humains, il est pourtant clair que ce sont des dieux, lorsqu'on lit les Anciens. Dans un univers à la Marvel, où tout se mélange sans véritable cohérence autre qu'une sorte d'échelle des pouvoirs RPGisée, dieux, super-héros, héros, humains, aliens, n'ont guère plus de différences intrinsèques - et le mode utilisé pour traiter des dieux n'est pas fondamentalement différent de celui usité pour les autres catégories de personnages.

Pour constituer ce personnage de Sauron, les scénaristes se fondent finalement plus sur l'oeuvre de Milton que sur celle de Tolkien, paradoxalement - puisque là, il n'y a pas de questions de droits ! Mais bon, Satan dans Paradise Lost est Satan, mais le Satan d'un dérivé lointain, popularisé, amoindri, déversifié, de Paradise Lost, n'est plus forcément un Satan digne de ce nom. Visiblement, ceux qui disent que le "Sauron" de la série est bel et bien Sauron sont moins préoccupés que moi par cette question qui me semble pourtant essentielle. Mais une fois encore, le propos de la série n'est pas d'aller vers ce genre de sommet !
Pourtant, un point intéressant depuis la première saison, c'est que Adar, personnage inventé par la série, impossible chez Tolkien (même si les Orques peuvent provenir d'Elfes corrompus, il n'y a pas d'"ancêtre original des Orques" qui survive jusqu'à cette période, évidemment), semble finalement mieux traité et avoir un peu plus d'authenticité et de profondeur que les personnages repris à Tolkien. Mais cela reste discutable ! Néanmoins, la scène où Adar revient sur sa première rencontre avec Sauron est bien faite et est d'un meilleur niveau que d'autres passages qui peinent à donner l'impression d'une forme de profondeur.
En somme, il manque au moins un soupçon de grandeur pour que la divinité de Sauron soit perceptible. Les choix effectués font que Sauron ne va être actif au Deuxième âge que sur une période très courte, puisque la série ne se déroule manifestement que sur l'empan de la vie d'Isildur à peu près, hors analepses : on peut s'étonner de la rapidité qui découle de ce choix. La conséquence, c'est qu'une fois encore, on va avoir l'impression que Sauron ne sera vraiment puissant qu'après avoir forgé l'Anneau Unique : disons que le bond sera prodigieux à partir de là dans la série, puisque pour le moment Sauron n'a ni Mordor, ni Barad-Dûr, ni peuples humains ou autres sous son contrôle. La défaite d'Adar est nécessaire pour qu'il avance.
Ensuite, le personnage est présenté de façon plutôt horrifique comme devant se sustenter d'êtres vivants pour se reconstituer, sur le long terme, une forme physique anthropomorphe... avec peut-être un côté comique involontaire, d'humour noir ?
La psychologie du personnage est ensuite présentée rapidement jusqu'au moment de la rencontre avec Galadriel. Ce point reste donc marqué par un aspect fortuit ou par le coup du destin : les scénaristes auraient eu du mal à le justifier autrement, certes.
La scène suivante s'ouvre sur une petite course poursuite entre Galadriel et Elrond. Galadriel se fait évidemment distancer et doit désormais expliquer à Gil-Galad qui est véritablement Halbrand. La série évite donc une longue période incongrue de dissimulation par Galadriel. Mais elle force un conflit entre Elrond et les deux autres personnages en le dramatisant par une belle chute dans une cascade, seul moyen de justifier ensuite sa possibilité de garder les Anneaux et de les apporter à Círdan.
Bon, au moins, Ben Daniels se révèle très convainquant en Círdan, tandis que j'ai du mal avec la plupart des autres Elfes de la série - Benjamin Walker ne parvient pas à me faire croire qu'il est effectivement Gil-Galad, même si ce n'est pas un problème spécialement de jeu d'acteur (et que son chant est bon !) - c'est difficile à décrire.
Les scènes avec Gandalf me donnent toujours l'impression d'un ajout surnuméraire à l'histoire, ce qui ne trouvera vraiment son lien avec le reste que bien plus tard dans la série, puisque pour l'instant le personnage est loin à l'Est. Ah, et chouette, on suit les aventures de Frodine et Samette aussi : j'avais presque oublié !
Sauron parvient à convaincre Adar de le laisser partir et il règle le compte de Waldreg grâce à sa connaissance des wargs. Cela permet de compenser le mauvais traitement réservé plus tôt dans l'épisode à un rat, un mille-pattes et sans doute d'autres animaux. Finalement, pour le moment, Sauron n'est pas si méchant avec la nature : d'ailleurs, c'est Adar qui a fait exploser Orodruin, pas lui !
La grande scène suivante est celle de la révélation du pouvoir des Trois. Il convient ici de rappeler que les scénaristes ont profondément bouleversé plusieurs points fondamentaux : l'immortalité réelle des Elfes n'est pas évoquée (dans mon souvenir), le rapport à Valinor est différent, on ne comprend pas les différences entre les peuples elfes (point pourtant clair dans LoTR), la question de la fin de l'"âge des elfes" est simplifiée de façon complètement abusive pour dramatiser les enjeux et l'urgence... d'où des changements monumentaux aussi à propos des Anneaux.

Je continue de penser que ce sont là des bêtises. Le renversement de l'ordre de création des Anneaux est préjudiciable à l'histoire, et tout ce que je viens d'indiquer l'est aussi à sa manière, mais bon, de toute façon, vu le traitement de la chronologie, tout est chamboulé depuis longtemps.
Il faut comprendre la différence philosophique entre les motivations des Anneaux (notamment les Trois) entre l'oeuvre et la série. Dans la série, les Trois arrivent en premier et sont le produit d'une nécessité vitale. Sans eux, les Elfes sont "forcés de partir". La série propose bien entendu l'alternative entre l'utilisation des Trois et ce qui serait plus raisonnable : rentrer en Valinor. Mais elle fausse le jeu puisque plusieurs Elfes connaissent dès maintenant le risque : Sauron pourrait utiliser les Anneaux à son avantage. Cela transforme donc le questionnement philosophique : le problème n'est pas de s'intéresser au fait qu'il peut être douteux de vouloir transformer une partie du monde en Eden plutôt que de rejoindre l'Eden qui existe déjà et qui accueille les Elfes (mais pas les autres peuples), le problème, c'est que la survie des Elfes est désormais liée à un outil susceptible d'être contrôlé par Sauron - et en même temps seule l'utilisation des Anneaux permet aux Elfes de rester pour contrer Sauron. Bref, encore un point sur lequel le mythe est tout à fait transformé, en assimilant d'ailleurs l'affaire à une situation tout à fait postérieure (celle de l'époque de LoTR, où il y a de toute façon beaucoup moins d'Eldar en Terre du Milieu et où les Trois ont, justement, pu fonctionner durant des millénaires, pas durant cinq minutes).
La scène elle-même est bien faite du côté du spectaculaire, avec une bonne musique. Ce n'est évidemment pas "fin" mais on comprend ici facilement les enjeux de la visualisation de l'affaire, du pouvoir de ces Anneaux. Mais malgré ça, il n'en demeure pas moins qu'il semble incongru que les Trois aient été faits en premier, avec l'aide de Sauron, que les Anneaux mineurs n'existent pas, etc. Cela ouvre donc à la suite, où l'on voit que Sauron propose directement à Celebrimbor de faire des Anneaux pour les autres peuples, idée globalement incongrue chez Tolkien à moins de croire que Durin aurait effectivement eu droit à un Anneau de façon indépendante des "dons" ultérieurs de Sauron/Annatar.
Voilà pour ce premier épisode. Mon message n'est guère ordonné et sans doute peu fluide. Je préfère ne pas conclure, à ce stade. Il y a plus de matière à se mettre sous la dent qu'auparavant, malgré tout.
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