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Revue de presse
En juillet dernier, votre serviteur Wrote:Je voulais aussi parler d'une autre parution récente dans la presse, cette fois-ci dans le domaine historique, mais on verra plus tard, car j'ai assez écrit pour aujourd'hui...

Suite à un clin d'œil de notre ami JR/Isengar dans un autre fuseau, je trouve le courage d'aborder enfin ce point, après avoir longtemps reporté (comme pour plein d'autres choses...).

Voila ce dont il s'agit : la publication récente d'un numéro thématique de la série « Collection » (n°103, avril-juin 2024) du magazine L'Histoire consacré à l'Espagne de Franco. La parution de ce numéro trimestriel coïncide avec l'organisation d'une exposition, « Anatomie du franquisme », présentée à Toulouse du 4 avril au 22 septembre 2024 au Musée départemental de la Résistance & de la Déportation de la Haute-Garonne, première exposition générale en Europe sur le sujet.

[Image: 1725823719_l-histoire_collection_n103_04...franco.png]
[small]L'Histoire « Collection », n°103, avril-juin 2024.[/small]

Ce numéro thématique trimestriel a été assez récemment précédé, vers la fin de l'année 2022, par la parution, dans un numéro mensuel habituel de L'Histoire (n°502, daté de décembre 2022), d'un entretien (p. 12-22) avec l'historien François Godicheau à propos des enjeux mémoriels autour de Franco, suite à la parution en français d'un ouvrage espagnol révisionniste (anti-républicain) concernant la guerre d'Espagne.

[Image: 1725823883_l-histoire_n502_12-22_franco.jpg]
[small]L'Histoire, n°502, décembre 2022.[/small]

François Godicheau fut ATER en histoire contemporaine à l'Université Toulouse II-Le Mirail dans la première moitié des années 2000, du temps où j'étais moi-même étudiant en histoire dans cette université, devenue aujourd'hui l'Université Toulouse II-Jean Jaurès et où ledit Godicheau est maintenant, depuis 2015, professeur d'histoire contemporaine (et membre du laboratoire de recherche FRAMESPA, que j'ai fréquenté dans le temps...). Spécialiste de l'histoire de l'Espagne contemporaine, auteur notamment de La guerre d'Espagne : de la démocratie à la dictature, paru dans la collection « Découvertes » de Gallimard en 2006, il est le coordonnateur du projet de cycle scientifique et mémoriel sur le franquisme auquel appartient l'exposition présentée actuellement à Toulouse (pour encore quelques jours), exposition dont il est aussi le commissaire général.

Le numéro mensuel de L'Histoire de décembre 2022 avait proposé un entretien avec Godicheau pour analyser la controverse autour de l'ouvrage très polémique de l'essayiste Pío Moa, Les mythes de la Guerre d'Espagne (Los orígenes de la guerra civil), publié il y a plus de vingt ans en Espagne où il a connu un grand succès de librairie mais publié en français seulement en mars 2022. Ancien marxiste-léniniste et maoïste repenti, Moa est devenu un polémiste très conservateur, cherchant à réhabiliter Franco et à faire du camp républicain le responsable du déclenchement de la guerre civile en 1936, guerre civile pourtant notoirement provoquée par la tentative de coup d'État de généraux nationalistes (dont Franco) contre le gouvernement légitime de la IIe République espagnole. La démarche de Moa n'est pas celle d'un historien, puisqu'il ne retient des documents et faits historiques que ce qui lui est utile pour appuyer sa thèse antéposée. Cela n'avait pas empêché notamment Le Figaro de faire la promotion du livre lors de la parution de sa traduction en français, en particulier en publiant en juillet 2022 dans Le Figaro Histoire un entretien avec Pío Moa, ce pourquoi le magazine L'Histoire avait notamment réagi en publiant dès le mois d'août une critique du livre par Benoît Pellistrandi, puis donc un entretien avec François Godicheau dans son numéro 502 de décembre 2022 susmentionné.

L'entretien accordé par Godicheau à L'Histoire en 2022 était accompagné – comme toujours dans ce magazine auquel je suis abonné depuis maintenant presque un quart de siècle –, d'une riche iconographie, ainsi que d'une infographie consacrée au bilan des victimes de la guerre civile espagnole et de la dictature franquiste qui lui a succédé, pour rétablir l'exactitude des chiffres face aux affirmations de Pío Moa.

[Image: 1725827900_bilan_des_victimes_de_la_guer...22_p16.jpg]

Une bonne partie de l'entretien allait au-delà de la polémique autour du livre de Moa, et à cette occasion Godicheau a évoqué notamment la question de la nature du franquisme. Je me permets de reproduire un extrait de l'entretien, qui expose bien les données du problème :

[citation=« Franco : l'histoire comme champ de bataille », entretien avec François Godicheau (propos recueillis par François Mathou), in L'Histoire n°502, décembre 2022, p. 17-19. ][...]

L'Histoire : Le franquisme est-il un fascisme ?

François Godicheau : Un historien espagnol expliquait de façon humoristique que parler du franquisme comme fascisme était un peu comme « prononcer les mots qui allaient ouvrir les sept sceaux » du livre de l'Apocalypse(*). Le débat existe, tout à fait sérieusement, et se développe sur la base de très nombreux travaux, avec des arguments raffinés.
Un des principaux problèmes posé par le franquisme pour une définition est sa longue durée, de 1936 à 1977 et les premières élections libres. Le régime s'est adapté dans le cadre de la défaite de l'Axe en 1945, puis de la guerre froide : une adaptation volontaire, consciente, motivée par la survie, et qui s'est traduite par un véritable succès. Cette longévité et les différences importantes entre ses premières et ses dernières années font qu'il est difficile de qualifier sa nature à partir d'une unique catégorie. Ce défi pourrait pourtant être envisagé comme une chance, une occasion de réfléchir sur les continuités de l'histoire contemporaine : comment un régime parfaitement analysable comme faisant partie du mouvement international de réaction fasciste de l'entre-deux-guerres a pu, tout en maintenant de fortes permanences, donner lieu, sans rupture, à une monarchie parlementaire démocratique ? Il y a un potentiel très dérangeant dans cette question qui devrait être un stimulus pour la recherche interdisciplinaire.
En laissant de côté cette question de la durée et en se concentrant sur les quinze ou vingt premières années, on peut néanmoins affirmer que le degré de violence politique déployée, son caractère systématique et les objectifs de transformation sociale et de régénération nationale servis par cette violence constituent un argument en faveur d'un fascisme espagnol. En effet, le franquisme, né pendant la guerre, est en même temps le résultat de cette guerre : une guerre d'extermination de l'adversaire politique qui s'est traduite par une mobilisation sans précédent dans l'histoire du pays et par un amalgame ultranationaliste original. La terreur franquiste pendant la guerre et l'après-guerre présente un bilan terrible : près de 200 000 morts, dont des dizaines de milliers d'exécutions après la fin officielle de la guerre civile ; un nombre de prisonniers effarant, sans doute proche du million au plus fort de la période, pendant les années 1940 ; près de 300 camps de concentration ; les bataillons de travail ; la pratique généralisée de la torture et les mauvais traitements de toutes sortes.
Pendant des années après 1939, l'Espagne fut, pour reprendre le titre d'un livre important, une « immense prison »(**). Il faut en effet considérer celles et ceux qui étaient enfermés dans les divers lieux de réclusion, mais aussi leurs familles, au-dehors, qui étaient sous une surveillance constante. L'attitude des prisonniers vis-à-vis de l'entreprise visant à les (re)convertir au catholicisme national pouvait avoir des conséquences directes et terribles sur leurs femme et enfants, dans les villages. Inversement, l'attitude de ceux-ci déterminait les conditions d'incarcération des individus enfermés. L'ensemble était contrôlé à travers un système de fichage généralisé et de surveillance dont les bases furent posées de manière systématique dès les premiers mois de la guerre, comme l'a bien montré l'historien madrilène Gutmaro Gómez Bravo(***).
L'objectif était d'abord d'éradiquer « l'anti-Espagne », c'est-à-dire toutes les personnes, organisations, idées et pratiques qui ne correspondaient pas à la conception intégriste de la société espagnole née dans le feu de la « croisade ». Il s'agissait également d'un véritable projet de conversion générale, de purification, une terreur de longue durée, pensée et exécutée comme telle, que l'on peut analyser en termes d'ingénierie sociale. Pour finir, si l'on a traditionnellement considéré que ce projet était régressif, regardait vers le passé de l'Espagne, ce qui en ferait un projet réactionnaire plutôt que fasciste à proprement parler, des recherches récentes prennent au sérieux l'idée de régénération et montrent la continuité de cet objectif chez les idéologues franquistes tout au long de la dictature(****).
Au total, toute l'historiographie du franquisme montre que ce régime fut beaucoup plus sanglant que le fascisme mussolinien. Son étiquetage comme fasciste est une autre question, sans doute plus politique, qui engage à préciser ce qu'on entend par fascisme. Si l'on aborde le fascisme dans sa dimension internationale, et même dans une perspective résolument transnationale, l'attention se concentre sur les phénomènes de violence d'État et les fascismes tendent à être analysés comme une réponse multiforme à une crise généralisée des régimes parlementaires européens après la Première Guerre mondiale, comme une tentative contre-révolutionnaire de soutien à l'ordre social, que rejoint le projet franquiste.
À l'inverse, la place restreinte du parti unique (la Phalange) dans la mobilisation, le caractère inadéquat de l'idée de révolution fasciste ou la place centrale occupée par l'Église catholique sont quelques-uns des arguments qui conduiraient à ne pas l'inclure dans les fascismes.

[...]

[small](*) Cf. J. Rodrigo, « La naturaleza del franquismo: un acercamiento desde la perspectiva comparada de los fascismos europeos », C. R. Salvado, Universo de micromundos. VI Congreso de historia local de Aragón, Saragosse, Prensa de la Universitad de Zaragoza, 2009, p. 61.

(**) C. Molinero, M. Sala, J. Sobrequés i Callicó (dir.), Una inmensa prisión. Los campos de concentración y las prisiones durante la guerra civil y el franquismo, Barcelone, Crítica, 2003.

(***) G. Gómez Bravo, Geografía humana de la represión franquista. Del Golpe a la Guerra de ocupación, 1936-1941, Madrid, Cátedra, 2017.

(****) Cf. B. Chamouleau, mémoire inédit d'HDR, « Politique des savoirs sur l'ordre civil post-franquiste : une histoire des droits humains en Espagne, années 1940 à 1990 ».[/small][/citation]

Cet entretien de 2022 avec Godicheau apparait, avec le recul, annonciateur du tout récent numéro thématique de L'Histoire paru cette année (L'Histoire « Collection », n°103, avril-juin 2024) et que j'ai d'abord évoqué plus haut. Entièrement consacré au sujet de l'Espagne de Franco (1936-1975), du début de la guerre civile à la mort du dictateur (et même au-delà, jusqu'aux questions mémorielles toujours actuelles), ce numéro de 132 pages contient de nombreuses contributions, avec la participation de François Godicheau, mais aussi d'autres spécialistes français et internationaux, dont l'historien britannique Paul Preston, auteur notamment du livre majeur Une guerre d'extermination. Espagne, 1936-1945 (Paris, Belin, 2016, rééd. Tallandier, coll. « Texto », 2019) dont j'ai déjà eu l'occasion de parler en ces lieux (dans un autre fuseau, il y a quelques années). Ce magazine, qui est en fait un mook (ou livre-magazine), apparait, du reste, par son contenu écrit et par ses nombreuses illustrations, cartes et infographies, comme faisant un peu office de catalogue de l'exposition toulousaine dont j'ai parlé plus haut (plusieurs exemplaires étaient en vente à la boutique du musée lors de ma visite, en juillet dernier), et en tout cas, il accompagne le propos de l'expo de manière très complémentaire (en reproduisant notamment des documents, objets et œuvres d'art présentées dans cette exposition).

Les contributions que contient ce numéro thématique abordent de nombreux aspects de ce vaste sujet : la personnalité de Francisco Franco Bahamonde et son entourage, la guerre civile (1936-1939) qui fut une guerre d'extermination ayant permis l'établissement de la dictature, l'exil (la Retirada) des républicains espagnols ayant pu s'enfuir à l'étranger et en particulier en France, la résistance désespérée des maquis républicains jusqu'en 1952, la terrible famine et les pénuries que connurent les Espagnols entre 1939 et 1952 du fait de la politique autarcique d'un gouvernement nationaliste, les piliers du franquisme (armée, parti unique, Église catholique, figure de Franco, terreur et répression, nationalisme, castillan comme langue privilégiée), le contexte géopolitique international qui permit au régime de Franco de survivre dans l'Europe de la guerre froide, les quarante ans de répression épouvantable pratiquée par la dictature franquiste avec des mesures punitives dépassant les dictatures italienne (fasciste, au sens premier du terme) et portugaise (salazariste), la politique familiale espagnole sous contrôle de l'Église catholique, la modernisation malgré tout de l'Espagne dans les années 1960, les oppositions au régime qui persistèrent après la fin de la lutte armée, la lente agonie de Franco en 1975, l'amnistie et la transition démocratique entre 1975 et 1982, la guerre des mémoires jusqu'à nos jours...

À noter que parmi les infographies proposés dans le mook, l'une d'elles présente à nouveau le bilan des victimes de la guerre civile espagnole et de la dictature franquiste, en corrigeant « légèrement » à la baisse le nombre de victimes des franquistes durant la guerre civile (130 000) par rapport au nombre donné dans l'infographie de 2022 évoquée plus haut (140 000), mais sans que cela modifie le caractère accablant du bilan des victimes du franquisme (180 000, dont 50 000 sous la dictature après la guerre civile), bilan qui reste bien plus élevé que celui des victimes attribué aux républicains (49 000 durant la guerre civile). Les statistiques comparées n'expliquent pas tout, évidemment, et ne dispensent pas d'entrer dans le détail de ce bilan des victimes concernant l'un et l'autre camp (ce qu'a notamment fait Paul Preston dans son ouvrage susmentionné), mais ledit bilan général doit sans doute, à l'évidence, régulièrement être rappelé (quitte à l'affiner en fonction de l'état de recherche) face à certaines tentations révisionnistes visant à réhabiliter Franco...

[Image: 1725827943_bilan_des_victimes_de_la_guer...24_p20.png]

La question « Le franquisme est-il un fascisme ? », déjà abordée en 2022 dans l'entretien avec François Godicheau que j'ai cité plus haut, est reposée à nouveau en 2024 dans ce magazine, mais cette fois-ci à trois historiens en proposant les points de vue de Godicheau (plus succinct que dans l'entretien de 2022) et ceux de Marie-Anne Matard-Bonucci (laquelle voit dans le franquisme une forme de traditionalisme totalitaire, caractérisé idéologiquement notamment par un national-catholicisme) et de Gutmaro Gómez Bravo (qui considère le franquisme comme étant une dictature militariste et antimoderne).

Pour une approche plus spécifiquement tolkienienne des choses, sachant que le positionnement pro-franquiste de J. R. R. Tolkien fut notoirement motivé par sa foi catholique conservatrice sur fond d'anti-communisme par ailleurs répandu au Royaume-Uni, les articles les plus intéressants de ce numéro thématique sont sans doute ceux concernant l'attitude de l'Église catholique durant toute cette période (de 1936 jusqu'à la fin de la dictature), principalement l'article de Benoît Pellistrandi « L'Église, du soutien à la dissidence » (p. 78-83). On y développe un propos qui complète largement ce qui est dit à sur ce sujet particulier dans l'exposition toulousaine, expo dont je partage ici un extrait du commentaire accompagnant les documents et objets présentés, notamment une affiche franquiste datant des environs de 1939 (année de la victoire militaire de Franco, qui reçu des félicitations du pape Pie XII pour cela) et célébrant la croisade national-catholique aboutissant à l'« Espagne, guide spirituel du monde » :

[Image: 1725827968_1ordf_cruzada_-_espana_orient..._c1939.png]
[small]“1ª Cruzada - España orientadora espiritual del Mundo”.
Affiche espagnole franquiste, vers 1939. [/small]

[citation=Extrait du propos de l'exposition « Anatomie du franquisme », présentée à Toulouse du 4 avril au 22 septembre 2024 au Musée départemental de la Résistance & de la Déportation de la Haute-Garonne.]L'Église catholique espagnole fut la première allié de Franco dans sa Croisade contre « l'anarchie », « le socialisme » et le « laïcisme » qu'incarnait à ses yeux la IIe République. La majorité de ses ministres appuyèrent le coup d'État dès le départ et offrirent à ses auteurs une couverture morale, bénissant l'épuration sanglante de l'Espagne par Franco, le « Caudillo d'Espagne par la Grâce de Dieu ». Au cours de ces quatre décennies, l'Église, âme de l'État Nouveau, marcha main dans la main avec le dictateur, légitimant son pouvoir, le protégeant et contribuant à réduire au silence la voix des centaines de milliers de victimes. Cependant la « faveur de Dieu » et l'alibi national-catholique avaient un prix. En échange du masque religieux qui prétendait cacher la nature violente et totalitaire du régime, l'Église et la religion catholique inondèrent tous les espaces de la société : l'éducation, les mœurs, l'administration, les fêtes, les traditions, les symboles. L'objectif était la re-catholicisation de l'Espagne. L'Église récupéra ses privilèges institutionnels que la République avait réduits, tout en négociant avec le régime de nouveaux accords. Le nouveau concordat signé avec le Vatican en 1953 réaffirma le caractère confessionnel de l'État, proclama l'unité catholique et confirma, en vertu des accords signés avec les États-Unis, la réhabilitation internationale de la « démocratie organique » et catholique de Franco. Pourtant, dans les années qui suivirent, la hiérarchie ecclésiastique, le catholicisme et le clergé espagnols furent affectés eux aussi par les changements sociaux, économiques et culturels qui touchèrent le pays et défièrent la dictature. [/citation]

L'article de Pellistrandi dans le numéro thématique de L'Histoire, rappelle utilement pour sa part que si l'Église catholique fut très longtemps un des piliers fondamentaux de la dictature franquiste, laquelle dictature lui ayant permis, par sa mainmise politico-religieuse sur l'éducation, la politique familiale et jusqu'à l'état civil, d'imposer son ordre moral ultra-conservateur dans tout le pays (et notamment au détriment des femmes), un délitement de l'alliance étroite entre l'Église et l'État espagnol se produisit dans les années 1960, avec une entrée en dissidence d'une grande partie de l'Église espagnole vis-à-vis du national-catholicisme : un certain progressisme chrétien catholique favorable à la démocratie émergea, via les mouvements de l'Action catholique diffusant progressivement la doctrine sociale de l'Église héritée des papes Léon XIII et Pie XI, tandis que le concile Vatican II et l'élection de Paul VI en 1963 entrainèrent des changements dans les relations entre l'Église et Franco, le Vatican devenant de moins en moins complaisant avec ce dernier et la dimension national-catholique de son régime dictatorial.
Aujourd'hui, comme le rappelle Yves Saint-Geours dans un autre article du mook (p. 83), l'Église espagnole conserve des privilèges fiscaux hérités du franquisme, et reste influente dans l'enseignement (près du tiers des élèves espagnols sont scolarisés dans des établissements catholiques, contre 17 % en France, lesdits établissements catholiques espagnols bénéficiant d'un financement de l'État par contrat), mais l'Espagne a cependant connu une sécularisation très importante depuis la fin de la dictature et surtout depuis le début de ce siècle.

Je terminerai en signalant un autre article de ce numéro thématique, par l'historienne de l'art Paula Barreiro López, qui enseigne à l'Université Toulouse II-Jean Jaurès, Résister par la peinture malgré tout (p. 84-89), article dans lequel elle évoque le travail d'artistes figuratifs espagnols ayant bravé, dès les années 1940 et 1950, les menaces de censure et de répression de la dictature franquiste à travers des oeuvres engagées. L'article est accompagné de reproductions commentées d'œuvres présentes dans l'exposition toulousaine (sous leur forme originale ou en fac-similé), par exemple L'Odeur de la corde (Olor de soga), tableau surréaliste peint par Aurelio Suárez en avril 1947, qui exprime notamment la peur générale de subir une condamnation à la potence, suivant le caprice d'une justice franquiste s'imposant brutalement à tous dans la société espagnole de l'époque.

[Image: 1725828084_aurelio_suarez_-_olor_de_soga_-_1947.jpg]
[small]Aurelio Leonardo Suárez Fernández, dit Aurelio Suárez (1910-2003).
Olor de soga (L'odeur de la corde), 1947.
Huile sur toile, 46 x 38 cm.
Collection privée.[/small]

En 2003, Joseph Pearce prétendait justifier une opinion pro-franquiste, telle que fut notamment celle de J. R. R. Tolkien, concernant Franco et la guerre d'Espagne en affirmant que le conflit aurait simplement opposé « christianisme et athéisme ». Ledit Pearce préférait en effet interpréter ainsi, de façon univoque, les points de vue échangés entre C. S. Lewis et le poète et satiriste sud-africain Roy Campbell, devant Tolkien ayant pris le parti de Campbell, lors de leur rencontre oxonienne d'octobre 1944 évoquée dans la Lettre 83 de Tolkien à son fils Christopher : [emphase]« En voyant la guerre en Espagne comme un combat à mort entre Chrétienté traditionnelle et athéisme séculier, Campbell était plus proche de la réalité que ne l'était Lewis avec sa représentation simplifiée d'une bataille entre « gauche » et « droite ». La guerre était au-delà de la politique. C'était un combat pour l'âme et le coeur religieux de l'Europe. »[/emphase] (Cf. Joseph Pearce, C.S. Lewis And The Catholic Church, San Francisco, Ignatius Press, 2003, 5. “Inklings and Reactions”, traduction de votre serviteur. VO : [emphase]“In seeing the war in Spain as a fight to the death between traditional Christianity and secular atheism, Campbell was closer to reality than was Lewis with his simplified depiction of a battle between 'left' and 'right'. The war was beyond politics. It was a struggle for the religious heart and soul of Europe.”[/emphase]).
Le moins que l'on puisse dire, c'est que, n'en déplaise à Pearce, la vision de Campbell et la sienne ne sont pas moins simplistes que celle de Lewis s'agissant de la « réalité » (à la fois forcément politique, religieuse, sociale... et forcément complexe) de la guerre d'Espagne et de ses conséquences terribles déjà à l'oeuvre à l'époque de la discussion, en 1944, période où l'impitoyable répression du régime national-catholique de Franco déjà battait son plein, et ne s'arrêterait pas avant très longtemps. On pourra noter que le message exprimé sur l'affiche franquiste des environs de 1939 montrant l'« Espagne, guide spirituel du monde » (“España orientadora espiritual del Mundo”), évoquée plus haut, semble au fond illustrer assez pertinemment (mais fort peu glorieusement) le point de vue « apolitique » de Pearce...

Voila notamment pourquoi il me paraitra toujours important de rappeler les faits historiques, dans toute leur complexité et tels que les historiens aident à mieux les connaitre par leurs travaux de recherches, face aux tentations de n'avoir qu'un point de vue « supérieurement » (?) spirituel, religieux, idéologique, pour prétendre comprendre le passé et les témoins de celui-ci...

Peace and Love,

B.

[small][EDIT: correction de fautes][/small]
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