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Et vous, qu'écoutez-vous ?
Bon, j'espère que ces explorations musicales, fautes de susciter des réactions, intéresseront au moins un peu Silmo ou Hyarion. Tout de même, j'avais promis de vous parler un peu d'Antonio Salieri (1750-1825), alors je tiendrai parole. Celui-ci est aujourd’hui bien plus connu pour la légende de sa rivalité avec Mozart que pour les œuvres qu’il a composées ou pour les pupilles qui ont suivi son enseignement (au rang desquels on compte, excusez du peu, Beethoven, Meyerbeer, Hummel, Schubert et Liszt). Commençons donc par tordre le cou aux idées reçues : il semble véridique que Salieri se soit accusé d’avoir assassiné Mozart, mais cela daterait des dernières années de sa vie, à une période où il est acquis qu’il était devenu en grande partie sénile. Les enquêtes historiques les plus serrées rejettent fermement cette possibilité. Au demeurant, Salieri n’était rival de Mozart que pour les opéras, puisqu’il ne composait quasiment que cela, et ceux de Salieri rencontraient un bien plus grand succès de son vivant que ceux de son jeune collègue. Salieri était de plus grand admirateur des œuvres orchestrales de Mozart, dont il reconnaissait pleinement le génie. Il s’est efforcé de mieux le faire connaître et lui a transmis des commandes d’opéra qu’il ne pouvait ou ne souhaitait pas composer lui-même, comme Così fan tutte ou La clemenza di Tito. Enfin, Salieri a été l’une des rares personnes à assister à l’enterrement de Mozart et a pris comme élève son dernier fils, Franz-Xaver, ce qui n’aurait certainement pas été envisageable si Constance, la veuve de Mozart, avait eu le moindre doute sur une éventuelle inimité de Salieri envers feu son époux.

Salieri n’a composé que deux concertos pour pianoforte, tous deux en 1778, le premier en Ut majeur, le second en Si bémol majeur. Ce sont deux œuvres brillantes et ornementées, qui sont tout à fait comparables aux œuvres contemporaines de Mozart. Si le premier est assez classique, le second est particulièrement remarquable pour son mouvement central, qui s’inspire du style de la sérénade de l’opéra napolitain. Là encore, Andreas Staier et le Concerto Köln font merveille pour redonner vie à ce répertoire méconnu.

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Salieri a par contre composé au moins une quarantaine d’opéras, ce qui est assez remarquable, en dépit de la longueur de sa carrière musicale (36 ans environ, car il cessa de composer à partir de 1804). L’Orchestre symphonique de la radio slovaque, dirigé par Michael Dittrich, nous propose une sélection d’une douzaine d’ouvertures tirées de ces opéras dans un CD édité par Naxos. Ce sont pour la plupart des pièces brèves, la plus longue d’entre elles n’atteignant pas tout à fait sept minutes. Elles sont toutefois orchestrées avec brio et méritent pour la plupart le détour.

J’ai particulièrement apprécié celle d’Eraclito e Democrito, un opera filosofico-buffa, où un père se prend de passion pour la philosophie et essaie en vain de marier sa fille à l’un des deux philosophes du titre (que la pièce rend contemporains l’un de l’autre, ce qui n’a pas de fondement historique). Je mentionnerais volontiers aussi La sechia rapita, opéra-bouffe qui relate l’histoire d’un seau volé qui déclenche une guerre entre Modène et Bologne, ce qui force les dieux de l’Olympe à intervenir. La satire qui sous-tend l’œuvre est particulièrement bien rendue par la musique. Salieri vécut trois ans à Paris, entre 1784 et 1787, et y composa plusieurs opéras notables, à commencer par Tarare, en collaboration avec Beaumarchais. L’ouverture de cette œuvre ne figure pas dans cet enregistrement, qui propose à la place celle d’Axur, re d’Ormus, révision dudit opéra sur un livret de Da Ponte, destinée à la cour de Vienne. En revanche, l’ouverture des Danaïdes, qui se fonde sur la légende bien connue des cinquante filles de Danaos, est une des plus dramatiques et des plus marquantes de cette série. Celle de Don Chisciotte alle nozze di Gamace est tirée d’un épisode de Don Quichotte et a été écrite en collaboration avec Giovanni Boccherini, librettiste qui est le frère aîné du célèbre compositeur Luigi Boccherini. Sa musique m’a semblé d’un goût très mozartien, de même que celle de l’opéra comique La grotta di Trofonio. Le premier opera seria de Salieri est intitulé Armida et reprend le célèbre épisode d’Armide et Rinaldo dans la Jérusalem délivrée du Tasse, épisode qui a d’ailleurs eu un grand succès à l’opéra, puisqu’il a également été adapté par Lully, Haendel, Haydn et Gluck, entre autres. C’est sans doute le morceau que j’ai préféré dans cet enregistrement. Pour finir, je mentionnerai encore l’opéra-bouffe l’Angiolina, ossia Il matrimonio per sussuro, librement adapté d’une pièce de Ben Johnson, qui clôt le CD sur une mélodie brillamment orchestrée (notons au passage que ladite pièce de Johnson a bien plus tard donné lieu à un autre opéra, par Richard Strauss, Die schweigsame Frau, sur un livret de Stefan Zweig).

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J’ai gardé le meilleur pour la fin, avec le CD Symphonies, Overtures & Variations, enregistré par les London Mozart Players, dirigés par Matthias Bamert (Chandos). On y retrouve quatre ouvertures assez brèves, à savoir celle des drammi giocosi que sont La locandiera et Falstaff, ossia Le tre burle. La première est variée et pleine d’allant, la seconde joyeuse et teintée d’ironie, en particulier dans le solo de basson au milieu du morceau. L’ouverture de l’opéra héroïco-comique Cublai, gran kan de Tartari, quant à elle, est particulièrement dynamique, mais ses harmonies sont fort peu orientalisantes, évidemment. Enfin, ce CD comporte aussi un enregistrement de l’ouverture d’Angiolina, sauf que… ce n’est apparemment pas le même morceau que celui de Dittrich. En fait, Salieri aurait donné certaines représentations de son opéra en le faisant précéder de l’ouverture d’une œuvre antérieure, Il mondo alla rovescia. Bamert donnant celle spécialement composée pour Angiolina, je présume que celle de Dittrich est l’autre, bien que ce ne soit pas précisé par le livret de Naxos (très succinct, comme toujours chez cet éditeur). Dans l’enregistrement de Bamert se trouvent aussi deux courtes symphonies : la première, qu’un musicologue a surnommée la Sinfonia Veneziana, est en fait composée de deux ouvertures d’opéra que Salieri a rassemblées, l’une pour La scuola de’ gelosi, l’autre pour La partenza inaspettata. La seconde symphonie, la seule que Salieri semble avoir inscrite au catalogue de ses œuvres, est intitulée Il giorno onomastico. Subtile et enlevée, elle est d’un goût que je qualifierais volontiers de mozartien. Toutefois, le principal intérêt de cet enregistrement est la série de vingt-six variations sur La folia di Spagna, qui déploient aussi bien virtuosité orchestrale qu’habileté mélodique : s’il y a un chef d’œuvre de Salieri, je pense que c’est celui-là.

E.
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