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Robert E. Howard - Conan
#87
Beruthiel Wrote:Oui, j’ai lu les nouvelles du recueil Le Royaume des chimères. J’ai apprécié La Pierre noire mais sans trouver, comme tu le disais, qu’elle arrive au niveau des meilleures histoires de Lovecraft. Ce que j’aime, chez Lovecraft, c’est l’atmosphère qu’il arrive à créer, la manière dont il instille progressivement les éléments horrifiques avant des « pics » dans l’horreur pure. Je ne trouve pas que cela soit aussi réussi dans La Pierre noire. J’ai en particulier trouvé que la description de la cérémonie autour de la pierre est trop longue et détaillée, cela fait plutôt descendre la tension dramatique (pour moi en tout cas).

Disons que dans mon esprit, et même si tout n'est pas parfait, Howard a réussi avec cette histoire à se hisser à la hauteur des grands récits de Lovecraft dans lesquels un point de vue intellectuel se voit confronté à un surnaturel qui le dépasse. Mais ce n'est pas la seule histoire dans ce cas, et tu as pu le constater avec les autres nouvelles figurant dans ce recueil-florilège Le Royaume des Chimères, notamment celles, très bonnes, que tu cites, et en particulier Les Pigeons de l'enfer.

Beruthiel Wrote:Dans Agnès la Noire, l’évolution du personnage est intéressante. Howard décrit bien la manière dont Agnès prend progressivement conscience de sa force. Au niveau de l’histoire elle-même, j’ai aimé le début (jusqu’à la fuite du village) mais la suite m’a paru un peu faible.

Chaque lecteur ou lectrice a son regard, bien sûr, mais même sans vouloir trop généraliser, disons qu'une des caractéristiques de Robert Howard en littérature, et un de ses points forts, c'est de placer très rapidement la narration au cœur de l'action et des enjeux de celle-ci, en limitant les scènes d'exposition et en recourant volontiers au procédé in medias res couramment utilisé dans l'épopée. À cette aune, le moteur de la fiction howardienne est ainsi tel que la conclusion d'un récit pourra parfois peut-être paraître moins forte que l'ouverture et/ou le cœur dudit récit. Toujours est-il que s'agissant d'Agnès de Chastillon, après avoir écrit Agnès la Noire (Sword Woman), Howard a eu du mal à rédiger par la suite d'autres récits (deux autres nouvelles, dont une restée inachevée) mettant en scène ce personnage qui soient aussi forts que le premier, comme si l'intensité au cœur de celui-ci devait finalement lui rester propre.

À mes yeux, Agnès la Noire est un récit célébrant, au fond, la liberté individuelle, une valeur cardinale pour Howard, et sa force vient du fait que le personnage principal est une femme, qui refuse de subir sa condition sociale a priori et le fait savoir avec violence dans une société violente (située en France au XVIe siècle dans le récit, mais la portée du propos dépasse le contexte spatio-temporel choisi). Peut-être cette nouvelle, écrite en juin ou juillet 1934, était-elle un peu trop avant-gardiste pour le marché éditorial populaire de l'époque, ce pourquoi sa publication fut refusée par les magazines auxquelles elle fut alors proposée. Cependant, et j'y avais déjà fait allusion précédemment l'année dernière, Catherine L. Moore, créatrice du personnage de Jirel de Joiry (autre héroïne guerrière rousse, Howard et Moore ayant imaginés indépendamment leurs héroïnes respectives à peu près à la même époque), avait lu Agnès la Noire, dont Howard lui avait envoyé le texte, et lui avait exprimé, dans une lettre de janvier 1935, son enthousiasme après la découverte de ce récit — c'est d'ailleurs précisément par un extrait de cette lettre que commence un article de Bobby Derie consacré aux lettres de Moore envoyées à Howard, mis en ligne en septembre 2021 sur son très riche et très lovecraftien blog anglophone “Deep Cuts in a Lovecraftian Vein” :
https://deepcuts.blog/2021/09/29/her-let...lle-moore/

Beruthiel Wrote:Mes nouvelles préférées sont plutôt Les Pigeons de l’horreur (très efficace et lovecraftienne aussi il me semble), Les Vers de la Terre (dont j’ai bien aimé l’atmosphère : la lande, les marécages, la brume…) et L’Homme Noir.

La nouvelle Les Pigeons de l'enfer (Pigeons from Hell), écrite en novembre et décembre 1934, est effectivement très lovecraftienne, et c'est un autre exemple, avec la Pierre noire (écrite plus tôt, en novembre 1930), d'un récit avec lequel Howard réussit à se hisser à la hauteur des grands récits de Lovecraft, comme je l'ai écrit plus haut. Sa spécificité est qu'il s'agit d'un récit d'épouvante ou d'horreur dont l'action se déroule dans le Sud des États-Unis : il constitue en fait une réponse de Howard à Lovecraft, lequel pensait et lui écrivait que la Nouvelle-Angleterre était l'endroit idéal où situer un récit de ce type, d'où notamment le fait que les personnages du début de l'histoire de Howard soient justement originaires de ce coin-là des États-Unis.

Les Vers de la Terre, écrit vers la fin de 1931 (peu de temps avant la création de Conan le Cimmérien), et L'Homme noir, écrit en février 1930, sont des récits historiques évoquant les Pictes, ce peuple panchronique dans l'univers fictif howardien, que l'on retrouve aussi bien dans les histoires de fantasy mettant en scène de Kull et Conan que dans ces nouvelles historiques dont nous parlons (leur caractère panchronique, mais aussi « marginal » vis-à-vis de la « civilisation », m'a toujours semblé être un point commun significatif avec les Drúedain ou Woses chez Tolkien). Les Vers de la Terre, dont l'action se situe dans le contexte antique de l'affrontement entre les Romains et les Pictes (menés par le roi Bran Mak Morn) au nord de l'actuelle Grande-Bretagne, est une histoire vraiment saisissante, un [emphase]« chef d'œuvre d'horreur macabre »[/emphase] disait Lovecraft, et dont je vois que tu as apprécié l'atmosphère, éminemment lovecraftienne tout en se situant dans un contexte historique éminemment howardien avec sa fameuse dichotomie barbarie/civilisation (sachant que Howard détestait ce symbole de l'impérialisme qu'était pour lui l'Empire romain). La description de l'intervention des êtres qui donnent son titre au récit est vraiment terrifiante. Quant à L'Homme noir, récit situé au Moyen Âge (au début du XIe siècle), dans un contexte plus gaélique (le personnage principal s'appelle Turlogh Dubh O'Brien, un renégat gaël), mais où les Pictes (et Bran Mak Morn) se rappellent au bon souvenir du lecteur, c'est une nouvelle où l'on sent présent le pessimisme de l'auteur, notamment quant au caractère absurde des actions humaines, particulièrement celles faisant couler le sang dans la violence : les propos sobrement échangés entre Turlogh Dubh et le prêtre Jérôme, survivants à la fin de l'aventure, sont en ce sens éloquents, dans un décor et un contexte rudes mais évoqués avec une certaine poésie dramatique digne du romantisme noir.

Parmi les récits du recueil, j'apprécie aussi celui qui lui donne son titre, Le Royaume des Chimères, écrit en 1926 et 1927, sans doute une des meilleures histoires du roi atlante Kull de Valusie (certaines de ces histoires de Kull figurent également dans deux autres recueils howardiens de la collection Fantasy du Livre de Poche — Les Rois de la nuit et Les Guerriers du Valhalla —, mais pas toutes puisque j'aurai préféré que l'on intègre aussi dans la sélection Le Coup de Gong, récit court mais excellent, déjà évoqué ici plusieurs fois par le passé). Et je trouve par ailleurs assez intéressant un autre récit du recueil Le Royaume des Chimères, la nouvelle Le Sang des Dieux (Blood of the Gods), publiée en 1935 et dont l'action mettant en scène l'aventurier américain Francis Xavier Gordon dit « El Borak » se situe au Moyen-Orient, mais l'intérêt est surtout pour une raison bien précise : le titre désigne de précieux rubis, très convoités mais sources de crimes et de souffrances, et le traitement dont ils font l'objet par la volonté d'Al Wazir, un des personnages dont l'esprit a été un temps perturbé, me fait irrésistiblement penser à ce que ferait probablement, à mon avis, n'importe quel héros howardien, y compris Conan, s'il tombait sur l'Anneau Unique (C'est vrai, quoi, à la fin : fussent-ils précieux, s'ils n'apportent au fond que du malheur, pourquoi s'embêter avec de tels objets ?)... ;-) ... quoique dans le cas de Conan confronté spécifiquement à l'Anneau Unique, comme je l'avais déjà écrit dans un autre fuseau l'année dernière, je crois qu'il identifierait comme un objet de sorcellerie, en soi très suspect et dont son instinct de barbare l'inciterait naturellement à se méfier.

Beruthiel Wrote:Merci encore pour les conseils !

You're welcome, Céline !

Peace and Love,

B.
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