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Robert E. Howard - Conan
#89
Beruthiel Wrote:Merci de nouveau pour avoir pris le temps de fournir toutes ces informations, c’est un plaisir de te lire !

Merci à toi pour ton intérêt. ^^

Beruthiel Wrote:Au conseil d’Elrond, c’est Glorfindel qui propose la solution utilisée par Al Wazir, cela fait-il de Glorfindel un héros howardien  ? ;)

Disons que, s'agissant de ce point précis, Glorfindel est « Howard-compatible »... ;-)

En y réfléchissant, on peut peut-être trouver une légère correspondance de principe au côté « revenant » de Glorfindel dans la réapparition du roi Kull de Valusie, surgi d'un très lointain passé, lors d'une bataille opposant les Pictes dirigés par Bran Mak Morn et des troupes romaines (Kull combattant naturellement du côté des Pictes), dans la nouvelle Les Rois de la nuit (Kings of the Night, écrite vers mars 1930 et publiée dans Weird Tales en novembre de la même année), figurant dans le recueil du même nom déjà cité précédemment. Ceci dit, globalement, le « trip elfique » très spécifique et très sophistiqué de Tolkien limite fortement par nature les comparaisons... mais ce qui ne veut pas dire pour autant que ce soit impossible, notamment dans le cas des peuples panchroniques que sont aussi bien les Pictes howardiens et les Drúedain/Woses tolkieniens, déjà évoqués précédemment.

On pourrait aussi parler, à cette aune, des arbres effrayants et s'animant de façon menaçante auxquels est confronté le roi Kull chevauchant seul vers la mer, dans le poème de Howard Le Roi et le Chêne (The King and the Oak), figurant lui aussi dans le recueil Les Rois de la nuit : ces arbres peuvent volontiers en rappeler d'autres, tout aussi dangereux et s'animant également chez Tolkien, à savoir, dans le Seigneur des Anneaux, les Huorns de la forêt de Fangorn, ainsi que le Vieil Homme Saule (Old Man Willow) et les autres arbres de la Vieille Forêt (Old Forest), contre lesquels le peuple des Hobbits a lutté en Pays de Bouc ou Pays-de-Bouc (Buckland), ce dont peut d'ailleurs notamment témoigner la toponymie de cette région du Comté (notre ami JR/Isengar en parle dans le septième itinéraire de ses fameuses Promenades au Pays des Hobbits, dont il nous reste en ces lieux, pour mémoire, une ancienne version en ligne dans la rubrique « Précieux héritage » de JRRVF).

À noter que l'on trouve tout de même des allusions à des elfes dans certains récits howardiens de fantasy, notamment dans certaines histoires de Kull. Le personnage de l'ambassadeur picte Ka-nu est ainsi comparé à un elfe — dans un sens féérique traditionnel, voire plus exactement dans le sens du terme « elfe » tel qu'il s'applique dans la mythologie nordique — dans les nouvelles Le Royaume des Chimères (The Shadow Kingdom), déjà citée, et Le Chat et le Crâne (The Cat and the Skull, aussi connue sous le titre Delcardes' Cat). Du reste, concernant cette dernière, que tu as peut-être lue aussi Céline, il s'agit encore d'une nouvelle qui commence bien et avec une conclusion intéressante, s'agissant du chat, ou plus précisément de la mystérieuse chatte nommée Saremes et censée avoir la faculté de parler, dont il est question dans le récit (avec une introduction d'une part de fantastique, au sens todorovien du terme, dans un contexte de fantasy), mais c'est un texte qui souffre malheureusement d'un traitement un peu hasardeux du récit par l'auteur, Howard ayant cru, semble-t-il, qu'il pouvait changer le rôle du principal antagoniste de l'histoire en cours de route sans que cela se voit... alors que si, justement, ça se voit. ^^'

Incidemment (©Elendil), cette histoire de Kull, Le Chat et le Crâne, écrite par Robert E. Howard à l'âge de 22 ans (en 1928), m'avait en partie inspiré une parabole pour définir la fantasy, que j'appelle la « parabole de la chatte » (dont j'avais parlé en introduction lors de ma conférence sur Tolkien et Howard, dans le cadre du Séminaire Tolkien à l'ENS en 2017), et qui s'inspirait en partie aussi d'une idée du critique Denis Guiot, lequel propose lui-même depuis longtemps une « parabole du chat » régulièrement diffusée sur le site du festival des Imaginales d'Épinal, mais d'une manière assez plate et peu poétique à mon goût :
https://web.archive.org/web/201704100356...maginaires
Même si le propos est globalement le même sur le fond (distinguer fantastique, fantasy et science-fiction), j'avais préféré essayer d'être plus immersif, et donc de partir d'une scène s'inspirant directement du texte de la nouvelle de Howard, dans laquelle apparaîtrait cette belle jeune femme, nommée Delcardes dans le récit : [emphase]« elle était étendue nonchalamment sur une couche de soie, ressemblant elle-même à quelque splendide créature féline »[/emphase], avec auprès d'elle [emphase]« le chat, une femelle du nom de Saremes, nonchalamment étendu sur un coussin de soie qui lui était réservé »[/emphase]...

[Image: 1732787337_delcardes_saremes_-_justin_sw...s_2006.jpg]
[small]Delcardes et Saremes, illustration par Justin Sweet de la nouvelle de Robert E. Howard The Cat and the Skull, pour le recueil Kull: Exile of Atlantis (Del Rey Books / Ballantine Books), 2006 (publié en français sous le titre Kull le roi atlante, Bragelonne, 2010.[/small]

À comparer peut-être avec Berúthiel chez Tolkien, avec ses chats ? ;-)
J'avoue cependant ne pas avoir beaucoup creusé la question dans le cadre de mes recherches, mais cela faisait partie des pistes restant à explorer.

Me vient, en passant, une idée de fan-fiction assumée pour showrunners en mal d'inspiration : « Delcardes ou la jeunesse de Berúthiel »... Au point où on en est en matières d'adaptations, pour l'un comme pour l'autre des deux écrivains, pourquoi pas ? On pourrait même aller plus loin en mettant dans l'équation quelques références antiquisantes et orientalisantes communes à la poésie des deux auteurs, de la [emphase]“girl of magic”[/emphase] rencontrée sur la route vers Babel (Babylone) qu'évoque Howard dans son poème The Road to Babel (figurant dans une lettre de septembre 1927 adressée à son ami Tevis Clyde Smith) jusqu'à la reine de Babylone ([emphase]“Queen of Babylon”[/emphase]) mise en scène par Tolkien dans son poème The Ruined Enchanter (écrit initialement vers 1919, puis révisée pour la dernière fois vers 1927)...

[colonne][gauche=Robert E. Howard (1906-1936), <i>The Road to Babel</i>, poème extrait d'une lettre à Tevis Clyde Smith, vers le mi-septembre ou la fin de septembre 1927, in Rob Roehm et John Bullard (éd.), <i>The Collected Letters of Robert E. Howard</i>, volume 1 (1923-1929), 2e édition, The Robert E. Howard Foundation Press, 2021 (1re édition : 2007), Lettre 054, p. 132-135 (lettre p. 125-136).]Along the road to Babel
When dawn was in the sky
I met you, girl of magic,
A morn of sorcery.

[...]

Like some far constellation
Beyond the human ken
You turned your eyes upon me —
I saw you truly then.

Too deep your eyes for loving
Too deep for sin or mirth;
I saw you then as Woman
The Woman of the Earth.

Like husks slipped down your vestry
The naked soul to leave
I saw you then as Woman
From Thais unto Eve.

Dian you were and Ishtar
Europa, Jezebel,
The fundamental Woman
For whom all mankind fell.

[...]

You laughed among the planets
When Lucifer was hurled
From out the starry realms
To haunt a bestial world.

You sat enthroned by Sargon
You reigned by Nero's side
You knew the couch of Ptolemy
You were a pharaoh's bride.

[...]

Ah, Lilith, Phryne, Thais,
I hale you in my rime;
Woman of all world's women,
The woman of all Time.[/gauche][droite=J. R. R. Tolkien (1892-1973), <i>The Ruined Enchanter</i>, poème in Christina Scull et Wayne G. Hammond (éd.), <i>The Collected Poems of J.R.R. Tolkien</i>, volume 1 (1910-1919), HarperCollins<i>Publishers</i>, 2024, poème 62 (?1919-<i>c.</i> 1927), version C (finale), p. 434-445 (version C p. 440-442).]





Long have I dwelt in Belmarye,
And fair my garden is to see.
For walls of magic ring it round,
And rooted deep in enchanted ground
There grows a dark enchanted tree.

[...]

What voices murmur at my gates?
Behold! with a trump a herald waits,
And blows a fanfare proud thereon:
‘Bow down, ye walls, and ope, ye gates!
I serve the Queen of Babylon.’

My eyes are dim — but through the bars
I see a thousand throngéd cars
By lions drawn; a host untold
Of dark-haired men with scimitars
And elephants and spears and gold.

Ah me! the Queen of Babylon,
The gleaming glory she hath on!
No magic doth she seek of me,
A wizard wild whose craft is gone;
She comes to wonder at my tree.

‘I bid thee wealth of treasures old,
I bid thee towers of hoarded gold
And silver flowing like the sea!’
‘No lady, it may not be sold.’
And still she lusteth for my tree.

[...][/droite][/colonne]

Mais j'arrête là avec mes associations d'idées littéraires particulières...

S'agissant de la « parabole de la chatte » en question plus haut, je devais en tout cas la faire figurer en introduction de mon livre et Emmanuelle Ramberg en avait fait une illustration (parmi d'autres) pour ce projet, dont l'aboutissement est aujourd'hui suspendu sine die. Il faudra que je réfléchisse à quoi faire éventuellement, malgré tout, de tout cela... mais si j'arrive à mener à bien cet autre petit projet pour JRRVF dont j'ai parlé ailleurs, disons que ce sera déjà ça.

Pour en revenir à Howard et à la place de peuples et créatures imaginaires dans ses récits de fantasy, certains textes de l'auteur apprennent ou rappellent au lecteur que Conan le Cimmérien, comme d'autres personnages howardiens, est un homme imaginatif, voire superstitieux, et qu'il croit notamment en l'existence des goules, des gobelins, des hobgobelins (“[emphase]hobgoblins[/emphase]”), des nécromanciens, des mages et des nains (“[emphase]dwarfs[/emphase]”) : Howard évoque notamment les goules (“[emphase]ghouls[/emphase]”), les gobelins (“[emphase]goblins[/emphase]”) et les nécromanciens (“[emphase]necromancers[/emphase]”) comme faisant partie de ce qu'il appelle explicitement la mythologie (“[emphase]mythology[/emphase]”) de Conan dans la nouvelle Chimères de Fer dans la clarté lunaire (Shadows in the Moonlight / Iron Shadows in the Moon), seule nouvelle howardienne et seule histoire de Conan dont on soit à peu près sûr, du reste, qu'elle a été lue par Tolkien dans les années 1960. Cela tend à expliquer, entre autres (car il y a évidemment aussi l'expérience vécue du personnage), que l'aventurier barbare devenu roi soit notamment viscéralement méfiant face à tout ce qui est assimilable à de la sorcellerie ou à de la magie... d'où sa réaction très probable, à mon avis, face à un objet comme l'Anneau Unique.

Peace and Love,

B.
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