Voilà déjà un certain temps que je n’ai rien écrit ici, pourtant cet automne et ce début d’hiver ont été fertiles en découvertes pour moi, notamment Tallis, Corelli, Boccherini, Cherubini, Schmitt ou Villa-Lobos. Hélas le temps me manquerait pour chroniquer tout cela, d’autant que je n’ai pris aucune note sur le moment.
Par conséquent, je me contenterai à nouveau de deux petits compléments, cette fois du côté de la musique française. En premier lieu, j’aimerais revenir à Fauré, car si je vous ai déjà parlé de ses œuvres instrumentales, je n’avais rien pu vous dire de ses mélodies, faute de connaître ce domaine. Et pourtant, si Fauré est célèbre à juste titre, c’est en grande partie à cause de son talent pour la musique chantée, qui éclate dans son Requiem, mais qui est tout aussi visible dans les très nombreuses mélodies qu’il a écrites au cours des ans. Il s’avère justement que le ténor Cyrille Dubois et le pianiste Tristan Raës en ont récemment proposé la première intégrale, qui a été publiée par Aparte, avec le soutien du Palazetto Bru Zane (il faudra qu’à l’occasion nous évoquions l’immense contribution de la Fondation Bru Zane à la redécouverte de la musique classique française du XIXe siècle). Cette intégrale comprend quelques mélodies transcrites par les interprètes, parce qu’elles avaient à l’origine été composées pour voix de femme, mais il semble que Fauré lui-même était favorable à des transcriptions de cet ordre, aussi la démarche n’a-t-elle rien de choquant. Au demeurant, ces transcriptions sont particulièrement réussies. Impossible pour moi de discerner à l’écoute quel morceau est originellement pour voix d’homme ou de femmes.
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Difficile d’ailleurs de faire un choix dans cet ensemble, qui est pourtant d’une grande variété, car Fauré n’a cessé de réinventer sa musique. J’ai particulièrement apprécié certaines de ses mélodies de jeunesse, notamment Puisque j’ai mis ma lèvre (Op. posth., mais écrit en 1862), sur un poème de Victor Hugo, Les Matelots (Op. 2 n° 2), sur un poème de Théophile Gautier ou encore Clair de lune (Op. 46 n° 2), sur un poème de Paul Verlaine. Toutefois, il me semble que c’est la poésie d’Armand Silvestre que Fauré appréciait particulièrement à cette époque, et tous les textes de cet écrivain qu’il a mis en musique mériteraient d’être cités. Je n’en mentionnerais qu’un, le Pays des rêves (Op. 39 n° 3), mais c’est un choix assez arbitraire de ma part. Fauré n’a commencé à écrire de véritables cycles de mélodies qu’à partir des Cinq mélodies « de Venise » (Op. 58), mais les cycles qu’il a composés dans sa maturité sont d’une immense sensibilité et n’importe quel mélomane devrait écouter la Bonne Chanson (Op. 61), sur des textes de Verlaine ou la Chanson d’Ève (Op. 95), sur des poèmes de Charles Van Lerberghe. Quant au cycle de l’Horizon chimérique (Op. 118), sur des textes de Jean de la Ville de Mirmont, c’est assurément l’un des chefs d’œuvre de Fauré, à l’égal de son Requiem. Voilà pour ce bref aperçu, mais je ne peux que vous inviter à aller plus loin et à écouter aussi toutes les mélodies que je n’ai pas citées : il est difficile de se tromper, car ce sont presque toutes de magnifiques œuvres. Il n’y a guère que C’est la paix (Op. 114), œuvre de commande sur un poème (assez médiocre) de Gilette de Besgador, pour fêter la victoire des alliés en 1919, qui ne soit guère une réussite.
Si je reviens maintenant une génération et demi avant Fauré, j’aimerais évoquer la troisième compositrice – et deuxième Française – qui est entrée dans mon audiothèque, Louise Farrenc (1804-1875), qui a été la première femme de toute l’Europe à devenir professeur titulaire d’une classe instrumentale (le piano) dans un Conservatoire (et celui de Paris, rien de moins). Pianiste talentueuse, elle a pris des cours avec les virtuoses Johann Nepomuk Hummel et Ignaz Moscheles lors de leurs séjours à Paris. Pour la théorie musicale, la composition et l’orchestration, elle a aussi suivi l’enseignement du célèbre Antoine Reicha (élève de Salieri, ami de Haydn, qui a aussi enseigné à Berlioz, Liszt, Gounod et Frank, entre autres…) Toutefois, les cours de composition du Conservatoire n’étaient alors pas ouverts aux femmes, et elle a donc dû avoir Reicha comme professeur à titre privé, ce qui témoigne du soutien sans faille que lui apporta son mari, le flûtiste et musicologue Aristide Farrenc. Il est manifeste que l’époque n’était encore guère favorable aux femmes compositrices, particulièrement à celles qui se lançaient dans la musique symphonique, comme le fit Farrenc, car elles ne pouvaient diriger elles-mêmes la première représentation de leurs œuvres (ce que durent faire Berlioz et bien d’autres). Au surplus, c’était alors l’opéra qui était le genre de prédilection à Paris, et il existait fort peu d’orchestres qui se consacraient à la musique symphonique, hormis le fameux Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire, réputé pour son conservatisme.
Tout cela permet de mesurer le talent de Louise Farrenc, puisqu’en dépit de toutes ces difficultés, elle parvint à faire créer sa première symphonie à Bruxelles, puis à Paris, et surtout pour faire donner la première représentation de sa troisième symphonie par l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire en 1849. Après la mort de sa fille Victorine en 1859, Louise Farrenc ne composa quasiment plus, mais elle se tourna en revanche vers la musicologie et devint l’une des pionnières de la recherche et de l’édition de la musique ancienne. Entre 1861 et 1872, elle publia avec son époux les vingt-trois volumes du Trésor des pianistes, une des premières anthologies de la musique pour clavier, proposant des éditions fidèles d’œuvres allant du XVIe au XIXe siècle.
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Pour parler maintenant de sa musique, j’ai découvert Louise Farrenc au travers d’une intégrale de sa musique symphonique enregistrée par Insula Orchestra sous la direction de la talentueuse Laurence Equilbey, chez Erato. Il y a là ses trois symphonies, ainsi que ses deux ouvertures de concert, genre alors récent, puisqu’il fut inventé par Mendelssohn et Berlioz ; Farrenc fut d’ailleurs la première à proposer des ouvertures de concert qui ne fassent pas appel à un contenu extra-musical. L’Ouverture n° 1 (Op. 23) en Mi mineur est une belle pièce, mais je dois dire que j’ai encore plus apprécié l’Ouverture n° 2 (Op. 24) en Mi bémol, plus dramatique, où les blocs orchestraux dialoguent avec un talent consommé. Mais c’est vraiment avec ses symphonies que Louise Farrenc rivalise avec les meilleurs compositeurs français du XIXe siècle. Son style est très beethovénien, sans la moindre influence de Brahms, et c’est peut-être la seule des compositeurs que je connaisse qui parvienne à combiner la légèreté et la transparence mélodiques dont Beethoven sait faire preuve avec son talent pour les passages orchestraux denses et puissants. Cela est peut-être dû à au talent tout particulier de Louise Farrenc pour composer les passages destinés aux bois.
L’introduction des thèmes successifs de sa Symphonie n° 1 (Op. 32) en Ut mineur pourrait presque faire penser à la manière dont Tolkien décrit l’Ainulindalë, tandis que les symétries et les motifs doubles font de sa Symphonie n° 2 (Op. 35) en Ré une œuvre originale et mémorable. Toutefois, c’est incontestablement sa Symphonie n° 3 (Op. 36) en Sol mineur qui constitue son véritable chef d’œuvre. L’ouverture du premier mouvement Andante – Allegro par le hautbois et le développement du second thème par les bois sont déjà remarquable, mais le troisième mouvement Scherzo : Vivace possède une évidence mélodique rare, qui évoque par moment les symphonies de Mendelssohn. Quant au final Andante – Allegro, il conclut avec bonheur une œuvre injustement oubliée, qui mériterait amplement de figurer au répertoire des grands orchestres européens.
E.
P.S. : J'ai indiqué les liens vers YouTube pour toutes les interprétations que j'évoque.
Par conséquent, je me contenterai à nouveau de deux petits compléments, cette fois du côté de la musique française. En premier lieu, j’aimerais revenir à Fauré, car si je vous ai déjà parlé de ses œuvres instrumentales, je n’avais rien pu vous dire de ses mélodies, faute de connaître ce domaine. Et pourtant, si Fauré est célèbre à juste titre, c’est en grande partie à cause de son talent pour la musique chantée, qui éclate dans son Requiem, mais qui est tout aussi visible dans les très nombreuses mélodies qu’il a écrites au cours des ans. Il s’avère justement que le ténor Cyrille Dubois et le pianiste Tristan Raës en ont récemment proposé la première intégrale, qui a été publiée par Aparte, avec le soutien du Palazetto Bru Zane (il faudra qu’à l’occasion nous évoquions l’immense contribution de la Fondation Bru Zane à la redécouverte de la musique classique française du XIXe siècle). Cette intégrale comprend quelques mélodies transcrites par les interprètes, parce qu’elles avaient à l’origine été composées pour voix de femme, mais il semble que Fauré lui-même était favorable à des transcriptions de cet ordre, aussi la démarche n’a-t-elle rien de choquant. Au demeurant, ces transcriptions sont particulièrement réussies. Impossible pour moi de discerner à l’écoute quel morceau est originellement pour voix d’homme ou de femmes.
![[Image: 91XJjkJVTZL._SL1500_.jpg]](https://m.media-amazon.com/images/I/91XJjkJVTZL._SL1500_.jpg)
Difficile d’ailleurs de faire un choix dans cet ensemble, qui est pourtant d’une grande variété, car Fauré n’a cessé de réinventer sa musique. J’ai particulièrement apprécié certaines de ses mélodies de jeunesse, notamment Puisque j’ai mis ma lèvre (Op. posth., mais écrit en 1862), sur un poème de Victor Hugo, Les Matelots (Op. 2 n° 2), sur un poème de Théophile Gautier ou encore Clair de lune (Op. 46 n° 2), sur un poème de Paul Verlaine. Toutefois, il me semble que c’est la poésie d’Armand Silvestre que Fauré appréciait particulièrement à cette époque, et tous les textes de cet écrivain qu’il a mis en musique mériteraient d’être cités. Je n’en mentionnerais qu’un, le Pays des rêves (Op. 39 n° 3), mais c’est un choix assez arbitraire de ma part. Fauré n’a commencé à écrire de véritables cycles de mélodies qu’à partir des Cinq mélodies « de Venise » (Op. 58), mais les cycles qu’il a composés dans sa maturité sont d’une immense sensibilité et n’importe quel mélomane devrait écouter la Bonne Chanson (Op. 61), sur des textes de Verlaine ou la Chanson d’Ève (Op. 95), sur des poèmes de Charles Van Lerberghe. Quant au cycle de l’Horizon chimérique (Op. 118), sur des textes de Jean de la Ville de Mirmont, c’est assurément l’un des chefs d’œuvre de Fauré, à l’égal de son Requiem. Voilà pour ce bref aperçu, mais je ne peux que vous inviter à aller plus loin et à écouter aussi toutes les mélodies que je n’ai pas citées : il est difficile de se tromper, car ce sont presque toutes de magnifiques œuvres. Il n’y a guère que C’est la paix (Op. 114), œuvre de commande sur un poème (assez médiocre) de Gilette de Besgador, pour fêter la victoire des alliés en 1919, qui ne soit guère une réussite.
Si je reviens maintenant une génération et demi avant Fauré, j’aimerais évoquer la troisième compositrice – et deuxième Française – qui est entrée dans mon audiothèque, Louise Farrenc (1804-1875), qui a été la première femme de toute l’Europe à devenir professeur titulaire d’une classe instrumentale (le piano) dans un Conservatoire (et celui de Paris, rien de moins). Pianiste talentueuse, elle a pris des cours avec les virtuoses Johann Nepomuk Hummel et Ignaz Moscheles lors de leurs séjours à Paris. Pour la théorie musicale, la composition et l’orchestration, elle a aussi suivi l’enseignement du célèbre Antoine Reicha (élève de Salieri, ami de Haydn, qui a aussi enseigné à Berlioz, Liszt, Gounod et Frank, entre autres…) Toutefois, les cours de composition du Conservatoire n’étaient alors pas ouverts aux femmes, et elle a donc dû avoir Reicha comme professeur à titre privé, ce qui témoigne du soutien sans faille que lui apporta son mari, le flûtiste et musicologue Aristide Farrenc. Il est manifeste que l’époque n’était encore guère favorable aux femmes compositrices, particulièrement à celles qui se lançaient dans la musique symphonique, comme le fit Farrenc, car elles ne pouvaient diriger elles-mêmes la première représentation de leurs œuvres (ce que durent faire Berlioz et bien d’autres). Au surplus, c’était alors l’opéra qui était le genre de prédilection à Paris, et il existait fort peu d’orchestres qui se consacraient à la musique symphonique, hormis le fameux Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire, réputé pour son conservatisme.
Tout cela permet de mesurer le talent de Louise Farrenc, puisqu’en dépit de toutes ces difficultés, elle parvint à faire créer sa première symphonie à Bruxelles, puis à Paris, et surtout pour faire donner la première représentation de sa troisième symphonie par l’Orchestre de la Société des concerts du Conservatoire en 1849. Après la mort de sa fille Victorine en 1859, Louise Farrenc ne composa quasiment plus, mais elle se tourna en revanche vers la musicologie et devint l’une des pionnières de la recherche et de l’édition de la musique ancienne. Entre 1861 et 1872, elle publia avec son époux les vingt-trois volumes du Trésor des pianistes, une des premières anthologies de la musique pour clavier, proposant des éditions fidèles d’œuvres allant du XVIe au XIXe siècle.
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Pour parler maintenant de sa musique, j’ai découvert Louise Farrenc au travers d’une intégrale de sa musique symphonique enregistrée par Insula Orchestra sous la direction de la talentueuse Laurence Equilbey, chez Erato. Il y a là ses trois symphonies, ainsi que ses deux ouvertures de concert, genre alors récent, puisqu’il fut inventé par Mendelssohn et Berlioz ; Farrenc fut d’ailleurs la première à proposer des ouvertures de concert qui ne fassent pas appel à un contenu extra-musical. L’Ouverture n° 1 (Op. 23) en Mi mineur est une belle pièce, mais je dois dire que j’ai encore plus apprécié l’Ouverture n° 2 (Op. 24) en Mi bémol, plus dramatique, où les blocs orchestraux dialoguent avec un talent consommé. Mais c’est vraiment avec ses symphonies que Louise Farrenc rivalise avec les meilleurs compositeurs français du XIXe siècle. Son style est très beethovénien, sans la moindre influence de Brahms, et c’est peut-être la seule des compositeurs que je connaisse qui parvienne à combiner la légèreté et la transparence mélodiques dont Beethoven sait faire preuve avec son talent pour les passages orchestraux denses et puissants. Cela est peut-être dû à au talent tout particulier de Louise Farrenc pour composer les passages destinés aux bois.
L’introduction des thèmes successifs de sa Symphonie n° 1 (Op. 32) en Ut mineur pourrait presque faire penser à la manière dont Tolkien décrit l’Ainulindalë, tandis que les symétries et les motifs doubles font de sa Symphonie n° 2 (Op. 35) en Ré une œuvre originale et mémorable. Toutefois, c’est incontestablement sa Symphonie n° 3 (Op. 36) en Sol mineur qui constitue son véritable chef d’œuvre. L’ouverture du premier mouvement Andante – Allegro par le hautbois et le développement du second thème par les bois sont déjà remarquable, mais le troisième mouvement Scherzo : Vivace possède une évidence mélodique rare, qui évoque par moment les symphonies de Mendelssohn. Quant au final Andante – Allegro, il conclut avec bonheur une œuvre injustement oubliée, qui mériterait amplement de figurer au répertoire des grands orchestres européens.
E.
P.S. : J'ai indiqué les liens vers YouTube pour toutes les interprétations que j'évoque.

