28-03-2025, 15:07
Tolkien et la Nature
Après l'écoute (Tolkien Reading Day), le dialogue.
Lundi soir 24 mars a donc eu lieu la première des trois conférences grand public au grand auditorium du Collège.
Un public nombreux et varié en tous genres.
[small]& Parmi les compagnons de route, j'ai eu la joie de revoir Vincent, Moraldandil, Benilbo ... et de voir enfin en chair et en os Swing Kid ! :)[/small]
Rémi Brague a traité la question que nous lui avions posée : que nous dit la Nature chez Tolkien ?
Après avoir préalablement distingué trois grand sens du mot nature :
1) l'ensemble des réalités non faites par l'homme
2) l'ensemble des caractéristiques de telle réalité (la nature propre de tel genre d'être)
3) la force créatrice, le principe derrière ces réalités 1) et caractéristiques propres 2),
Le conférencier a commencé par citer la fin de la note D de l'essai sur le conte de fées où Tolkien rapporte son avidité, enfant, pour l'étude de la Nature, et l'équivoque très tôt ressentie sur les mots qui voulait le pousser indûment à réserver cette étude à la Science et à le frustrer de la Faërie. Cette Science qui, depuis le projet de Francis Bacon en Angleterre (projet repris chez nous par Descartes, Comte et Bernard), cherche les lois de la Nature afin de la maîtriser.
Les limites de cette Science sont bien montrées, dit Rémi Brague, par la confrontation entre Gandalf et Saruman : [emphase]« Celui qui brise une chose pour découvrir ce qu'elle est a quitté le chemin de la sagesse »[/emphase], confrontation qui lui évoque celle de Goethe à Newton. Il enchaîne avec l'essai sur le conte de fées et le besoin de recouvrer [emphase]« une vue claire [des] choses comme nous sommes (ou étions) censés les voir [:] débarrassées du caractère de possession »[/emphase] pour trouver, avec la figure de Tom Bombadil, l'extrême opposé de l'idéal de Francis Bacon. Étudier la Nature peut recevoir une autre acception que celle de la Science : la Nature peut être entendue comme un message qui nous est adressé et sa lecture comme une sagesse.
Par ailleurs, reprenant la finale de la note D de l'essai sur le conte de fées où Tolkien dit qu'il y a un part de l'homme qui n'est pas nature, le parallèle est fait avec le Silmarillion où il est dit qu'Eru [emphase]« voulut que le cœur des Hommes soit porté au-delà du monde, et qu’au-dedans il ne trouvât aucun repos »[/emphase], allusion très précise et quasi citation littérale de s. Augustin : « Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose en toi » (Confessions, i, 1, 1). On en retrouve des marques dans le Seigneur des Anneaux quand par exemple les Hobbits, au récit de Tom de la vie de la forêt, se sentent étrangers tandis que [emphase]« toutes les autres choses étaient chez elles »[/emphase].
Être au-delà de la Nature n'implique pas que nous soyons au-dessus d'elle sinon métaphoriquement. Bombadil est celui qui oppose le refus le plus net à l'asservissement de la Nature par le projet moderne que résume l'expression bien connue de Descartes « maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, VI) qui faisait coïncider en toute connaissance de causes la maîtrise (politique) et la possession (économique), coïncidence qui n'existait jusque là que dans le servage. Tom Bombadil renvoie quant à lui à une maîtrise sans possession (cf. les paroles de Baie d'Or à Frodo), telle que celle qui fut confiée à l'origine à Adam dans la Genèse (1, 26.28). [small](*)[/small]
Passant au second sens du mot nature, celui que nous employons pour parler de la nature des choses, le conférencier observe que son emploi est rare dans les récits tolkieniens, entre autres parce que les termes trop abstraits sont généralement évités par Tolkien.
En l'occurrence, il préfère le mot way — intraduisible d'un seul mot en français : il dit à la fois le chemin et la manière — pour parler de la nature des choses, qu'il s'agisse de celle des dragons, des arbres, des hobbits, etc. ou encore de Gollum, et même des œuvres rationnelles puisque le mot est appliqué aux chansons qui, comme le dit Sylvebarbe, [emphase]« tout comme les arbres, ne portent leurs fruits qu'au moment voulu et à leur manière »[/emphase]. Terme extrêmement intéressant car pré-philosophique (Leo Strauss), il témoigne d'une expérience des choses antérieure à la distinction entre art (ou culture) et nature, embrassant le commun entre eux.
Or, ce terme est particulièrement lourd de sens : une voie, un chemin, n'a rien de statique, il mène quelque part, contrairement à ce que la légende moderniste tant à faire croire depuis quelques siècles. Quelques formules ramassées le disent comme, dans l'Akallabêth, la désignation de l'immortalité des Elfes : elle n'est pour eux ni récompense ni châtiment mais [emphase]« l'accomplissement de leur être (fulfilment of their being) »[/emphase].
La nature est ainsi un guide vers le bien : aller contre la nature, c'est aller vers les ennuis, ainsi que les prosaïques Hobbits, peu portés sur les spéculations philosophiques mais non dépourvus de bon sens, le perçoivent : [emphase]« Il faudra en payer le prix, disait-on. Ce n'est pas naturel et les ennuis viendront (It isn’t natural, and trouble will come of it!) ! »[/emphase] lisons-nous à la première page du Seigneur des Anneaux. Le bon sens des Hobbits rejoint du reste la sagesse des Elfes, lesquels définissent le bien comme étant [emphase]« ce qui est fidèle à sa nature et à sa fonction (true to its nature et function) »[/emphase].
S'il en est ainsi, c'est parce que la Nature, elle-même se composant d'êtres ayant chacun une nature, est créée. L'Ainulindalë rappelle explicitement l'image augustinienne, comparant le Créateur à un « musicien ineffable qui conduirait la grande symphonie de l'histoire » (Epist. CXXXVIII, 1, 5). Le dynamisme de la création chez Tolkien n'a rien de fixiste ni d'évolutionniste. Elle fait songer à la « création continue d'imprévisible nouveauté » de Bergson (in le possible et le réel).
Dans cette Création qui est fondamentalement bonne, se pose alors le mystère de l'existence du mal. Pour Tolkien, comme pour les Néoplatoniciens, les Pères de l'Église et les Scolastiques, le mal n'a pas d'existence positive, il n'est qu'une privation : il ne fait que sembler être, il ne fait que singer l'être. Ainsi de Melkor ou de Sauron qui ne peuvent que contrefaire les choses (ou la compréhension que l'on en a). Si bien qu'il nous revient non pas de décider du bien et du mal mais de les discerner comme des réalités pré-existantes :
[citation=Le Seigneur des Anneaux, III.2]Le bien et le mal n'ont pas changé depuis l'année dernière ; et ils ne sont pas non plus une chose chez Elfes et les Nains et une autre chez les Hommes. Il appartient à chacun de les discerner aussi bien dans la Forêt d'Or que dans sa propre maison.[/citation]
[small](*) Ce faisant Tom renvoie au paradis terrestre — de même Baie d'Or qui évoque à Rémi Brague la très énigmatique Matelda de la Divine Comédie de Dante (Purgatorio, XXVIII, 40-41).[/small]
[séparation]
Commentaires personnels
C'est peu dire que j'ai été impressionné par Rémi Brague, bien que familier d'une partie de son travail philosophique (sur un sujet connexe à celui de la conférence, voir Rémi Brague, Le Règne de l’homme. Genèse et échec du projet moderne, Paris, Gallimard, 2015). Plus familier de C.S. Lewis, il n'avait lu que le Seigneur des Anneaux. Suite à notre demande de conférence, il a lu le Hobbit, le Silmarillion et l'essai sur le conte de fées, et relu le Seigneur des Anneaux. C'est ainsi sans rien connaître des textes postérieurs, plus explicitement philosophiques et théologiques (notamment HoMe X) qu'il a en a saisi tout le sens (voir ce que j'avais moi-même entamé sur le sujet ici : l'essentiel des références appartenait à ces textes postérieurs). Ce qui montre, au passage, que la dimension spirituelle (au sens large) de l'œuvre tolkienienne n'est ni une réorientation tardive ni une annexe rajoutée après coup (ce sur quoi je serai amener à dire quelque chose lors de mon intervention au colloque le 16 mai prochain).
Une excellente conférence. Il fallait bien toutefois montrer à quel point elle était excellente en faisant preuve d'une petite sottise en contrepoint. Je m'y suis employé, à la fin, en déniant toute dépendance des langues secondaires à nos langues primaires. Que ce message soit l'occasion de corriger cette sottise. J'ai été plus royaliste que le roi en prenant la défense de l'indépendance des langues elfiques, faisant mienne l'irritation de Tolkien quand on analysait sa subcréation (langues ou histoires) à partir des ressemblances externes, car on manquait alors inévitablement le sens et l'organisation internes de la forme nouvelle en laquelle la matière de son œuvre avait été recomposée. Mais cela n'empêche aucunement de nombreuses correspondances, qui étaient le fait de réminiscences inévitables (voir par exemple « The problem of ROS », HoMe XII). Je remercie Bertrand d'avoir ré-ajusté son ami ;).
De très bons échanges avec la salle ensuite. De peur sans doute que ce qui précédait ne fût pas suffisamment pêchu, Benilbo attire l'attention de notre conférencier sur ce passage de la lettre n°131 où, dans une note, Tolkien décrit la Lumière de Valinor d'avant la Chute comme étant une lumière sans le divorce que nous pouvons maintenant connaître entre la raison (scientifique ou philosophique) et l'imagination (artistique) ou entre le bon et le beau. Excellente question qui évoque à Rémi Brague la séparation entre les transcendantaux. La prochaine fois Benjamin, c'est toi qui sera le discutant de Rémi Brague ;). De mon côté, cela m'a fait pensé, naturellement, à la figure d'Aragorn et au poème de Bilbo rédigé pour lui : [emphase]« tout ce qui est or ne brille pas »[/emphase] ...
Un auditeur demandait aussi à Rémi Brague si l'on pouvait trouver un rapport particulier de chacun des peuples d'Arda à la Nature. Question qui ne pouvait être traitée ainsi sinon par une conférence dédiée. Pour ma part, je risquerai, puisque l'attente de l'auditeur concernait principalement les Hobbits, que ceux-ci — et c'est en lien avec leur bon sens dont il fut question dans la conférence — ont le sens de la place des choses et de leurs proportions. J'ai toujours été très ému par Sam résistant à la tentation de l'Anneau :
[citation=LR, VI, 1 ]In that hour of trial it was the love of his master that helped most to hold him firm; but also deep down in him lived still unconquered his plain hobbit-sense: he knew in the core of his heart that he was not large enough to bear such a burden, even if such visions were not a mere cheat to betray him. The one small garden of a free gardener was all his need and due, not a garden swollen to a realm; his own hands to use, not the hands of others to command.[/citation]
Enfin j'ai noté la question de cet auditeur qui a bien saisi l'impasse dans laquelle nous sommes et qui demandait : « quelle issue ? ». C'est moi qui ai répondu mais trop vite, en me contentant de dire le pessimisme de Tolkien, et que, pour nous, il nous restait à « jeter l'Anneau ». Il eût été plus juste sans doute de parler de « défaire l'Anneau ». Mais surtout, il y avait moyen de faire le lien entre cela et la conférence. Puisque l'Anneau n'est détruit que parce que la Providence y a pourvu, aperçu de [emphase]« la victoire ultime »[/emphase] (L 195). Ou, comme le dit Finrod dans l'Athrabeth :
[citation=Athrabeth, p.308, 320]Ye also, we hold (being instructed by the Great who know), are Children of Eru, and your fate and nature is from Him. […] [So our hope/trust Estel] is not defeated by the ways of the world, for it does not come from experience, but from our nature and first being. If we are indeed the Eruhin, the Children of the One, then He will not suffer Himself to be deprived of His own, not by any Enemy, not even by ourselves. This is the last foundation of Estel, which we keep even when we contemplate the End: of all His designs the issue must be for His Children’s joy.[/citation]
Après l'écoute (Tolkien Reading Day), le dialogue.
Lundi soir 24 mars a donc eu lieu la première des trois conférences grand public au grand auditorium du Collège.
Un public nombreux et varié en tous genres.
[small]& Parmi les compagnons de route, j'ai eu la joie de revoir Vincent, Moraldandil, Benilbo ... et de voir enfin en chair et en os Swing Kid ! :)[/small]
Rémi Brague a traité la question que nous lui avions posée : que nous dit la Nature chez Tolkien ?
Après avoir préalablement distingué trois grand sens du mot nature :
1) l'ensemble des réalités non faites par l'homme
2) l'ensemble des caractéristiques de telle réalité (la nature propre de tel genre d'être)
3) la force créatrice, le principe derrière ces réalités 1) et caractéristiques propres 2),
Le conférencier a commencé par citer la fin de la note D de l'essai sur le conte de fées où Tolkien rapporte son avidité, enfant, pour l'étude de la Nature, et l'équivoque très tôt ressentie sur les mots qui voulait le pousser indûment à réserver cette étude à la Science et à le frustrer de la Faërie. Cette Science qui, depuis le projet de Francis Bacon en Angleterre (projet repris chez nous par Descartes, Comte et Bernard), cherche les lois de la Nature afin de la maîtriser.
Les limites de cette Science sont bien montrées, dit Rémi Brague, par la confrontation entre Gandalf et Saruman : [emphase]« Celui qui brise une chose pour découvrir ce qu'elle est a quitté le chemin de la sagesse »[/emphase], confrontation qui lui évoque celle de Goethe à Newton. Il enchaîne avec l'essai sur le conte de fées et le besoin de recouvrer [emphase]« une vue claire [des] choses comme nous sommes (ou étions) censés les voir [:] débarrassées du caractère de possession »[/emphase] pour trouver, avec la figure de Tom Bombadil, l'extrême opposé de l'idéal de Francis Bacon. Étudier la Nature peut recevoir une autre acception que celle de la Science : la Nature peut être entendue comme un message qui nous est adressé et sa lecture comme une sagesse.
Par ailleurs, reprenant la finale de la note D de l'essai sur le conte de fées où Tolkien dit qu'il y a un part de l'homme qui n'est pas nature, le parallèle est fait avec le Silmarillion où il est dit qu'Eru [emphase]« voulut que le cœur des Hommes soit porté au-delà du monde, et qu’au-dedans il ne trouvât aucun repos »[/emphase], allusion très précise et quasi citation littérale de s. Augustin : « Tu nous as faits pour toi, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose en toi » (Confessions, i, 1, 1). On en retrouve des marques dans le Seigneur des Anneaux quand par exemple les Hobbits, au récit de Tom de la vie de la forêt, se sentent étrangers tandis que [emphase]« toutes les autres choses étaient chez elles »[/emphase].
Être au-delà de la Nature n'implique pas que nous soyons au-dessus d'elle sinon métaphoriquement. Bombadil est celui qui oppose le refus le plus net à l'asservissement de la Nature par le projet moderne que résume l'expression bien connue de Descartes « maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, VI) qui faisait coïncider en toute connaissance de causes la maîtrise (politique) et la possession (économique), coïncidence qui n'existait jusque là que dans le servage. Tom Bombadil renvoie quant à lui à une maîtrise sans possession (cf. les paroles de Baie d'Or à Frodo), telle que celle qui fut confiée à l'origine à Adam dans la Genèse (1, 26.28). [small](*)[/small]
Passant au second sens du mot nature, celui que nous employons pour parler de la nature des choses, le conférencier observe que son emploi est rare dans les récits tolkieniens, entre autres parce que les termes trop abstraits sont généralement évités par Tolkien.
En l'occurrence, il préfère le mot way — intraduisible d'un seul mot en français : il dit à la fois le chemin et la manière — pour parler de la nature des choses, qu'il s'agisse de celle des dragons, des arbres, des hobbits, etc. ou encore de Gollum, et même des œuvres rationnelles puisque le mot est appliqué aux chansons qui, comme le dit Sylvebarbe, [emphase]« tout comme les arbres, ne portent leurs fruits qu'au moment voulu et à leur manière »[/emphase]. Terme extrêmement intéressant car pré-philosophique (Leo Strauss), il témoigne d'une expérience des choses antérieure à la distinction entre art (ou culture) et nature, embrassant le commun entre eux.
Or, ce terme est particulièrement lourd de sens : une voie, un chemin, n'a rien de statique, il mène quelque part, contrairement à ce que la légende moderniste tant à faire croire depuis quelques siècles. Quelques formules ramassées le disent comme, dans l'Akallabêth, la désignation de l'immortalité des Elfes : elle n'est pour eux ni récompense ni châtiment mais [emphase]« l'accomplissement de leur être (fulfilment of their being) »[/emphase].
La nature est ainsi un guide vers le bien : aller contre la nature, c'est aller vers les ennuis, ainsi que les prosaïques Hobbits, peu portés sur les spéculations philosophiques mais non dépourvus de bon sens, le perçoivent : [emphase]« Il faudra en payer le prix, disait-on. Ce n'est pas naturel et les ennuis viendront (It isn’t natural, and trouble will come of it!) ! »[/emphase] lisons-nous à la première page du Seigneur des Anneaux. Le bon sens des Hobbits rejoint du reste la sagesse des Elfes, lesquels définissent le bien comme étant [emphase]« ce qui est fidèle à sa nature et à sa fonction (true to its nature et function) »[/emphase].
S'il en est ainsi, c'est parce que la Nature, elle-même se composant d'êtres ayant chacun une nature, est créée. L'Ainulindalë rappelle explicitement l'image augustinienne, comparant le Créateur à un « musicien ineffable qui conduirait la grande symphonie de l'histoire » (Epist. CXXXVIII, 1, 5). Le dynamisme de la création chez Tolkien n'a rien de fixiste ni d'évolutionniste. Elle fait songer à la « création continue d'imprévisible nouveauté » de Bergson (in le possible et le réel).
Dans cette Création qui est fondamentalement bonne, se pose alors le mystère de l'existence du mal. Pour Tolkien, comme pour les Néoplatoniciens, les Pères de l'Église et les Scolastiques, le mal n'a pas d'existence positive, il n'est qu'une privation : il ne fait que sembler être, il ne fait que singer l'être. Ainsi de Melkor ou de Sauron qui ne peuvent que contrefaire les choses (ou la compréhension que l'on en a). Si bien qu'il nous revient non pas de décider du bien et du mal mais de les discerner comme des réalités pré-existantes :
[citation=Le Seigneur des Anneaux, III.2]Le bien et le mal n'ont pas changé depuis l'année dernière ; et ils ne sont pas non plus une chose chez Elfes et les Nains et une autre chez les Hommes. Il appartient à chacun de les discerner aussi bien dans la Forêt d'Or que dans sa propre maison.[/citation]
[small](*) Ce faisant Tom renvoie au paradis terrestre — de même Baie d'Or qui évoque à Rémi Brague la très énigmatique Matelda de la Divine Comédie de Dante (Purgatorio, XXVIII, 40-41).[/small]
[séparation]
Commentaires personnels
C'est peu dire que j'ai été impressionné par Rémi Brague, bien que familier d'une partie de son travail philosophique (sur un sujet connexe à celui de la conférence, voir Rémi Brague, Le Règne de l’homme. Genèse et échec du projet moderne, Paris, Gallimard, 2015). Plus familier de C.S. Lewis, il n'avait lu que le Seigneur des Anneaux. Suite à notre demande de conférence, il a lu le Hobbit, le Silmarillion et l'essai sur le conte de fées, et relu le Seigneur des Anneaux. C'est ainsi sans rien connaître des textes postérieurs, plus explicitement philosophiques et théologiques (notamment HoMe X) qu'il a en a saisi tout le sens (voir ce que j'avais moi-même entamé sur le sujet ici : l'essentiel des références appartenait à ces textes postérieurs). Ce qui montre, au passage, que la dimension spirituelle (au sens large) de l'œuvre tolkienienne n'est ni une réorientation tardive ni une annexe rajoutée après coup (ce sur quoi je serai amener à dire quelque chose lors de mon intervention au colloque le 16 mai prochain).
Une excellente conférence. Il fallait bien toutefois montrer à quel point elle était excellente en faisant preuve d'une petite sottise en contrepoint. Je m'y suis employé, à la fin, en déniant toute dépendance des langues secondaires à nos langues primaires. Que ce message soit l'occasion de corriger cette sottise. J'ai été plus royaliste que le roi en prenant la défense de l'indépendance des langues elfiques, faisant mienne l'irritation de Tolkien quand on analysait sa subcréation (langues ou histoires) à partir des ressemblances externes, car on manquait alors inévitablement le sens et l'organisation internes de la forme nouvelle en laquelle la matière de son œuvre avait été recomposée. Mais cela n'empêche aucunement de nombreuses correspondances, qui étaient le fait de réminiscences inévitables (voir par exemple « The problem of ROS », HoMe XII). Je remercie Bertrand d'avoir ré-ajusté son ami ;).
De très bons échanges avec la salle ensuite. De peur sans doute que ce qui précédait ne fût pas suffisamment pêchu, Benilbo attire l'attention de notre conférencier sur ce passage de la lettre n°131 où, dans une note, Tolkien décrit la Lumière de Valinor d'avant la Chute comme étant une lumière sans le divorce que nous pouvons maintenant connaître entre la raison (scientifique ou philosophique) et l'imagination (artistique) ou entre le bon et le beau. Excellente question qui évoque à Rémi Brague la séparation entre les transcendantaux. La prochaine fois Benjamin, c'est toi qui sera le discutant de Rémi Brague ;). De mon côté, cela m'a fait pensé, naturellement, à la figure d'Aragorn et au poème de Bilbo rédigé pour lui : [emphase]« tout ce qui est or ne brille pas »[/emphase] ...
Un auditeur demandait aussi à Rémi Brague si l'on pouvait trouver un rapport particulier de chacun des peuples d'Arda à la Nature. Question qui ne pouvait être traitée ainsi sinon par une conférence dédiée. Pour ma part, je risquerai, puisque l'attente de l'auditeur concernait principalement les Hobbits, que ceux-ci — et c'est en lien avec leur bon sens dont il fut question dans la conférence — ont le sens de la place des choses et de leurs proportions. J'ai toujours été très ému par Sam résistant à la tentation de l'Anneau :
[citation=LR, VI, 1 ]In that hour of trial it was the love of his master that helped most to hold him firm; but also deep down in him lived still unconquered his plain hobbit-sense: he knew in the core of his heart that he was not large enough to bear such a burden, even if such visions were not a mere cheat to betray him. The one small garden of a free gardener was all his need and due, not a garden swollen to a realm; his own hands to use, not the hands of others to command.[/citation]
Enfin j'ai noté la question de cet auditeur qui a bien saisi l'impasse dans laquelle nous sommes et qui demandait : « quelle issue ? ». C'est moi qui ai répondu mais trop vite, en me contentant de dire le pessimisme de Tolkien, et que, pour nous, il nous restait à « jeter l'Anneau ». Il eût été plus juste sans doute de parler de « défaire l'Anneau ». Mais surtout, il y avait moyen de faire le lien entre cela et la conférence. Puisque l'Anneau n'est détruit que parce que la Providence y a pourvu, aperçu de [emphase]« la victoire ultime »[/emphase] (L 195). Ou, comme le dit Finrod dans l'Athrabeth :
[citation=Athrabeth, p.308, 320]Ye also, we hold (being instructed by the Great who know), are Children of Eru, and your fate and nature is from Him. […] [So our hope/trust Estel] is not defeated by the ways of the world, for it does not come from experience, but from our nature and first being. If we are indeed the Eruhin, the Children of the One, then He will not suffer Himself to be deprived of His own, not by any Enemy, not even by ourselves. This is the last foundation of Estel, which we keep even when we contemplate the End: of all His designs the issue must be for His Children’s joy.[/citation]

