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Tolkien aux Bernardins 2025
#55
Yyr Wrote:Tolkien et la Nature

Après l'écoute (Tolkien Reading Day), le dialogue.
Lundi soir 24 mars a donc eu lieu la première des trois conférences grand public au grand auditorium du Collège.
[...]

Merci pour ce compte-rendu, Jérôme.

Je ne réagirais, très rapidement, que sur deux points :

Yyr Wrote:Être au-delà de la Nature n'implique pas que nous soyons au-dessus d'elle sinon métaphoriquement. Bombadil est celui qui oppose le refus le plus net à l'asservissement de la Nature par le projet moderne que résume l'expression bien connue de Descartes « maîtres et possesseurs de la nature » (Discours de la méthode, VI) qui faisait coïncider en toute connaissance de causes la maîtrise (politique) et la possession (économique), coïncidence qui n'existait jusque là que dans le servage. Tom Bombadil renvoie quant à lui à une maîtrise sans possession (cf. les paroles de Baie d'Or à Frodo), telle que celle qui fut confiée à l'origine à Adam dans la Genèse (1, 26.28). (*)

(*) Ce faisant Tom renvoie au paradis terrestre — de même Baie d'Or qui évoque à Rémi Brague la très énigmatique Matelda de la Divine Comédie de Dante (Purgatorio, XXVIII, 40-41).

J'avoue que je ne saisis pas très bien en quoi le passage cité de la Genèse évoquerait particulièrement une maîtrise « sans possession », là où il est en tout cas tout de même question de domination.
S'agissant de Tom et de Baie d'Or, sans surprise, c'est une interprétation chrétienne qui est proposée : j'avais modestement suggéré autre chose lors de mon intervention durant le colloque « Tolkien et l'Antiquité » en 2022, intervention dont le texte, je ne l'oublie pas, doit être partagé dès que possible sur JRRVF.
Le rapport entre Baie d'Or et Matelda chez Dante me parait assez ténu, a fortiori au-delà du seul passage mentionné du Purgatorio, mais bon, parmi d'autres possibilités d'évocation, pourquoi pas.

Yyr Wrote:Enfin j'ai noté la question de cet auditeur qui a bien saisi l'impasse dans laquelle nous sommes et qui demandait : « quelle issue ? ». C'est moi qui ai répondu mais trop vite, en me contentant de dire le pessimisme de Tolkien, et que, pour nous, il nous restait à « jeter l'Anneau ». Il eût été plus juste sans doute de parler de « défaire l'Anneau ». Mais surtout, il y avait moyen de faire le lien entre cela et la conférence. Puisque l'Anneau n'est détruit que parce que la Providence y a pourvu, aperçu de [emphase]« la victoire ultime »[/emphase] (L 195).


« Jeter l'Anneau » apparaît quasiment comme un préalable, mais tout dépend ce que l'on croit qu'il représente : il peut très bien n'être qu'un gadget de nécromancien auquel on aura accordé trop d'importance, d'une manière ou d'une autre. À la question « quelle issue ? », je renverrai modestement à la formule bien connue de Gandalf : [emphase]« All we have to decide is what to do with the time that is given us »[/emphase] ([emphase]« Tout ce qu'il nous appartient de décider, c'est quoi faire du temps qui nous est imparti. »[/emphase] [SdA, I, 2]). La seule chose sûre, c'est notre temps limité ici-bas, qu'il ait été donné ou non par ce que l'on peut croire être Dieu. Entre divin et animal, humains faillibles et imparfaits, à nous d'essayer d'en faire quelque-chose qui ait du sens à la fois pour notre part raisonnante et notre part imaginative. L'issue ? Personne n'en sait rien, alors on verra bien, sachant qu'en tout cas, il n'y a pas de raison que la nature ne nous survive pas si l'humanité devait éventuellement disparaître... mais ça, ce n'est certes pas écrit dans la Genèse (ni dans l'Apocalypse)...

[séparation]

[small]En décembre dernier, précédemment en ces lieux, j'avais écrit que je ne me prendrais plus la tête avec des choses qui n'en valent pas la peine, notamment dans le domaine tolkienien, et j'entends bien continuer à m'y tenir, pour les raisons indiquées dans mon message du 14 décembre et qui restent d'actualité.

Toutefois, je me permets de signaler un entretien que Jean, en tant que commissaire de l'exposition aux Bernardins, a accordé à Cécile Séveirac pour le média confessionnel d'actualités et d'évangélisation catholique Aleteia, entretien publié vendredi dernier, 21 mars, sur le site dudit média :
https://fr.aleteia.org/2025/03/21/tolkie...-un-voyage

Il n'y a pas de problème avec cet entretien, mais certains commentaires au bas de celui-ci m'ont rappelé l'existence de points de vue religieux sur Tolkien qui, à mes yeux, participent avec constance à la désespérance que peut susciter non seulement ce monde, mais aussi certains de ceux qui, paradoxalement, se réclament de l'espérance tout en se voulant, en matière de croyances, plus « authentiques » voire plus « propres » que les autres.

Extrait de l'entretien : [/small]

[citation=« Tolkien aux Bernardins : “Découvrir ce monde, c’est partir pour un voyage” », Aleteia.org, 21 mars 2025]Cécile Séveirac : Quelle place la foi de Tolkien prenait-elle dans sa vie ?
Jean Chausse : Tolkien est né anglican. Sa mère se convertit au catholicisme à la mort de son époux, et entraine dans sa conversion ses enfants. Tolkien a alors 8 ans. Or, dans l'Angleterre de l'époque, l'abandon de la foi anglicane était très peu accepté, vécu comme une trahison, ce qui a conduit à la mise ban de sa mère, à la fois par la société et par sa famille. Refusant de revenir sur son choix, la mère de Tolkien a voulu que ses enfants soient catholiques et les a confiés à un tuteur qui était prêtre, le père Francis Morgan de l'oratoire de Birmingham. Lorsqu'elle meurt à son tour, Tolkien n'a que 12 ans. Il vivra toute sa vie avec l'image d'une mère "martyre", affirmant que "la grâce coule dans mes veines grâce au martyre de ma mère". Toute sa vie, il est resté pratiquant. Il assistait à la messe, se confessait une fois par semaine, récitait le chapelet tous les jours. Des traces de cette foi peuvent encore être retrouvées dans les lettres qu'il écrivait à ses fils pendant la Seconde Guerre mondiale, dans lesquelles il disait avoir une "faim dévorante pour le Saint Sacrement" ou encore "Je suis tombé amoureux du Saint Sacrement".
[/citation]

[small]Parmi les commentaires au bas du texte de l'entretien, on trouve ceci, écrit par un certain Gontran Lupy : [/small]

En commentaire sur le site d'Aleteia (2025-03-22 ; 16:46), Gontran Lupy Wrote:Quel dommage que vous ne donniez pas l’explication du pourquoi JRR considérait que sa mère était une martyre.
La voici : Atteinte de la tuberculose, et très pauvre suite à la mort de son mari, elle n’avait pas les moyens de se soigner. Sa famille anglicane a conditionné son aide à l’abandon de la foi catholique. Ce qu’elle a refusé. Et elle en est morte.
Est-ce que les oecuménistes vont finir par ouvrir les yeux ? Les hérétiques existent et ils ne nous aiment pas, au point de préférer nous voir morts que catholiques.
Je ne sais si JRR pourrait être canonisé, mais sa mère devrait l’être.

En commentaire sur le site d'Aleteia (2025-03-22 ; 16:47), Gontran Lupy Wrote:J’ajoute que seuls les tradis peuvent comprendre le Seigneur des Anneaux. Hélas.

[small]Quelques jours plus tard, Jean a pris le temps de répondre factuellement au premier de ces commentaires : [/small]

En commentaire sur le site d'Aleteia (2025-03-23 ; 17:36), Jean Chausse Wrote:Il est certain que JRR Tolkien considérait sa mère comme une martyre, mais il faut nuancer le propos. Mabel Tolkien n’était pas malade de la tuberculose mais du diabète. Une maladie pour laquelle il n’existait aucun traitement en 1905. Elle n’est donc pas vraiment morte faute de pouvoir se soigner. D’autre part elle a fait deux séjours à l’hopital qui ont été pris en charge par sa famille tandis que ses deux enfant étaient pris en charge par leurs tantes le temps de l’hospitalisation.

Cela n’empèche pas que Mabel a été l’objet de pressions intenses de sa famille.

[small]Ce à quoi Gontran L. a répondu, plus récemment : [/small]

En commentaire sur le site d'Aleteia (2025-03-27 ; 01:49), Gontran Lupy Wrote:Ce n’est pas ce que raconte Joseph Pearce dans son introduction à l’œuvre de Tolkien.

[small]Gontran L., on l'aura compris, se veut être un catholique traditionaliste (« tradi »), et cela semble même aller assez loin dans son cas, d'après les commentaires qu'il laisse sur d'autres sites confessionnels (catholiques intégristes) ces dernières années : ainsi, il déteste l'actuel pape François, qu'il a désigné en novembre 2023 comme étant « l'un des pires modernistes, « égout collecteur de toutes les hérésies » que la terre ait porté », déclarant également en octobre 2024 que la renonciation de Benoît XVI à sa charge pontificale en 2013 serait une « pseudo-renonciation » et que son successeur, le pape actuel qu'il appelle avec force mépris « la Bergouille », serait donc selon lui « un imposteur »...

Il se trouvera décidément toujours sur cette Terre, des gens pour s'efforcer, généralement malgré eux, de donner diversement raison, par leurs idées absolues, leur pensée arrivée, leurs anathèmes, leur « hygiénisme spirituel », leur pharisaïsme, etc., à cette formule figurant en épigraphe de 2084 : La fin du monde (2015), un roman dystopique de Boualem Sansal, écrivain franco-algérien actuellement iniquement emprisonné par la dictature algérienne pour délit d'opinion : [emphase]« La religion fait peut-être aimer Dieu mais rien n'est plus fort qu'elle pour faire détester l'homme et haïr l'humanité. »[/emphase] Pour compléter le sombre tableau, je repense, comme souvent, à cette autre formule, du marquis de Sade cette fois, extraite de l'Histoire de Juliette, ou les Prospérités du vice (Deuxième partie) : [emphase]« Il n'y a d'autre enfer pour l'homme que la sottise et la méchanceté de ses semblables [...]. »[/emphase] Désespoir donc, auquel « hélas » peuvent participer activement des gens qui peuvent pourtant parler d'espérance : quand le comprendront-ils, si jamais cela devait un jour se produire ?

Mais bon, passons sur les « subtilités » pontificales (entre autres) de Gontran L., qui pourront à certains peut-être paraître inoffensives à notre époque, mais qui n'en sont pas moins dignes de la rhétorique de tous les fanatiques restés tristement célèbres à travers l'histoire, ceux [emphase]« qui établissent une orthodoxie sur le plan religieux ou politique, qui distinguent entre le fidèle et le schismatique »[/emphase] ainsi qu'en parlait Cioran (cf. « généalogie du fanatisme », in Précis de décomposition, 1949)... et concentrons-nous simplement sur les propos dudit Gontran L. relatifs à J. R. R. Tolkien, en essayant malgré tout d'en tirer quelque-chose et de rester constructif...

J'ai déjà eu l'occasion d'exprimer par le passé, en ces lieux et ailleurs, ce que je pense de Joseph Pearce et de ses suiveurs en matière d'étude et de réception de l'œuvre de Tolkien : leur vision du sujet, trop étroitement religieuse, et plus généralement pour le moins idéologiquement orientée, plait sans doute à des gens comme Gontran L., mais elle est très discutable, et d'ailleurs à mon sens insuffisamment discutée. Je note au passage que si Gontran L. s'appuie sur Pearce pour contester des faits correctement énoncés par Jean, il est alors permis de se demander si Pearce (dont je n'ai lu qu'une petite partie des écrits : mon abnégation a des limites) n'a pas tendance à systématiquement parler de Tolkien comme par exemple Philippe de Villiers parle (entre autres) de l'histoire de France depuis des décennies, à savoir en partant de certains faits établis pour plus ou moins les « tordre » à volonté dans un sens correspondant à son idéologie politico-religieuse .

Mais ce qui m'interpelle surtout, c'est ce commentaire : « J’ajoute que seuls les tradis peuvent comprendre le Seigneur des Anneaux. Hélas. » Tout, au fond, est un peu dans ce « hélas » : le commentateur regrette apparemment que la compréhension du SdA soit inaccessible, sinon sans doute à tout le monde dans son esprit, du moins à tous ceux qui se disent catholiques. Pour lui, même s'il le déplore, ou feint de le déplorer, du haut de sa conscience supposée « supérieure », seuls des « initiés » peuvent comprendre : les « tradis », donc. Mais comprendre quoi ? Et pour résumer un auteur et son œuvre à quoi, in fine ?

Le point de vue de Gontran L. ne m'intéresse en fait pas beaucoup, mais quand bien même on pourrait le considérer comme anecdotique, minoritaire, ou insignifiant dans son excès même, ledit point de vue me parait cependant au moins représentatif d'une part de la réception de Tolkien qui n'est ni nouvelle, ni anodine à mon sens, a fortiori dans le contexte général actuel dit du « retour du religieux » (« religieux qui n'est jamais parti », pourrait plaisanter Rémi Brague, avec un humour « chestertonien » que la plupart du temps, je vous l'avoue, je ne goûte guère). Or cette part de la réception, religieuse voire politico-religieuse, a ses écrits, ses commentaires... et elle renvoie à un usage particulier qui peut être fait d'un auteur et de son œuvre, notamment ici s'agissant de l'identité anglo-catholique de l'écrivain, sur laquelle peuvent se projeter des ressentis victimaires et identitaires occidentaux notoirement contemporains. Quitte à consacrer un évènement à Tolkien dans un cadre confessionnel, je me dis qu'il serait peut-être utile d'en faire une occasion pour évoquer franchement le problème d'une réception de Tolkien à l'aune du religieux, c'est-à-dire sans chercher à éviter d'aborder honnêtement les limites que pose ledit problème, bien au-delà donc des facilités d'un recours à Tolkien pour pourfendre sempiternellement (et d'une façon parfois quasi-pavlovienne même) la modernité sous toutes les formes (technicienne, « laïcarde », « hérétique »...) possibles et imaginables...

Plus généralement, on en revient ici à des questions déjà anciennes et évoquées à des degrés divers, ici comme ailleurs... Ce que j'appelle la planète Tolkien oscille en permanence entre ressentis et savoirs. Peut-on établir une juste part des uns et des autres en vue d'une éventuelle « compréhension » ? Et peut-on se contenter, à cette aune, d'un irénisme tolkiénophile symbolisé par les formules rituelles « À chacun son Tolkien (c'est bien commode) » et « On aime tous Tolkien (c'est merveilleux) » ?

Enfin bref... la polémique ne m'intéresse pas (du tout), et je ne suis pas, par ailleurs, dans le secret des discussions du comité scientifique de l'évènement des Bernardins, qui a peut-être déjà étudié la question. Disons que ce n'était là que mes deux centimes, simplement en réaction à certains commentaires extérieurs, désespérants comme je l'ai écrit (y compris d'un point de vue spirituel), mais dont je ne suis pas surpris qu'un évènement comme celui des Bernardins puisse incidemment les attirer, fut-ce évidemment au milieu d'autres commentaires autrement plus positifs ou en tout cas bien moins excessifs.[/small]

[séparation]

Yyr Wrote:Incidemment, la semaine qui a suivi fut assez terrible pour moi (d'où ce compte-rendu relativement tardif) avec de mauvaises nuits et une pile d'imprévus auxquels faire face. Le dernier d'entre eux ce matin, où nous avons sauvé des griffes du maudit chat du voisin la merlette de notre jardin. Éclopée, il n'est pas sûr qu'elle s'en sorte. Et, en attendant, il faut que je trouve le moyen d'empêcher ce chat de revenir dans notre jardin. Sacrée Nature ...
Silmo Wrote:[...]
Yyr, désolé pour la merlette, mais les chats ne sont pas à blâmer, c'est leur instinct, leur nature. Tolkien ne les aimait point :
« Il trouvera plus sûrement le chemin de la maison par une nuit sans lune que ne le feraient les chats de la Reine Berúthiel. » Le Seigneur des Anneaux - Livre II - Chapitre 4
Citation hors propos un jour d'éclipse donc avec Lune et espérons sans chat du voisin ou de Berúthiel !! Faut déplacer le nid des merles. :8

Pour mémoire, concernant la nature des chats, que Robert E Howard a pu longuement étudier en les observant, cela a précisément été le sujet d'échanges entre Céline — « notre » Berúthiel du forum — et votre serviteur, en début d'année dans le fuseau dédié, avec notamment le partage d'un texte de Howard intitulé “The Beast From the Abyss” (et des illustrations garanties sans IA) :
ce message

[Image: 1738339366_bruno_liljefors_-_cat_and_cha...ckholm.jpg]

Attention aux mauvaises nuits, cher Jérôme : quoiqu'il arrive, d'une manière ou d'une autre, il faut te reposer. D'ailleurs, au milieu d'un tas de choses fatigantes et autres imprévus stressants, je crois que bien dormir fait précisément partie de « quoi faire du temps qui nous est imparti »... ^^'

Et de fait, à l'heure qu'il est, mes paupières sont lourdes... Vite, au lit !

Amicalement,

B.
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