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Tolkien, auteur catholique ?
#33
L'endroit est sans doute le bon pour (re)signaler ici la sortie du livre de Jean Le Dieu de Tolkien et en partager ma lecture.

[small]Lu au décours des concerts du 5 avril dernier aux Bernardins pour ce qui me concerne.
Jean donnait une conférence le 8 avril à l'occasion de sa sortie.[/small]

Le livre, préfacé par Leo, a une introduction brève (moins de 4 pages).
Le corps de l'ouvrage est organisé en 2 grandes parties, elles-mêmes subdivisées respectivement en 2 et 4 chapitres.
La première partie traite de la foi de Tolkien, d'abord dans son intériorité puis dans son extériorité :
[small]1. Le Dieu de Tolkien dans sa vie quotidienne[/small]
[small]2. Un chrétien assumant sa foi[/small]
La seconde partie traite de 4 grands thèmes spirituels abordés par son œuvre :
[small]3. L'amour de la nature en tant qu'œuvre de Dieu[/small]
[small]4. Le mal, la corruption et la rédemption[/small]
[small]5. Les icônes de Jésus-Christ[/small]
[small]6. La question de la mort et d'un au-delà[/small]
Une conclusion encore plus brève que l'introduction (moins de 2 pages) termine l'ouvrage, avec quelques remerciements, notamment envers une épouse qui supporte une tolkienomanie longue d'une trentaine d'années :).
[small](les chiffres des chapitres sont miens, pour plus de commodité.)[/small]

L'introduction est parfaite, qui situe très bien sa question et sa complexité.
Pour reformuler cette complexité avec mes mots : comment, en quelque sorte, concilier ce qui est évident sous un certain rapport et ne l'est pas sous un autre ?
Référence est d'ailleurs faite dans l'introduction à la métaphore de la lumière projetée par la lampe invisible :
[citation=Lettres, n°328 p. 577-578]Vous avez créé un monde dans lequel on dirait qu’une sorte de foi se trouve partout sans avoir de source visible, comme une lumière projetée par une lampe invisible[/citation]
Jean se propose de filer la métaphore : sa première partie (chap. [small]1.[/small] et [small]2.[/small]) montre la lampe ; la seconde en montre 4 rayons (chap. [small]3.[/small], [small]4.[/small], [small]5.[/small] et [small]6.[/small]).

[small]1. Le Dieu de Tolkien dans sa vie quotidienne[/small]
J'ai trouvé le premier chapitre riche, très instructif et émouvant, avec déjà, par anticipation, quelques allers-retours avec l'œuvre, notamment quant à la dévotion mariale de l'auteur. Jean restitue le contexte de la double conversion au catholicisme de la mère de Tolkien, Mabel, et de la sœur aînée de celle-ci, Mary, ainsi que de la persécution qui sévissait alors à cette époque à l'égard des catholiques et des conséquences qui suivirent en l'occurrence.
[small]Deux commentaires :
- Ok pour voir avec Jean dans Smith une critique déguisée de la réforme liturgique ; pour moi, cependant, la correspondance se sera éventuellement établie après coup dans l'esprit de Tolkien, je ne suis pas du tout convaincu d'une intention consciente préalable et surtout univoque de sa part, ce qui empêcherait tout simplement Faërie d'être ce qu'elle est : une tentative de restauration de l'émerveillement pour le Monde d'abord ; mais, en effet, l’applicabilité est très bien vue !
- Une toute petite critique : « ... malgré la déception que lui causait la nouvelle liturgie, Tolkien resta fidèle à sa pratique de la messe régulière et ne sombra pas pour autant dans le traditionalisme ... » (p.31) Rhôôô « sombrer » rien que ça ; je ne suis pas traditionaliste et connais même mal le milieu en question mais mérite-t-il un terme aussi lapidaire ? :)[/small]

[small]2. Un chrétien assumant sa foi[/small]
Le second chapitre est tout aussi bien mené et montre que Tolkien ne compartimentait pas sa vie spirituelle : sa religion n'était pas privée mais bien publique, à commencer par le fait d'assumer sa dimension de communion. Les nombreuses relations et amitiés chrétiennes ou en dialogue avec les non chrétiens sont rapportées et caractérisées, du TCBS aux Inklings en passant par la conversion de C.S. Lewis (via Barfiled et Dyson) et le côtoiement de nombreux prêtres catholiques : Murray, Knox, Bouyer, Griffits, Mathew et Reade : tous des lettrés de haut niveau. On voit aussi, par différents biais, que Tolkien était identifié à son époque comme un intellectuel catholique influent, sachant en outre [small]— caractéristique des hommes d'exception —[/small] se mettre au niveau de son public, depuis les plus brillants universitaires jusqu'aux petits enfants.

[small]3. L'amour de la nature en tant qu'œuvre de Dieu[/small]
Comme en anticipation de la conférence de Rémi Brague sur le sujet le 24 mars dernier, Jean dresse l'opposition entre la conception tolkienienne de la nature (reçue) et celles de Bacon et Descartes (mise en servitude). Tolkien n'était pas ou pas simplement un écologiste avant l'heure : sa conception de la nature dérive de sa foi et manifeste une cohérence chrétienne qui anticipe les développements magistériels qui viendraient après lui. L'enjeu est spirituel : il faut choisir, entre adorer Dieu ou la Machine.
[small]Deux commentaires :
- idéalement on pourrait insister davantage sur le lien entre « l'homme » et « la nature » chez Tolkien ; la Machine ne fait pas que « coup[er] l'humanité de la nature » (p.71) : elle coupe l'humanité de sa nature (à titre d'illustration, parmi les occurrences du mot nature dans les Lettres : une seule concerne la nature au sens d'environnement (et encore, le terme est mis entre guillemets) ; la plupart du temps, la réflexion porte, en fin de compte, sur la nature de l'homme) ; cf. l'article de Sosryko écrit en hommage à C.R. Tolkien (point 3.).
- Ok pour la référence à l'écologie intégrale ; on aurait pu aussi (c'est en lien avec le point précédent) mentionner le développement antérieur du thème de l'écologie humaine par les papes JP II et surtout Benoît XVI ; cf. par ex. « Le livre de la nature est unique et indivisible [...]. Les devoirs que nous avons vis-à-vis de l’environnement sont liés aux devoirs que nous avons envers la personne considérée en elle-même et dans sa relation avec les autres. On ne peut exiger les uns et piétiner les autres. C’est là une grave antinomie de la mentalité et de la praxis actuelle qui avilit la personne, bouleverse l’environnement et détériore la société » (Caritas in veritate, n.51).[/small]

[small]4. Le mal, la corruption et la rédemption[/small]
Tous les chapitres sont excellents mais celui-ci encore plus s'il est possible. La question du mal, de la chute et du salut, du libre arbitre et de la grâce, est admirablement traitée alors qu'elle est si difficile. Remarquable exégèse de l'épreuve des membres de la Communauté de l'Anneau par Galadriel. Celle-ci consiste à être tenté de se détourner de sa route du fait d'un désir ardent pour autre chose. Le lien s'effectue avec la compréhension du péché donné par l'étymologie du grec hamartia : « s'écarter du but ; se détourner du chemin », et avec l'esprit de convoitise. Pour y résister : un esprit d'humilité, connaître sa place (Sam), et le don de soi : le sacrifice en tant que renoncement (Gandalf, Galadriel, etc.). Le passage sur le libre arbitre est parfait, ainsi que son articulation avec la grâce, la providence et la communion des saints.
[small]Deux commentaires :
- ce n'est pas moi qui vais reprocher quoi que ce soit, étant complètement passé à l'époque à côté de cette exégèse millimétrée de l'épreuve de Galadriel, mais le lien doit être fait avec la thématique fondamentale du Marrissement d'Arda : l'étymologie de mar comme de marrir, et leurs sens premiers, ce sont précisément de s'écarter du chemin ! c'est-à-dire de sa loi naturelle / éternelle — renvoi au commentaire relatif au chapitre précédent ;)
- à la fin où tu rassembles magnifiquement tous les fils du chapitre dans la pitié de Bilbo et Frodo concourant à l'eucatastrophe finale (p.97), tu aurais pu attirer l'attention sur le lien de la pitié avec la vertu théologale de l'amour et donc sur le salut du monde par l'amour de Dieu, spécificité chrétienne entre toutes.
& deux typos (p.91) :
- Aerendil → Earendil
- Elwig → Elwing[/small]

[small]5. Les icônes de Jésus-Christ[/small]
Dans ce chapitre, Jean développe en quelle mesure Gandalf, Frodo et Aragorn renvoient effectivement au Christ, en s'appuyant sur la distinction entre les 3 aspects de la vie du Christ : sa vie publique qui est Annonce et préparation, sa Passion, et sa Résurrection glorieuse. Il relie aussi l'eucatastrophe du conte à celle de notre histoire et, de là, fait le lien avec l'Athrabeth. Et conclut par la conviction tolkienienne que la création littéraire ne pouvait pas avoir de finalité radicalement différente de celle de Dieu.
[small]Trois commentaires :
- tu écris (p.112), parlant de l'Athrabeth : « nous ne saurons jamais si ce texte est resté inédit de son vivant car il le jugeait trop religieux ou s'il aurait souhaité le rendre public et n'a pu le faire par manque de temps » ; j'ai eu du mal à suivre à cause de la formulation ; à partir du moment où l'ensemble du Silmarillion n'a pas pu être publié du vivant de Tolkien (et d'ailleurs peut-être pas uniquement par manque de temps ...), l'idée se simplifie ainsi : « nous ne saurons jamais si ce texte avait vocation à être publié : Tolkien l'aurait-il finalement jugé trop religieux ? »
- quant à l'idée en elle-même, je pense que c'est la seule fois où j'ai mis d'énormes points d'interrogation dans la marge ;) : ne serait-ce qu'à cause de sa seule beauté expressive, l'Athrabeth constitue déjà un chef d'œuvre, et rien que pour cela je ne vois pas comment il aurait pu être écarté ; pour Christopher, son statut ne fait aucun doute : le texte aurait très probablement pris sa place en tant qu'appendice, et cela me paraît l'évidence même (un peu comme le fragment de l'histoire d'Aragorn et Arwen dans une certaine mesure, mais ici il viendrait comme en contrepoint naturel de l'Ainulindalë — par ailleurs extrêmement religieux lui aussi) ; et, au-delà de sa beauté propre, il rassemble et ordonne tous les fils tolkieniens : ici se réunissent mythopoétiquement les développements artistiques et philosophiques de toute une vie sur les Elfes et les Hommes, la mort et l'éternité, le bien et le mal, la chute et le salut, etc : il constitue comme une clé de voûte de l'édifice ; et il ne contrevient strictement en rien à l'absence d'explicite chrétienne ...
- comme je suis têtu, je ne peux m'empêcher de souligner que tu termines (p.112) par le rachat de l'homme [emphase]« d'une manière qui soit conforme à sa nature »[/emphase] : renvoi à mes commentaires des deux chapitres précédents ;)[/small]

[small]6. La question de la mort et d'un au-delà[/small]
Encore un très excellent chapitre. Le lien est fait au début avec le fait que Tolkien a très tôt été marqué par la mort puis l'a longtemps côtoyée pendant la guerre. Le refus du don d'Eru, la recherche de l'immortalité, découle de l'esprit de convoitise, tandis que son acceptation va de pair avec l'amour, le renoncement à sa propre vie pour ceux que l'on aime. Jean attire au passage notre attention sur la double redondance du premier vers du poème de l'Anneau (les hommes sont mortels et voués à mourir), saisit le cœur de l'opposition entre les neuf Marcheurs et les neuf Nazgûl, et dresse une comparaison entre Aragorn et les plus grands héros mythologiques (grecs) qu'il dépasse. Il termine enfin par une exégèse remarquable de Feuille, de Niggle.

La conclusion est très courte, où Jean espère avoir contribué à une meilleure idée aussi bien de la foi de Tolkien que des richesses de la Terre du Milieu, tout en rappelant que ces idées ne sont pas nécessaires pour lire et se laisser enchanter par Tolkien.

Au final, un livre en tout point remarquable, caractérisé par une hauteur de vue, une capacité de synthèse, une acuité et, ce qui n'est pas la moindre de ses qualité, une facilité de lecture, peu communes. À quand une traduction en anglais ?

[small]Je dis qu'il y a des diocèses qui ont drôlement de la chance d'avoir certains laïcs ...[/small]
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