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Tolkien, auteur catholique ?
#37
Elendil Wrote:Applicabilité plutôt qu'allégorie, je pense, en effet. D'autres parallèles me semblent tout à fait envisageables, bien que le rejet d'une réforme tirant un trait sur une longue tradition antérieure me semble être un thème commun et nécessaire à la compréhension. Dans Roots and Branches, Shippey y voyait un rejet de la séparation entre "Lit." et "Lang." telle qu'elle s'est fait jour au XIXe siècle en Angleterre. Ses arguments dans ce sens étaient extrêmement convaincants. Je n'ai pas souvenir d'avoir jamais vu d'argument faisant le parallèle entre la partie initiale de Smith et l'opinion que Tolkien semblait nourrir à propos de la Réforme, mais je soupçonne que c'était un des motifs auxquels il a pensé en écrivant ce texte. Si nous voyons un jour une publication de The Ulsterior Motive, je ne doute guère qu'elle confortera cette hypothèse.

Qu'il s'agisse de la réforme liturgique [small](non pas de la Réforme du XVIe siècle ;))[/small] ou de la séparation entre ‘lit.’ & ‘lang.’, ou d'autre chose éventuellement, il suffit de saisir le commun entre les cas pour saisir l'essence de Faërie justement : une tentative de restauration d'une perte, de réparation d'une blessure, de réconciliation d'une séparation. Tel est le chemin, telle est l'intention fondamentale (et plurivoque, si l'on veut) de l'artiste. Au colloque justement, Yannick Imbert aura l'occasion de revenir sur Smith, tandis que je montrerai le rapport entre art et salut chez Tolkien. Ce sera aussi une autre façon, pour Yannick comme pour moi, d'éclairer la distinction entre applicabilité et allégorie : applicabilité et rejet de l'allégorie, non pas au sens où l'on peut faire ce que l'on veut de l'œuvre, mais au sens où la signification de l'œuvre, son intention, vise une vérité par l'imagination, ce qui implique peu de détermination (à l'inverse de la réflexion philosophique ou théologique, même si Tolkien sait faire les deux, et l'on verra aussi pourquoi).

[espacement]
Elendil Wrote:
Yyr Wrote:ce n'est pas moi qui vais reprocher quoi que ce soit, étant complètement passé à l'époque à côté de cette exégèse millimétrée de l'épreuve de Galadriel, mais le lien doit être fait avec la thématique fondamentale du Marrissement d'Arda : l'étymologie de mar comme de marrir, et leurs sens premiers, ce sont précisément de s'écarter du chemin ! c'est-à-dire de sa loi naturelle / éternelle — renvoi au commentaire relatif au chapitre précédent ;)

Là, je serais volontiers preneur d'une source, Yyr. ;) Pour autant que je sache, to mar aussi bien que « marrir » sont des verbes dérivés du proto-germanique *marzijaną « déranger, entraver » (cf. got. marzjan « ennuyer, déranger, offenser »), lequel provient à son tour de l'indo-européen mers- « ennuyer, déranger, négliger, oublier ». Il ne s'agit donc pas de s'écarter de son chemin que d'empêcher (volontairement ou non) le voisin de le suivre. Ce qui n'est pas véritablement la même chose. Or il me semble que c'est précisément dans ce sens-là que Tolkien emploie ce terme : c'est bien la Terre du Milieu qui est « marrie » (je dirais plutôt « maculée », en français), non Melkor ou Morgoth.

J'empruntais ici un raccourci en passant à la forme pronominale et j'aurais mieux faire de parler du dévoiement, en effet. Note toutefois que l'analogie vient naturellement. L'histoire des mots en question en témoigne d'ailleurs, qu'il s'agisse du sens (archaïque) de mar en anglais : « To err ; to go astray ; to be or become bewildered or confused » (OED) ou de l'ambivalence du vieux français marrir : « égarer, écarter (d'un chemin) » relevé aussi bien à la forme active que passive (Godefroy) [small](cf. des relevés d'il y a quelques années maintenant ;))[/small]. Ça ne me paraissait pas choquant pour un commentaire extrêmement synthétique de 3 lignes. Cela étant, oui, tu as raison, il ne s'agit pas de laisser croire que le Marrissement en Arda soit l'action d'un sujet sur lui-même [small](encore que l'on pourrait pinailler car aussi bien le langage que la réalité désignée ne sont pas strictement compartimentées : le Marrissement du Marrisseur a aussi nécessairement un double sens ...)[/small].

[small]Le Maculage est une belle traduction et qui en certains endroits réussit très bien, mais qui ne peut fonctionner aussi bien que la reviviscence de marrir : cf. la Feuille de la Compagnie n°3. Elle manque aussi, justement, le sens fondamental, chez Tolkien, de dévoiement. Point renforcé par la présente exégèse de Jean dans son livre, aussi bien que par celle de Rémi Brague dans sa conférence du 24 mars dernier, qui a souligné l'usage et la place du mot way pour dire la nature des choses chez Tolkien.[/small]
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