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Tolkien, auteur catholique ?
#41
Je reviens sur le livre de Jean.

1.
Notez que Jean, probablement pour des raisons de format imposé par l'éditeur, n'a pas pu référencer quelques citations. Ainsi , lorsqu'il rappelle que, à propos du "Fragment de l'histoire d'Aragorn et d'Arwen", pour Tolkien
[citation=Jean Chausse, Le Dieu de Tolkien, Ed. Première Partie, p. 127. ]ce récit était la plus pure des histoires d'amour [de son oeuvre]", et qu'il le trouvait "poignant , une allégorie de pure espérance".[/citation]
La première citation correspond bien à la Lettre 131, ainsi que précisé en note, mais la seconde, elle, provient d'une lettre absente de la correspondance publiée et que Tolkien avait adressée à Rayner Unwin le 12 mai 1955. Jean y faisait déjà référence dans son essai sur le pouvoir féminin en Arda publié dans Pour la gloire de ce monde.

2.
Si on ajoute Enée à la liste des visiteurs des Enfers, il faudrait parler de mythologie gréco-romaine plutôt que de mythologie grecque seulement (à mon connaissance, seul Virgile évoque cet épisode).

3.
Je trouve quelques occasions d'échange p. 128-129 dans les éloges de la figure d'Arwen :
[citation=Ibid, p. 129-129]"Elle a donc abandonné une immortalité certaine pour une espérance hypothétique. Elle a fait un pari bien plus hasardeux que le fameux pari de Pascal. [...] Non seulement elle a renoncé à une vie quasi infinie sur cette terre, mais elle a aussi accepté de quitter définitivement toute sa famille. [...] Arwen a donc dû leur faire ses adieux pour l'éternité". [/citation]
D'accord avec cette l'affirmation du pari d'Arwen plus hasardeux que celui de Pascal à condition de dire que Pascal parle après la révélation de l'incarnation de Dieu en Jésus-Christ, de la résurrection de celui-ci, et la promesse de son retour. Pascal parle après la réalisation historique de l'ancienne espérance des Hommes, à savoir que l'amour d'Eru pour sa création est au cœur de son agir.
Mais axer l'argument sur le renoncement à l'immortalité certaine pour une espérance hypothétique ne me semble pas correspondre au pari de Pascal. Pascal n'étant pas un Elfe, il n'a pas pensé à prendre en compte leur immortalité. Mais l'eût-il été, son argument serait le même que pour les Hommes. Son pari consiste à renoncer à vivre une vie autonome, faite de divertissements (pour taire la voix de la désespérance) et promise au néant lorsqu'on rejette l'idée de Dieu (cette vie fût-elle immortelle au sens de celle des Elfes dans un monde limité dans l'espace et le temps) et à vivre comme si Dieu existait, afin de gagner, au mieux, l'éternité espérée. Au yeux des Hommes athées, Arwen perd au change ; aux yeux des Elfes fidèles à Eru, elle ne perd rien puisque, ramenées à l'éternité d'Eru, la vie mortelle des Hommes, la vie immortelle des Elfes comme la durée (inconnue même des Valar) du Monde tendent vers zéro.
Finrod a parfaitement saisi cela :
[citation=Athrabeth, HoMe X, p. 319]Je suis un Elda, et [...] je pensais à mon propre peuple. Mais en réalité, à tous les Enfants d'Eru. Je pensais que, par l'intermédiaire des Second Enfants, nous aurions pu être délivrés de la Mort. [/citation]

D'un autre côté, Arwen est avantagée par rapport à un Pascal qui aurait eu connaissance des Elfes. Car un tel Pascal, bien qu'ami des Elfes, n'aurait pas eu comme Arwen une grand-mère qui a cotoyé anges et archanges (jusqu'à l'équivalent de Michel lui-même), qui a vu la lumière du paradis terrestre, qui a été témoin de sa corruption, et qui a dû être pour sa fille aussi bien que pour sa petite-fille porteuse d'un témoignage de première de la connaissance des Valar, de la Grande Musique et donc de l'espérance même des Valar quant aux destinées du monde et des Enfants des Eru :
[citation=Le Simarillion, p. 30 = Ainulindalë C, HoME X, p. 21-22 ]Il y a bien longtemps, en Valinor, les Valar proclamèrent aux Elfes que les Hommes se joindraient à la Seconde Musique des Ainur; tandis qu'Ilúvatar n'a pas révélé son dessein l'égard des Elfes après la fin du Monde. [/citation]

Pour autant, je ne pense pas qu'elle ait abandonné une espérance typiquement elfique, qu'elle a pu hériter par l'intermédiaire de Galadriel de la sagesse de Finrod.
[citation=JRR Tolkien, HoME X, p. 342-343 (ma traduction)] Arda, disent [les Elfes], sera [...] guérie par l’intermédiaire de la bonté des Hommes. [...] Par la sainteté des hommes bons – leur attachement à Eru, avant et au-dessus des œuvres d’Eru – les Elfes pourront être délivrés de la dernière de leurs peines : la tristesse ; la tristesse qui accompagne nécessairement tout amour désintéressé qui n’a pas Eru pour objet. [/citation]
Arwen, en faisant le choix d'un amour humain, renonce au vain espoir des Elfes, celui d'arrêter la marche du temps. Elle connaîtra effectivement la tristesse, mais cette tristesse est aussi le lot de sa Parenté. On peut dire que sa tristesse est double (puisqu'elle se coupe de sa Parenté pour perdre son amour dans les cercles du monde) mais le Don d'Eru (inhérent à son choix de devenir humaine) est aussi l'assurance que cette tristesse ne durera pas indéfiniment à l'inverse de celle de ses parents qui conserveront son souvenir avec celui des temps disparus jusqu'à l'usure finale du monde. Arwen a choisit la tristesse limitée dans le temps aux regrets perpétuels d'une immortelle.
De fait (cf. p. 129 qui cite Jn 15,13), Jean judicieusement fait remarquer qu'Arwen est du côté de l'amour soutenu par l'espérance quand Aragorn est du côté de l'espérance guidé par l'amour.
En fin de compte, les trois vertus théologales (foi, espérance & amour) sont finalement celles que les Enfants d'Eru sont appelés à vivre qu'ils soient Hommes ou Elfes :
[citation=HoMe X, p. 338 (trad. de J. Sainton (quasiment ;-)))]
[les Elfes] n'étaient pas informés ni de la volonté ni du dessein d'Eru, qui semble dans la Tradition elfique demander deux choses à Ses Enfants (de chaque Parenté) : croire en Lui, et, procédant de cela, placer en Lui leur espérance (que les Eldar appellent estel) [/citation]
Et si "tout amour désintéressé qui n’a pas Eru pour objet" est source de tristesse par le simple fait qu'il ne peut qu'être limité dans le temps et dans l'espace, se trouve désormais dans le cœur des Elfes aussi bien que celui des Hommes, une espérance commune :
[citation=Athrabeth (Finrod à Andreth), HoMe X, p. 326] [...] je pourrais [...] te dire de ne pas pleurer. [...] Mais tu n'es pas [destinée] pour Arda. Puisses-tu trouver la lumière, où que tu ailles. Attends-nous là, mon frère – et moi. But I might as well tell thee not to weep. [...] But you are not for Arda. Whither you go may you find light. Await us there, my brother – and me.[/citation]

[citation=Aragorn à Arwen, SdA, Ap. A (cité évidemment par Jean, p. 127)]Nous devons partir dans la tristesse, mais non dans le désespoir. Voyez ! Nous ne sommes pas liés à jamais aux cercles du monde et, au-delà, il y a plus que le souvenir.[/citation]

4.
Rq : La nomenclature et les traductions du Hobbit ou du SdA sont celles de Ledoux.
Coquille p. 70 Illùvatar > Ilúvatar

5.
p. 137 (conclusion) : "Nous espérons avoir donné à voir...", "nous espérons que cette brève étude permettra de donner une idée fidèle...", "nous espérons également qu'une meilleure connaissance de la foi de Tolkien pourra être utile... aider...".
Beaucoup d'espoirs en quelques deux paragraphes. Sois rassuré Jean : oui tu donnes à voir, oui tu donnes une idée fidèle, oui ta "brève étude" est utile et aide son lecteur ;-)

S.
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