Je pense qu'une des plus grandes erreurs d'interprétation du SdA consiste à dire qu'Eowyn a vaincu le Roi-Sorcier.
La conférence de Damien a rappelé que la prophétie de Glorfindel sur le Roi-Sorcier est évoquée à trois reprises dans le SdA, le Roi-Sorcier lui-même l'invoquant en affirmant qu'"aucun homme vivant" ne peut le vaincre -- mais, ce faisant, en déformant la parole de Glorfindel, qui se contentait de dire qu'"aucun homme ne pouvait le vaincre".
Ce qui suit est mon interprétation, déjà évoquée en ces lieux et ailleurs : en déformant la prophétie qui était un avertissement, le Roi-Sorcier la transforme en son jugement / sa propre condamnation : le Roi-Sorcier pense qu'un "homme vivant" est un "homme seul", ce que signifie effectivement la prophétie de Glorfindel. Les commentateurs qui voient en Eowyn celle qui remporte la victoire sur le Roi-Sorcier tombe dans la même erreur que celui-ci.
En vérité, aucun homme, aucune femme, aucun enfant, aucun vieillard, aucun être humain ne peut surmonter seul le désespoir ; et, à vrai dire, Gandalf lui-même n'ose, seul, se mesurer à lui. Telle est la révélation contenue dans la prophétie de Glorfindel.
Pourtant le Roi-Sorcier tombe. C'est qu'il ne tombe pas face à une monade, face à un être auto-suffisant qui aurait trouvé en lui seul les ressources nécessaires. Le Roi-Sorcier tombe en réalité face à l'alliance de l'amour désespéré d'Eowyn pour Théoden et de l'amitié elle aussi désespéré de Merry pour Eowyn. Le Roi-Sorcier tombe non pas face à une seule personne, mais face à un vieillard mourant, une jeune femme en pleurs, un demi-Homme terrifié. La force inarrêtable par la seule force (celle que la virilité incarnée dans le héros solitaire et ténébreux à la Túrin, cette force sans laquelle le courage semble vain ou inutile) est vaincue par l'union de toutes les images de la faiblesse humaine, par toutes les figures humaines qu'on néglige habituellement quand il s'agit de lutter contre elle.
Mais il y a plus : cet amour désespéré et cette amitié désespérée ne sont rien sans la lucidité de Tom Bombadil, qui a transmis à Merry l'épée enchantée des combattants du Cardolan , lucidité portée par l'espérance indéfectible qu'un jour le monde sera guéri de toutes ses blessures (Till the world is mended).
Il y a donc d'autres héroïsmes positifs que celui du couple chez Tolkien, mais tous ont en partage l'amour qui me porte vers l'autre et m'unit à lui au présent dans l'espace et le temps (Merrry/Eowyn/Théoden), par-delà la distance (Bombadil) et par-delà le temps (les artisans disparu du Cardolan), jusqu'au sacrifice dans les cas limites.
S.
La conférence de Damien a rappelé que la prophétie de Glorfindel sur le Roi-Sorcier est évoquée à trois reprises dans le SdA, le Roi-Sorcier lui-même l'invoquant en affirmant qu'"aucun homme vivant" ne peut le vaincre -- mais, ce faisant, en déformant la parole de Glorfindel, qui se contentait de dire qu'"aucun homme ne pouvait le vaincre".
Ce qui suit est mon interprétation, déjà évoquée en ces lieux et ailleurs : en déformant la prophétie qui était un avertissement, le Roi-Sorcier la transforme en son jugement / sa propre condamnation : le Roi-Sorcier pense qu'un "homme vivant" est un "homme seul", ce que signifie effectivement la prophétie de Glorfindel. Les commentateurs qui voient en Eowyn celle qui remporte la victoire sur le Roi-Sorcier tombe dans la même erreur que celui-ci.
En vérité, aucun homme, aucune femme, aucun enfant, aucun vieillard, aucun être humain ne peut surmonter seul le désespoir ; et, à vrai dire, Gandalf lui-même n'ose, seul, se mesurer à lui. Telle est la révélation contenue dans la prophétie de Glorfindel.
Pourtant le Roi-Sorcier tombe. C'est qu'il ne tombe pas face à une monade, face à un être auto-suffisant qui aurait trouvé en lui seul les ressources nécessaires. Le Roi-Sorcier tombe en réalité face à l'alliance de l'amour désespéré d'Eowyn pour Théoden et de l'amitié elle aussi désespéré de Merry pour Eowyn. Le Roi-Sorcier tombe non pas face à une seule personne, mais face à un vieillard mourant, une jeune femme en pleurs, un demi-Homme terrifié. La force inarrêtable par la seule force (celle que la virilité incarnée dans le héros solitaire et ténébreux à la Túrin, cette force sans laquelle le courage semble vain ou inutile) est vaincue par l'union de toutes les images de la faiblesse humaine, par toutes les figures humaines qu'on néglige habituellement quand il s'agit de lutter contre elle.
Mais il y a plus : cet amour désespéré et cette amitié désespérée ne sont rien sans la lucidité de Tom Bombadil, qui a transmis à Merry l'épée enchantée des combattants du Cardolan , lucidité portée par l'espérance indéfectible qu'un jour le monde sera guéri de toutes ses blessures (Till the world is mended).
Il y a donc d'autres héroïsmes positifs que celui du couple chez Tolkien, mais tous ont en partage l'amour qui me porte vers l'autre et m'unit à lui au présent dans l'espace et le temps (Merrry/Eowyn/Théoden), par-delà la distance (Bombadil) et par-delà le temps (les artisans disparu du Cardolan), jusqu'au sacrifice dans les cas limites.
S.

