02-06-2025, 07:55
[small]Allez, je vais aller jusqu'au bout de « où j'en suis » actuellement sur la question.[/small]
S'agissant de la seconde option, qui conduit, comme je l'ai dit au début de ce fuseau, à couper Tolkien en deux, en parlant de chrétien auteur au lieu d'auteur chrétien [small](en tant qu'homme, Tolkien serait chrétien « sans nuance » ; en tant qu'auteur, ce serait « à nuancer »)[/small] :
Que l’œuvre tolkienienne soit chrétienne découle d’une nécessité simple, de la définition des termes : une nécessité relative à l’essence de l’art d’une part, et à l’essence de la foi chrétienne d’autre part.
[séparation]
L’artiste, par son art, s’exprime lui-même, il exprime qui il est. Il s’agit ici d’une nécessité absolue, qui fait partie de la définition de l’artiste. Tout artiste le sait : il met dans son œuvre non pas autre chose que lui-même, non pas un peu de lui-même, mais le meilleur de lui-même. C’est bien pourquoi une réussite lui procure autant de joie et un échec autant d’accablement. Cela est vrai de toute œuvre humaine, de tout art et pas seulement des beaux-arts, mais c’est encore plus intensément vrai des beaux-arts. À travers son art l’homme dévoile qui il est :
[citation=Jean-Paul II, Lettre aux artistes, Téqui, 1999, § 2][Ces] deux dispositions, morale et artistique, […] se conditionnent profondément l’une l’autre. En modelant une œuvre, l’artiste s’exprime de fait lui-même à tel point que sa production constitue un reflet particulier de son être, de ce qu’il est et du comment il est. On en trouve d’innombrables confirmations dans l’histoire de l’humanité. En effet, quand l’artiste façonne un chef-d'œuvre, non seulement il donne vie à son œuvre, mais à travers elle, en un certain sens, il dévoile aussi sa propre personnalité. Dans l’art, il trouve une dimension nouvelle et un extraordinaire moyen d’expression pour sa croissance spirituelle. À travers les œuvres qu’il réalise, l’artiste parle et communique avec les autres.[/citation]
Comment cette nécessité pourrait-elle être disputée à Tolkien, qui est allé jusqu’à dire que Le Seigneur des Anneaux a été écrit avec son sang et sa vie même :
[citation=J.R.R. Tolkien, « L109, à Stanley Unwin, Lettres, p.179, trad. modifiée]Eh bien, j’ai suffisamment parlé de mes propres folies. Le tout est de finir cette chose comme prévu, afin qu’elle soit jugée. Mais pardonnez-moi ! Elle est écrite avec le sang de ma vie, tel qu’il est, léger ou épais ; et je ne peux faire autrement. Elle doit, j’en ai peur, tenir ou s’écrouler telle qu’elle est en substance. Il serait vain de prétendre que que je ne désire pas fortement être publié, dans la mesure où un art solitaire n’est pas un art, ni que je n’ai pas plaisir à être loué, avec le minimum de vanité auquel un homme déchu peut parvenir (n’ayant pas tellement plus de part dans ses écrits que dans ses enfants charnels, mais c’est déjà quelque chose d’avoir une fonction) ; il convient cependant avant tout d’achever son œuvre, pour autant que l’achèvement ait un sens.[/citation]
Tolkien aurait aussi bien pu dire qu’il a écrit de toute son âme tant ses expressions sont évocatrices. Tout comme d’autres le sont, quand il dit à ses éditeurs ou proches amis à quel point son œuvre est issue de lui et le révèle (cf. L124, à Stanley Unwin, Lettres, p.197) ; L126, à Milton Waldman, Lettres, p.202), et qu’il s’est en définitive exposé tout entier (cf. L142, à Robert Murray, Lettres, p.247).
Si donc, par essence, l’œuvre est du même tenant que l’artiste, et que celui-ci est chrétien (sa vie, son âme a cette qualité d’être chrétiennement disposée), alors nécessairement son œuvre est chrétienne (elle a cette qualité d’être chrétiennement disposée).
L’artiste le sait mieux que les autres : on agit d’après ce que l’on est (cf. aussi, dans « Fate & Free Will » : [emphase]« En un sens, l’auteur n’est pas dans le conte, pourtant tout découle de lui (et de ce qui est en lui), de sorte qu’il est présent en permanence »[/emphase]) — même si cela ne se fait pas nécessairement de façon consciente. Tolkien a d’ailleurs régulièrement dit que les choses se sont faites naturellement et non à la force du poignet :
[citation=L148a, à Katharine Farrer, expLetters, p.275]En fait j’étais enchanté que vous souligniez la « moralité ». Je pense vraiment que c’est elle qui donne à l’histoire son « réalisme » et sa cohérence — ce que mes critiques semblent ressentir — plutôt qu’un quelconque éclat sensible. Ceci n’a pas été « planifié », bien sûr, mais a surgi naturellement en essayant de traiter sérieusement ma matière. Et c’en est maintenant le fondement.[/citation]
« Voilà comment cela fonctionne si on y réfléchit sérieusement » semble dire Tolkien … si on y réfléchit avec les habitus qui sont les siens, nous permettrons-nous d’ajouter. Aussi dans la suite de sa lettre établit-il d’emblée le parallèle entre le dévouement de Frodo et celui de sainte Bernadette de Lourdes : non pas qu’il avait décidé en écrivant Le Seigneur des Anneaux qu’il en serait ainsi, mais que cela arrive effectivement et naturellement, c’est-à-dire du fait de la seconde nature qu’était son habitus chrétien. C’est bien pourquoi, du reste, la qualité fondamentalement religieuse et catholique de l’œuvre fut inconsciente dans un premier temps (cf. L142, à Robert Murray, Lettres, p.246).
[séparation]
Mais l’on doit serrer les choses encore davantage en se penchant sur la spécificité de la qualité chrétienne dont on parle, qu’il s’agisse de celle d’une personne, ou de ses œuvres. L’unité entre la personne et ses œuvres, agir d’après ce qu’elle est, s’impose encore plus nécessairement, du fait même de cette qualité.
Car la qualité chrétienne est encore moins que tout autre qualité divisible. On ne peut être chrétien à moitié. Par définition, est chrétien celui qui l’est entièrement : il doit être ou bien chaud ou bien froid. La qualité chrétienne n’est pas diluable, elle ne peut être tiède sous peine de ne plus être ce qu’elle est (cf. Ap 3,14-16). Le chrétien ne peut être chrétien d’un côté et agir non chrétiennement de l’autre. C’est tout un. Il ne peut avoir la foi sans les œuvres ni les œuvres sans la foi (cf. Col 3,17 ; Jc 2,14-26).
Si donc, par essence, la qualité chrétienne est indivisible et que la foi ne va pas sans les œuvres ni les œuvres sans la foi, alors nécessairement un chrétien œuvre en chrétien, œuvre chrétiennement, réalise des œuvres chrétiennes — un chrétien auteur ne peut pas ne pas être un auteur chrétien. Nous dirons donc : combien plus, pour un artiste chrétien, l’œuvre étant du même tenant que l’artiste d’une part, la qualité chrétienne n’étant pas divisible d’autre part, son œuvre est chrétienne par une double nécessité.
[séparation]
Ceci étant dit, il est bien entendu possible de contester que Tolkien ne fût pas parfaitement artiste ou qu’il ne fût pas parfaitement chrétien : il est possible, pour chacun de ces deux points, d’en contester la perfection. Ce qui me paraît impossible de contester est que, dans la même mesure que Tolkien était l’un et l’autre, il fût bien un artiste chrétien, que son œuvre fût bien (essentiellement et non accidentellement) chrétienne : si Tolkien était auteur et chrétien, alors il a nécessairement réalisé une œuvre chrétienne, disons, dans la proportion de ses propres qualités d’auteur et de chrétien.
L’alternative qui consiste à poser que, quoique étant bien artiste et chrétien, Tolkien pouvait, en dépit de ce qui vient d’être montré, dissocier ne serait-ce que partiellement ces deux réalités les plus profondes de son être, revient in fine à poser par impossible l’existence d’[emphase]« une âme coupée en deux »[/emphase] (cf. Anders, cité en début de ce fuseau).
[séparation]
Au surplus, si l’on suit Tolkien dans son argumentation sur la nature et les fonctions du conte de fées, on défendra ici une triple nécessité. S’ajoute en effet à ce qui précède la connivence intrinsèque entre les deux qualités d’artiste et de chrétien, si, comme le montre Tolkien dans son essai, l’Évangile en est, en dernière analyse, la cause exemplaire — cause à la fois modèle et agissante — des œuvres comme la sienne. C’est bien pour cela du reste que Tolkien se retrouve confronté à la crainte d’une parodie du Christianisme (cf. HoMe X, p.354-357) : pourquoi sinon parce que ce dernier constitue le modèle définitif (au sens de définitoire) de sa propre œuvre ? (cf. « Carmë ar Rehtië » ;)).
S'agissant de la seconde option, qui conduit, comme je l'ai dit au début de ce fuseau, à couper Tolkien en deux, en parlant de chrétien auteur au lieu d'auteur chrétien [small](en tant qu'homme, Tolkien serait chrétien « sans nuance » ; en tant qu'auteur, ce serait « à nuancer »)[/small] :
Que l’œuvre tolkienienne soit chrétienne découle d’une nécessité simple, de la définition des termes : une nécessité relative à l’essence de l’art d’une part, et à l’essence de la foi chrétienne d’autre part.
[séparation]
L’artiste, par son art, s’exprime lui-même, il exprime qui il est. Il s’agit ici d’une nécessité absolue, qui fait partie de la définition de l’artiste. Tout artiste le sait : il met dans son œuvre non pas autre chose que lui-même, non pas un peu de lui-même, mais le meilleur de lui-même. C’est bien pourquoi une réussite lui procure autant de joie et un échec autant d’accablement. Cela est vrai de toute œuvre humaine, de tout art et pas seulement des beaux-arts, mais c’est encore plus intensément vrai des beaux-arts. À travers son art l’homme dévoile qui il est :
[citation=Jean-Paul II, Lettre aux artistes, Téqui, 1999, § 2][Ces] deux dispositions, morale et artistique, […] se conditionnent profondément l’une l’autre. En modelant une œuvre, l’artiste s’exprime de fait lui-même à tel point que sa production constitue un reflet particulier de son être, de ce qu’il est et du comment il est. On en trouve d’innombrables confirmations dans l’histoire de l’humanité. En effet, quand l’artiste façonne un chef-d'œuvre, non seulement il donne vie à son œuvre, mais à travers elle, en un certain sens, il dévoile aussi sa propre personnalité. Dans l’art, il trouve une dimension nouvelle et un extraordinaire moyen d’expression pour sa croissance spirituelle. À travers les œuvres qu’il réalise, l’artiste parle et communique avec les autres.[/citation]
Comment cette nécessité pourrait-elle être disputée à Tolkien, qui est allé jusqu’à dire que Le Seigneur des Anneaux a été écrit avec son sang et sa vie même :
[citation=J.R.R. Tolkien, « L109, à Stanley Unwin, Lettres, p.179, trad. modifiée]Eh bien, j’ai suffisamment parlé de mes propres folies. Le tout est de finir cette chose comme prévu, afin qu’elle soit jugée. Mais pardonnez-moi ! Elle est écrite avec le sang de ma vie, tel qu’il est, léger ou épais ; et je ne peux faire autrement. Elle doit, j’en ai peur, tenir ou s’écrouler telle qu’elle est en substance. Il serait vain de prétendre que que je ne désire pas fortement être publié, dans la mesure où un art solitaire n’est pas un art, ni que je n’ai pas plaisir à être loué, avec le minimum de vanité auquel un homme déchu peut parvenir (n’ayant pas tellement plus de part dans ses écrits que dans ses enfants charnels, mais c’est déjà quelque chose d’avoir une fonction) ; il convient cependant avant tout d’achever son œuvre, pour autant que l’achèvement ait un sens.[/citation]
Tolkien aurait aussi bien pu dire qu’il a écrit de toute son âme tant ses expressions sont évocatrices. Tout comme d’autres le sont, quand il dit à ses éditeurs ou proches amis à quel point son œuvre est issue de lui et le révèle (cf. L124, à Stanley Unwin, Lettres, p.197) ; L126, à Milton Waldman, Lettres, p.202), et qu’il s’est en définitive exposé tout entier (cf. L142, à Robert Murray, Lettres, p.247).
Si donc, par essence, l’œuvre est du même tenant que l’artiste, et que celui-ci est chrétien (sa vie, son âme a cette qualité d’être chrétiennement disposée), alors nécessairement son œuvre est chrétienne (elle a cette qualité d’être chrétiennement disposée).
L’artiste le sait mieux que les autres : on agit d’après ce que l’on est (cf. aussi, dans « Fate & Free Will » : [emphase]« En un sens, l’auteur n’est pas dans le conte, pourtant tout découle de lui (et de ce qui est en lui), de sorte qu’il est présent en permanence »[/emphase]) — même si cela ne se fait pas nécessairement de façon consciente. Tolkien a d’ailleurs régulièrement dit que les choses se sont faites naturellement et non à la force du poignet :
[citation=L148a, à Katharine Farrer, expLetters, p.275]En fait j’étais enchanté que vous souligniez la « moralité ». Je pense vraiment que c’est elle qui donne à l’histoire son « réalisme » et sa cohérence — ce que mes critiques semblent ressentir — plutôt qu’un quelconque éclat sensible. Ceci n’a pas été « planifié », bien sûr, mais a surgi naturellement en essayant de traiter sérieusement ma matière. Et c’en est maintenant le fondement.[/citation]
« Voilà comment cela fonctionne si on y réfléchit sérieusement » semble dire Tolkien … si on y réfléchit avec les habitus qui sont les siens, nous permettrons-nous d’ajouter. Aussi dans la suite de sa lettre établit-il d’emblée le parallèle entre le dévouement de Frodo et celui de sainte Bernadette de Lourdes : non pas qu’il avait décidé en écrivant Le Seigneur des Anneaux qu’il en serait ainsi, mais que cela arrive effectivement et naturellement, c’est-à-dire du fait de la seconde nature qu’était son habitus chrétien. C’est bien pourquoi, du reste, la qualité fondamentalement religieuse et catholique de l’œuvre fut inconsciente dans un premier temps (cf. L142, à Robert Murray, Lettres, p.246).
[séparation]
Mais l’on doit serrer les choses encore davantage en se penchant sur la spécificité de la qualité chrétienne dont on parle, qu’il s’agisse de celle d’une personne, ou de ses œuvres. L’unité entre la personne et ses œuvres, agir d’après ce qu’elle est, s’impose encore plus nécessairement, du fait même de cette qualité.
Car la qualité chrétienne est encore moins que tout autre qualité divisible. On ne peut être chrétien à moitié. Par définition, est chrétien celui qui l’est entièrement : il doit être ou bien chaud ou bien froid. La qualité chrétienne n’est pas diluable, elle ne peut être tiède sous peine de ne plus être ce qu’elle est (cf. Ap 3,14-16). Le chrétien ne peut être chrétien d’un côté et agir non chrétiennement de l’autre. C’est tout un. Il ne peut avoir la foi sans les œuvres ni les œuvres sans la foi (cf. Col 3,17 ; Jc 2,14-26).
Si donc, par essence, la qualité chrétienne est indivisible et que la foi ne va pas sans les œuvres ni les œuvres sans la foi, alors nécessairement un chrétien œuvre en chrétien, œuvre chrétiennement, réalise des œuvres chrétiennes — un chrétien auteur ne peut pas ne pas être un auteur chrétien. Nous dirons donc : combien plus, pour un artiste chrétien, l’œuvre étant du même tenant que l’artiste d’une part, la qualité chrétienne n’étant pas divisible d’autre part, son œuvre est chrétienne par une double nécessité.
[séparation]
Ceci étant dit, il est bien entendu possible de contester que Tolkien ne fût pas parfaitement artiste ou qu’il ne fût pas parfaitement chrétien : il est possible, pour chacun de ces deux points, d’en contester la perfection. Ce qui me paraît impossible de contester est que, dans la même mesure que Tolkien était l’un et l’autre, il fût bien un artiste chrétien, que son œuvre fût bien (essentiellement et non accidentellement) chrétienne : si Tolkien était auteur et chrétien, alors il a nécessairement réalisé une œuvre chrétienne, disons, dans la proportion de ses propres qualités d’auteur et de chrétien.
L’alternative qui consiste à poser que, quoique étant bien artiste et chrétien, Tolkien pouvait, en dépit de ce qui vient d’être montré, dissocier ne serait-ce que partiellement ces deux réalités les plus profondes de son être, revient in fine à poser par impossible l’existence d’[emphase]« une âme coupée en deux »[/emphase] (cf. Anders, cité en début de ce fuseau).
[séparation]
Au surplus, si l’on suit Tolkien dans son argumentation sur la nature et les fonctions du conte de fées, on défendra ici une triple nécessité. S’ajoute en effet à ce qui précède la connivence intrinsèque entre les deux qualités d’artiste et de chrétien, si, comme le montre Tolkien dans son essai, l’Évangile en est, en dernière analyse, la cause exemplaire — cause à la fois modèle et agissante — des œuvres comme la sienne. C’est bien pour cela du reste que Tolkien se retrouve confronté à la crainte d’une parodie du Christianisme (cf. HoMe X, p.354-357) : pourquoi sinon parce que ce dernier constitue le modèle définitif (au sens de définitoire) de sa propre œuvre ? (cf. « Carmë ar Rehtië » ;)).

