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Tolkien, auteur catholique ?
#63
Yyr Wrote:Hello Benjamin,

Tu as raison de m'interpeller & je me propose de préciser et corriger ce que je peux.

Merci pour tes corrections et précisions, Jérôme. ^^

Dimanche soir, Yyr Wrote:[...] le fait que je les [les positions de Blanco Albarova et Carruthers] considère toutes deux « à côté » ne signifie pas que « toute autre explication que la mienne est fausse » et encore moins que « seule mon explication est juste » (même s'il me semble normal de viser juste, non ?) ... d'autant que mon explication n'est toujours pas aboutie. Je suis encore en recherche, et je pose ici quelques notes, quelques jalons dans ma recherche.
Pour l'instant, ces deux options ne sont pas correctes d'après moi. Mais pour le reste, je ne suis encore sûr de rien :).

Soit. :-)

Ayant, dit-il, réfléchi en dormant durant la nuit de dimanche à lundi, Yyr Wrote:Les « deux options », d'après moi, « coincent » parce que :
  • La première option [small](que l'on pourrait appeler « Tolkien apologète : la preuve, diront les uns, c'est que son œuvre dispose à la conversion »)[/small], parce que la lampe est chrétienne, a tendance à l'externaliser et à la placer au devant de l'œuvre et à ne plus voir l'œuvre.
  • La seconde option [small](que l'on pourrait appeler « Tolkien humaniste : la preuve, diront les autres, c'est que son œuvre parle à tous » (...))[/small], parce que la lampe est invisible, a tendance à la ranger sous un boisseau (agnostique) qui serait plus universel que le Christianisme.

Pour moi, on peut tenir que Tolkien est bien un auteur chrétien (que son œuvre est chrétienne), c'est-à-dire que sa lampe est chrétienne — i.e. la dimension spirituelle de son œuvre est spécifiquement chrétienne — et invisible — i.e. elle est entièrement absorbée dans le symbolisme.

Telle est ma compréhension actuelle, et qui me semble faire droit à l'ensemble des témoignages de l'auteur.

[small](...) Mais telle est justement la prétention du Christianisme de pouvoir parler à tous ![/small]

À mon humble avis, tout le problème est là : la prétention universaliste du christianisme... ne concevant pas que « tout ce qui existe » ne subsume pas à (ou sous) la Vérité chrétienne. En Occident, où c'est le christianisme qui a permis notamment le développement de la conscience individuelle, l'universalisme, la prétention à l'universalité, n'est plus un monopole religieux. Ce n'est plus seulement l'affaire de croyances religieuses, mais aussi de pensées philosophiques, de valeurs morales ne dépendant pas (ou plus) d'une Vérité révélée, ou d'institutions politiques indépendantes de tout pouvoir théocratique.
L'humanisme, à la Renaissance, sur un plan à la fois intellectuel et littéraire, a cherché à établir une valeur propre de l'être humain et sa dignité, en s'inspirant pour cela de l'Antiquité gréco-latine, en dépassant l'horizon de la scolastique et du Moyen Âge chrétien, et dès lors en libérant la philosophie de la tutelle de la théologie. L'humanisme de la Renaissance, tout comme la philosophie des Lumières qui en a plus tard hérité, n'est pas un bloc monolithique en temps que mouvement intellectuel et créatif, y compris d'un point de vue spirituel, mais sa démarche d'émancipation de la domination de la pensée théologique me parait fondamentale.
Et c'est pour cela que, comme je l'ai déjà écrit ailleurs par le passé, je n'approuve pas l'affirmation selon laquelle Tolkien serait un humaniste, sauf à ne retenir pour le terme « humanisme » qu'une définition contemporaine très (trop) large et évacuant notamment un peu trop facilement la question de l'emprise religieuse se posant encore de nos jours, particulièrement d'un point de vue intellectuel, social et politique. J. R. R. Tolkien s’accommodait un peu trop, me semble-t-il, d'un schéma de pensée où la théologie ne peut avoir in fine que la place la plus haute, et de facto la plus dominante dans le domaine de la pensée, pour que l'on puisse parler de lui comme d'un humaniste, ou alors seulement dans le double sens qu'avait proposé ailleurs notre ami Vincent mais qui ne me parait pas très convainquant quand je vois l'importance « universalisante » que l'on prétend donner à son œuvre de fiction, notamment médiévalisante, si elle est si ontologiquement chrétienne qu'on le dit au point dès lors de potentiellement ravir tous les théologiens pouvant considérer leur champ d'étude comme « supérieur » par essence.

Elendil Wrote:Je suis d'accord avec l'essentiel de ce qu'Yyr dit ici. Je pense d'ailleurs que la totalité de son argumentaire s'applique particulièrement bien à Tolkien et l'œuvre littéraire de ce dernier (au moins dans l'état d'achèvement qu'elle avait atteint à partir du SdA), comme en témoigne notamment sa correspondance.

Yyr Wrote:Car la qualité chrétienne est encore moins que tout autre qualité divisible. On ne peut être chrétien à moitié. Par définition, est chrétien celui qui l’est entièrement : il doit être ou bien chaud ou bien froid. La qualité chrétienne n’est pas diluable, elle ne peut être tiède sous peine de ne plus être ce qu’elle est (cf. Ap 3,14-16). Le chrétien ne peut être chrétien d’un côté et agir non chrétiennement de l’autre. C’est tout un. Il ne peut avoir la foi sans les œuvres ni les œuvres sans la foi (cf. Col 3,17 ; Jc 2,14-26).

C'est là, malgré tout, un idéal. Qui peut affirmer toujours agir chrétiennement ? Combien se disent (et se pensent sans doute sincèrement) chrétiens tout en agissant la majorité du temps à rebours des enseignements de l'Evangile, ou tout au moins sans fixer leur règle d'action dessus ? Si d'ailleurs on prend au sérieux les Actes des Apôtres et les lettres de Paul, existe-t-il d'autres chrétiens que dans les communautés -- monastiques ou non -- où tous les biens sont mis en commun (et combien de ces communautés sont-elles exemptes de dérives, au demeurant) ? Et sans aller aussi loin, il est manifeste qu'il existe bien des chrétiens convaincus qui agiront en non-chrétiens dans certaines circonstances, pour différentes raisons.

C'est l'évidence même, à mes yeux, et je remercie Elendil d'avoir écrit tout cela... notamment car ça me dispense de le faire moi-même. ^^'

Yyr Wrote:[espacement]
Elendil Wrote:C'est là, malgré tout, un idéal. Qui peut affirmer toujours agir chrétiennement ?

Nous sommes bien d'accord.
C'est pourquoi j'ai précisé :

Yyr Wrote:il est bien entendu possible de contester que Tolkien ne fût pas parfaitement artiste ou qu’il ne fût pas parfaitement chrétien : il est possible, pour chacun de ces deux points, d’en contester la perfection. Ce qui me paraît impossible de contester est que, dans la même mesure que Tolkien était l’un et l’autre, il fût bien un artiste chrétien (...)

On a affaire à un auteur chrétien dans la mesure de, c'est-à-dire dans la proportion de ses qualités d'artiste et de chrétien.
Et ceci est suffisant pour avoir la réponse à la disputatio autour de la dénomination d'auteur chrétien.

Qu'il fut un auteur chrétien sur le principe, admettons. Mais delà à affirmer qu'il fut « parfaitement » un auteur chrétien, parce qu'à la fois artiste et chrétien et que notamment il associait morale et subcréation, même cela peut être contestable : si j'ose dire, coïncidence « fonctionnelle » ne veut pas dire symbiose « parfaite », même si l'on considère que tout serait là « par essence ». Disons, pour essayer d'aller tout de même dans ton sens, qu'il s'est efforcé d'être un auteur chrétien, plus ou moins consciemment, ou qu'il a tendu à l'être. Ce qui me gêne, au fond, c'est surtout l'impression de finalité « fixiste » de ta démonstration, ce qui serait « problématique » (comme dirait Vincent), dès lors qu'il est question d'esprit, d'imagination, de foi... et, faut-il le rappeler dans le cas de Tolkien (comme dans d'autres), d'œuvre restée au moins en partie inaboutie.

Elendil Wrote:
Yyr Wrote:En fait, ma démonstration est philosophiquement imparable ;).

Applicable à Tolkien, j'en suis convaincu.

Universellement valable, nettement moins. [...]

Je rejoins Elendil, là encore. Mais en étant un peu moins convaincu par cette applicabilité à Tolkien, en ce qu'elle apparait presque "trop parfaite", et ce en pensant précisément à ce qui, selon Jérôme, « est vraiment intéressant : qu'est-ce qui distingue, qu'est-ce qui singularise cet art tolkienien ? quelle foi exprime-t-il ? etc. »
J'ai l'impression qu'il y a là un risque (qui n'est d'ailleurs pas du tout nouveau en « tolkienologie ») de faire du « sur mesure » pour étudier Tolkien, au risque d'en faire un artiste supposément si unique qu'il serait impossible de l'appréhender, lui et son œuvre, autrement qu'avec des outils et conceptions faits spécifiquement pour lui, comme pour en faire ce créateur singulier... qu'il est pourtant déjà à la base de toute façon !
Pour distinguer, pour singulariser un art, commençons par considérer l'artiste comme singulier, certes, mais pas forcément comme « singulier parmi les singuliers », si j'ose dire. Tu proposes, Jérôme, de poser les choses autrement que le fait Leo Carruthers, en partant du principe d'un auteur chrétien : d'accord, pourquoi pas. Or les exemples évoqués par Elendil sont intéressants en ce qu'ils montrent la variété des possibilités de liens entre création artistique et christianisme chez les artistes, pour ne parler que de l'Occident. C'est un aspect important, car cela nous invite à ne pas nous limiter à une approche si centrée sur la singularité d'un auteur qu'elle pourrait finir par en devenir abstraite car trop personnalisée.

Elendil Wrote:Même si l'on exclut du compte les artistes qui vivaient à une période où s'afficher comme chrétien était une nécessité sociale, il existe bien des artistes qui étaient des chrétiens convaincus et engagés, mais dont l'œuvre ne le reflète guère (excepté leur correspondance, peut-être, si on considère qu'il s'agit là d'art). Je prendrais volontiers comme exemple Vincent d'Indy (1851-1931), qui était un catholique engagé (au point de verser dans l'antijudaïsme, bien qu'il ne se soit pas montré antisémite et ait enseigné à de nombreux élèves juifs) et un pédagogue généreux et attentionné. Pourtant, sa seule œuvre chrétienne que je lui connaisse est le drame sacré La Légende de Saint-Christophe, qui vient au milieu de beaucoup d'œuvres d'inspiration folklorique ou mythologique (l'opéra Fervaal, d'inspiration celte, les variations symphoniques Istar, d'après un poème assyrien, etc.) Autant dire qu'il a nettement moins composé de musique religieuse chrétienne qu'un Camille Saint-Saëns, lequel s'avouait très clairement athée, bien qu'admirateur du rôle social du christianisme et des traditions religieuses chrétiennes.

Je pourrais aussi citer Balzac ou Eliade, si l'on préfère évoquer les écrivains. (Mais rentrer dans le détail pour l'un ou pour l'autre me demanderait beaucoup plus de temps que ce dont je dispose aujourd'hui.)

La comparaison d'Elendil entre les compositeurs Vincent d'Indy et Camille Saint-Saëns est intéressante, et je pense que nous pouvons bien parler ici de compositeurs, puisqu'ils sont déjà évoqués depuis un bon moment maintenant dans un certain fuseau dédié à la musique. ;-)
Concernant par exemple Vincent d'Indy, j'en avais parlé dans ledit fuseau le 23 avril de l'année dernière : ce message

Outre Camille Saint-Saëns, on peut aussi évoquer Hector Berlioz et Gabriel Fauré, qui ont notamment composé chacun un Requiem comptant selon moi parmi les meilleurs du répertoire, alors que leur rapport personnel au christianisme de leur temps était soit sceptique chez Berlioz, soit agnostique chez Fauré. À cette aune, s'agissant de ce dernier, Elendil, tu as écrit toi-même, dans le fuseau dédié en mai de l'année dernière, que tu trouvais étonnante la forme de son Requiem « empreinte de douceur et de lumière ». Pour ma part, comme je l'avais laissé entendre en écrivant dans le même fuseau musical à la même époque, c'est une œuvre dont la seule réécoute de certains des passages les plus beaux peut être très émouvante (cela a encore été le cas pour ma part, il y a quelques jours, comme l'année dernière). Au-delà même des ressentis personnels les plus intimes (le mien entre autres), je pense que Fauré a su saisir quelque-chose. Et chacun peut le recevoir comme il l'entend, d'une manière universelle qui ne dépend pas que de la nature formellement religieuse de l'œuvre... et ce qui ne veut pas dire qu'on ne puisse pas lui accorder une valeur chrétienne, du moins est-ce mon avis. C'est un bon exemple, me semble-t-il, de ce que peut être la complexité d'une réception d'une œuvre, particulièrement ici sur un plan spirituel, et de ce que nous pouvons vraiment considérer comme universel hors de toute prétention au monopole en ce domaine.

[séparation]

Silmo Wrote:De Hyarion

Hyarion Wrote:copie de la fresque non-censurée, réalisé une vingtaine d'années plus tard (1570) par le peintre français Robert Le Voyer, est conservée et exposée au musée Fabre de Montpellier :
https://commons.wikimedia.org/wiki/File:...Robert.jpg

Oui, belle citation et bel hommage cher Hyarion pour faire court. Copie de Montpellier guère fidèle coté couleurs :-) mais au moins non totalement censurée. Sinon, musée et ville à visiter pour cela et autres chefs-d’œuvre.

Merci pour ton message cher Silmo. ^^ Pour ce qui est du tableau de Montpellier, disons que les couleurs du copiste Robert Le Voyer sont assurément plus fidèles à celles de la précédente copie de Naples, par Marcello Venusti, qu'aux couleurs de la fresque de Michel-Ange... ;-)... Mais l'essentiel est bien que dans ces copies il n'y ait pas de censure. Je recommande moi aussi la visite de Montpellier et en particulier des riches collections du musée Fabre.

[séparation]

Jérôme, je ne sais pas comment tu fais pour réfléchir en dormant, mais personnellement, j'aurai bien aimé dormir déjà tout en répondant à la dernière série de messages ici en même temps... ^^'

Or donc, sans plus tarder...

Bonne (fin de) nuit à toutes et à tous.

Amicalement,

B.


[small][EDIT: correction de fautes][/small]
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