En novembre 2023, à partir d'un de mes précédents messages dans le présent fuseau, nous avions évoqué le lancement de l'exposition italienne « Tolkien. Uomo, Professore, Autore », promu par le ministère italien de la Culture en collaboration avec l'université d'Oxford, et organisée par Oronzo Cilli, commissaire de cette expo avec Alessandro Nicosia. Comme je l'avais noté alors dans un autre message en ces lieux, cette exposition a été voulue, dans un contexte idéologique particulièrement « droitier », par Gennaro Sangiuliano, alors ministre de la Culture du gouvernement toujours dirigé actuellement par Giorgia Meloni, laquelle en avril dernier, a eu d'ailleurs droit en France, après d'autres politiciens déjà évoqués comme J. D. Vance ou Wauquiez, à un portrait-charge par Kiro dans Le Canard enchaîné.
![[Image: 1754111920_giorgia_meloni_par_kiro_-_can...il2025.png]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754111920_giorgia_meloni_par_kiro_-_canard_enchaine_5451_30avril2025.png)
[small]Giorgia Meloni par Kiro (Le Canard enchaîné n°5451, 30 avril 2025).[/small]
Il y aurait bien des choses à dire concernant la politique de Meloni en tant que présidente du Conseil des ministres italien (au pouvoir depuis octobre 2022 dans le cadre d'une coalition « des droites » incluant notamment le parti de feu Berlusconi)... S'agissant de sa politique étrangère, l'article du Canard en mai dernier évoquait ses intérêts trumpistes, expliquant par là notamment son opposition au programme de défense des 27 États membres de l'Union européenne, malgré son soutien affiché par ailleurs à l'Ukraine, l'Italie étant cependant de toute façon très associée à la défense américaine au-delà des contingences trumpiennes et « meloniennes ». Le 23 juillet dernier, Meloni a reçu à Rome le chef de la dictature algérienne (militaro-mafieuse, francophobe et antisémite) pour signer des accords, entre autres dans le domaine énergétique et « dans un contexte de tensions entre Paris et Alger » comme on dit pudiquement en langage journalistique. Bref, business as usual en fonction des intérêts nationaux des uns et des autres, sur fond de puanteur généralisée, la vie politique française, elle, n'étant pas moins pestilentielle que les autres (et cela que l'on regarde à « droite » ou à « gauche », précisons-le au cas où)... Mais j'ai déjà assez fait allusion à cela précédemment, alors revenons pour l'heure à l'Italie, et à cette exposition sur Tolkien.
On se souvient que l'inauguration de l'exposition à la Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea de Rome, le 15 novembre 2023, s'était faite en présence de Meloni et de son ministre Sangiuliano, signe évident d'un soutien politique appuyé à cette manifestation, au-delà de la tolkienophilie personnelle de l'actuelle cheffe du gouvernement de la République italienne. Si l'on en croit les vidéos mises en ligne, et dont on avait déjà parlé ici à l'époque, ainsi que les photos publiées dans la presse en ligne, notamment sur le site du quotidien généraliste milanais Il Post, via l'agence de presse ANSA (équivalent italien de l'AFP) et son photographe Filippo Attili accrédité auprès du Palais Chigi (l'équivalent italien de Matignon), le ministre Sangiuliano ne cachait pas sa satisfaction, en compagnie de Meloni, tandis qu'Oronzo Cilli s'empressait de les guider en ayant visiblement à cœur que l'opération de communication soit impeccable, pour l'exposition sans doute d'abord (ce qui est bien normal), mais comme j'avais déjà pu le signaler précédemment, il n'avait pas du tout l'air de détester l'exercice vis-à-vis de sa dimension politique d'importance nationale.
![[Image: 1754113467_nicosia_meloni_sangiuliano_ci...i_ansa.png]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754113467_nicosia_meloni_sangiuliano_cilli_mostra_tolkien_roma_15nov2023_attili_ansa.png)
[small]Devant une des vitrines de l'exposition, de droite à gauche :
Oronzo Cilli, Gennaro Sangiuliano, Giorgia Meloni et Alessandro Nicosia.
Rome, Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea, 15 novembre 2023.[/small]
![[Image: 1754113514_sangiuliano_meloni_cilli_most...i_ansa.png]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754113514_sangiuliano_meloni_cilli_mostra_tolkien_roma_15nov2023_attili_ansa.png)
[small]S'avançant au premier plan, non loin de Meloni, Gennaro Sangiuliano visiblement très content face à l'objectif du photographe...
Rome, Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea, 15 novembre 2023.[/small]
Or, après avoir donc été présentée dans la Ville Éternelle, où elle a attiré officiellement 80266 visiteurs jusqu'à sa clôture le 11 février 2024, l'exposition a ensuite été présentée à Naples, du 16 mars au 2 juillet 2024, plus précisément au Palazzo Reale, le palais royal de Naples, résidence des souverains Bourbons du temps du royaume des Deux-Siciles, où 149000 visiteurs se sont déplacés pour voir cette expo. Celle-ci a ensuite été proposée du côté de la région turinoise, du 19 octobre 2024 au 16 février 2025, dans la Sale delle Arti du palais royal de Venaria (en italien : Reggia di Venaria Reale), ancienne résidence royale de la maison de Savoie, située à Venaria Reale, près de Turin dans le Piémont. Puis, plus récemment, l'exposition a été présentée en Sicile, au Palazzo della Cultura de l'antique cité portuaire de Catane (Catania), du 8 mars au 31 juillet 2025, et sera finalement proposée à Trieste, au Salone degli Incanti, du 19 septembre 2025 au 11 janvier 2026.
La manifestation faisant l'objet, comme on peut le voir, d'une véritable tournée à travers toute l'Italie, c'est un peu comme si, en France, l'exposition sur Tolkien proposée à la BnF en 2019-2020 avait été présentée (sur une plus longue période) successivement à Paris au musée d'Orsay et/ou au Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou, puis au musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem) de Marseille, au musée du château de Fontainebleau, puis au musée national du château de Pau, voire aussi au palais Fesch-musée des Beaux-Arts d'Ajaccio. Soit plutôt des musées des beaux-arts nationaux, pouvant être d'anciennes résidences royales, à la hauteur d'un évènement culturel se voulant d'importance nationale et dépendant le plus souvent de l'État, ce qui est, à mon avis, un autre signe du soutien politique spécifiquement apporté à cet évènement culturel.
Le 29 avril 2024, alors qu'en six semaines, le nombre de visiteurs de l'exposition à Naples a dépassé celui des entrées à la Galleria Nazionale à Rome, Sangiuliano se félicite, dans un communiqué de presse, que « grâce à notre travail, le public [puisse] apprendre des aspects moins connus de la vie et des œuvres de Tolkien, en saisissant les valeurs qui sont à la base de son œuvre : solidarité, amitié et la protection de l'humain. »
Mais il ne pourra bientôt plus assurer la promotion officielle de l'évènement. Car voici qu'entre la présentation de l'exposition à Naples et celle à Venaria Reale, survient un drame (j'ironise) dans la carrière politique du ministre : mis sous pression en se retrouvant enlisé dans une affaire d'adultère (sa maîtresse, une ambitieuse influenceuse, ayant laissé « fuiter » la nouvelle de leur relation extra-conjugale, peut-être par vengeance pour n'avoir pas été nommée conseillère officielle du ministre), Sangiuliano est contraint de présenter sa démission à Meloni, qui l'accepte (semble-t-il avec réticence) le 6 septembre 2024, et lui choisit dans la foulée comme successeur Alessandro Giuli, lequel était jusque-là (depuis novembre 2022, nommé par Sangiuliano) président de la Fondation MAXXI spécialisée dans l'art contemporain, après avoir été journaliste et un habitué des plateaux de télévision de certaines chaînes italiennes.
Déjà présent et enthousiaste lors de l'inauguration de l'exposition sur Tolkien à Rome, c'est donc ensuite en tant que ministre, de passage en Sicile, que Giuli a eu droit à une visite guidée médiatisée de l'expo lors de son vernissage au Palazzo della Cultura de Catane, en mars dernier (j'y reviendrai plus loin).
Comme l'a rappelé Allan Kaval dans un article paru en ligne sur le site du journal le Monde en novembre 2024 (et sans doute publié alors aussi dans la version papier de M, le magazine du Monde), Alessandro Giuli a un passé de militant nationaliste néofasciste remontant aux années 1990, l'actuel ministre italien de la Culture ayant été, dans ce contexte de sa jeunesse à Rome, un [emphase]« picchiatore »[/emphase], un cogneur (selon [emphase]« certains adversaires de jeunesse ayant demandé l'anonymat »[/emphase]). Proche de Meloni, Giuli a depuis considérablement civilisé son image et son langage, affirmant de nos jours s'être [emphase]« désintoxiqué »[/emphase] de son ancienne idéologie d'extrême-droite, tout en ne cachant pas cependant conserver une sensibilité « néo-païenne », rappelant celle d'Alain de Benoist en France, Giuli ayant été à ce propos notamment influencé par les écrits de Julius Evola (1898-1974). Idéologiquement, on reste donc tout de même là, a minima, sur un terrain « traditionnel » de droite nationaliste. Giuli a par ailleurs consacré un livre à Antonio Gramsci (1891-1937), le célèbre penseur marxiste italien mort dans les prisons fascistes, surtout connu comme concepteur de la fameuse théorie de l'hégémonie culturelle qui fascine tant et depuis longtemps le camp des nationalistes, lequel camp l'a diversement adaptée pour son compte en « gramscisme de droite » au moins depuis les années 1970, en Italie comme notamment en France avec Alain de Benoist (encore lui).
À noter qu'Allan Kaval, dans son article sur Giuli pour le Monde, écrit notamment ceci : [emphase]« Jeune adulte, Alessandro Giuli a connu Giorgia Meloni dans les « camps hobbit », rassemblements baptisés en hommage à l'écrivain anglais d'heroic fantasy John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973), auteur du Seigneur des anneaux et référence absolue de l'extrême droite italienne. »[/emphase] Cette phrase du journaliste étant un peu « vite dite », je me permets d'apporter quelques précisions : le contexte de rencontres politiques dont il est question est ici surtout celui d'un ancien parti politique d'extrême-droite « post-fasciste » déjà évoqué en ces lieux par le passé, le Mouvement Social Italien (MSI), et du défunt Front de la Jeunesse (“Fronte della Gioventù”), l'organisation de jeunesse du MSI qui organisa en son temps notamment les désormais bien connus “Campi Hobbit” (« Camps Hobbit ») entre 1977 et 1981. Il se trouve qu'Oronzo Cilli a été membre de ce Front de la Jeunesse, auquel a également adhéré, à l'âge de 15 ans, Giorgia Meloni (née en 1977) qui est de la même génération que Cilli et qui y a donc également connu Alessandro Giuli (né en 1975), celui-ci ayant pour sa part adhéré à cette organisation de jeunesse à 14 ans. Pour être donc un peu plus précis que Kaval, compte tenu de leurs âges, Meloni, Giuli et Cilli n'ont pas pu connaître les “Campi Hobbit” « historiques » des années 1977-1981, mais sans doute ont-ils pu tous participer à d'autres manifestations politiques de jeunesse, ayant le même genre d'inspiration « tolkienienne » et plus ou moins liées au Front de la Jeunesse, mais donc forcément un peu plus tardives, à la fin du siècle dernier.
En ce qui concerne le passé militant de Cilli, je précise, au cas où, que c'est une information publique, et que l'intéressé, en outre, ne cache pas de nos jours une certaine proximité, discrète mais claire me semble-t-il, avec “Fratelli d'Italia” (« Frères d'Italie »), le parti politique dirigé par Giorgia Meloni.
![[Image: 1754113604_cilli_giuli_mostra_tolkien_ca...025_fb.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754113604_cilli_giuli_mostra_tolkien_catania_7marzo2025_fb.jpg)
[small]De gauche à droite : Oronzo Cilli et Alessandro Giuli
(près d'un portrait peint de J. R. R. Tolkien d'après photographie, l'auteur du tableau n'étant référencé nulle part).
Catane (Sicile), Palazzo della Cultura, 7 mars 2025.[/small]
Le 7 mars dernier, à Catane, le vernissage de l'exposition sur Tolkien s'est donc fait en présence d'Alessandro Giuli, rituellement guidé par Oronzo Cilli sous l'œil des photographes et des caméras. De nos jours, et a fortiori depuis qu'il est devenu ministre de la Culture, Giuli soigne son apparence à l'extrême. Dans son article, Allan Kaval évoque [emphase]« ses complets, confectionnés par un fidèle tailleur sarde »[/emphase] et [emphase]« sa cravate coquettement ornée d'une pince argentée [qui] masquent un aigle romain tatoué sur sa poitrine »[/emphase], ainsi que [emphase]« ses mains manucurées aux bagues ornées de motifs antiques »[/emphase]. Pour ma part, en découvrant les photos du vernissage diffusées le jour même sur le réseau de Mark Z. (FB), et partagées notamment par Oronzo Cilli, la tenue vestimentaire générale de Giuli m'a immédiatement fait penser au dandysme du célèbre écrivain nationaliste italien Gabriele D'Annunzio (1863-1938), personnalité aussi élégante qu'exaltée, qui reste relativement connu en France notamment dans la mesure où il y a vécu un temps et fut aussi francophile. Un portrait de D'Annunzio par Romaine Brooks, aujourd'hui conservé au musée Sainte-Croix de Poitiers (et évoqué sur le site L'Histoire par l'image), donne par exemple une idée de l'apparence vestimentaire générale (en civil) de l'écrivain, dans le sillage de laquelle me semble s'inscrire celle de Giuli, ce qui de fait ne me parait pas dépourvu d'une certaine signification esthétique et historique, même si ce n'est là qu'une réflexion personnelle.
![[Image: 1754114162_middle-earth_-_roger_garland_1987.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754114162_middle-earth_-_roger_garland_1987.jpg)
[small]Middle-Earth (1987), par Roger Garland.[/small]
En ce qui concerne le catalogue de l'exposition, s'il a fait l'objet d'une édition dès la présentation à Rome en 2023, un an plus tard à l'occasion de l'installation de l'exposition à Reggia di Venaria, ce catalogue a été réédité, toujours chez Skira, cette fois-ci non plus avec un portrait photographique de Tolkien en couverture mais avec une illustration du défunt Roger Garland (reproduite ci-dessus). Le ministre Giuli y signe un avant-propos, comme les ministres de la Culture peuvent aussi le faire en France dans les catalogues d'expositions des musées nationaux, mais je n'ai pas pu consulter le texte dudit Giuli, du moins pas au-delà des quelques mots conclusifs apparaissant sur une photo de page diffusée sur FB et volontairement en partie floue, ces dernier mots laissant vaguement deviner que Giuli semble reprendre à son compte le propos d'une certaine citation de Nathaniel Hawthorne souvent faussement attribuée à Tolkien. En revanche, grâce à Elendil qui possède un exemplaire de la première édition du catalogue, j'ai pu consulter le texte de l'avant-propos écrit alors par le ministre prédécesseur de Giuli, Gennaro Sangiuliano, ce qui n'est pas plus mal dans la mesure où c'est avant tout Sangiuliano qui voulu que cette exposition italienne sur Tolkien voit le jour.
De ce que j'ai pu comprendre de ma rapide traduction personnelle de ce texte de quelques pages en italien, derrière la célébration affichée, à travers l'exposition, de l'œuvre de Tolkien et de l'ampleur de sa réception au-delà de la seule littérature, Sangiuliano en vient assez rapidement à ce qui l'intéresse sans doute le plus depuis le début dans ce projet culturel, à savoir la mise en avant de divers éléments idéologiquement constitutifs d'un agenda politique conservateur, inévitablement insistant sur les fameuses « valeurs traditionnelles » supposées aujourd'hui oubliées voire ignorées en Occident : [emphase]« le sens de la communauté et de la nature, la tradition, l'opposition aux aspects les plus controversés et déshumanisants de la modernité, le sacrifice de soi, le lien de l'amitié, le courage, la dévouement, le sens de l'honneur »[/emphase]... Sangiuliano se félicite notamment que [emphase]« le témoignage à contre-courant du Professeur d'Oxford [soit] arrivé au moment juste pour remettre d'une certaine manière la barre à droite, réaffirmant la valeur spirituelle et salvifique de la fantaisie, de la créativité et plus généralement des meilleures qualités humaines dans une époque dont la Weltanschauung semblait avoir déclassé [ces qualités] au rang d'oripeaux désuets, voire à oublier. »[/emphase]
Malgré le filtre de la traduction, on appréciera notamment l'expression métaphorique de [emphase]« remettre la barre à droite »[/emphase] ([emphase]“rimettere la barra a dritta”[/emphase]), jouant assez peu subtilement, dans un tel contexte, sur le double sens à la fois directionnel et politique... et cela a fortiori dans la mesure où les lectures [emphase]« politiques »[/emphase] de l'œuvre semblent prétendument écartées, dans le sillage de l'opinion de Tolkien lui-même, mais tout en proposant de ladite œuvre une interprétation éminemment politique autour des « vraies valeurs », avec un classique cadrage religieux-conservateur opposant tradition sacrée et modernité sécularisée, et ce jusque dans une référence à la [emphase]« Loi divine »[/emphase] comme fondement de la création artistique sous prétexte d'évoquer la fameuse subcréation tolkienienne. Tout cela, pour le moins, manque de subtilité, mais ne soyons pas non plus étonnés : cela reste le propos politique, par nature, d'un ministre qui, quand il était en exercice, ne cachait pas son ambition d'établir une « hégémonie culturelle » de droite...
Pour aller plus loin, je ne peux que recommander la lecture d'un article de Sofia Miola consacré à l'exposition et à son sous-texte politique à l'époque de sa présentation à Rome. Intitulé “Tolkien. Uomo, professore, autore (e cristiano)”, cet article a été publié le le 28 février 2024 sur le site de Jacobin Italia, l'édition italienne de Jacobin, magazine américain de « gauche radicale » actif en ligne depuis 2010 et dont une version locale italienne existe depuis 2018 :
https://jacobinitalia.it/tolkien-uomo-pr...cristiano/
La ligne éditoriale générale de Jacobin Italia, comme celles du Monde diplomatique ou de Mediapart en France, est évidemment très orientée (peut-être un peu trop même pour moi, qui suis encore censé aujourd'hui être de « gauche modérée », malgré l'état catastrophique de la gauche en général actuellement en France, comme ailleurs du reste), mais l'article, écrit par une doctorante en histoire contemporaine à l'université de Pavie (spécialisée dans les cultures politiques de la « droite radicale » entre l'Italie et l'Allemagne), a le mérite d'être assez objectif dans le sens où il met factuellement en évidence, au-delà des apparences en surface, le caractère lui aussi orienté – mais a contrario dans un sens de droite conservatrice – de cette exposition sur Tolkien, bien que notamment Alessandro Nicosia ait pour sa part publiquement nié qu'il s'agisse d'une exposition politique.
Sofia Miola a non seulement également lu et analysé l'avant-propos de Sangiuliano dans le catalogue, mais elle cite également d'autres sources, notamment un passage d'un livre politique de Meloni associant « vraies valeurs (de droite) » et référence « élevée » à Tolkien, ainsi que les textes des panneaux de l'exposition elle-même, soit le propos auquel les visiteurs ont le plus immédiatement accès sans avoir forcément à se procurer le catalogue ou à lire autre chose. S'agissant du propos affiché directement dans l'expo, l'autrice identifie ainsi notamment une volonté idéologique de célébrer, à travers « l'exemple » conservateur de J. R. R. Tolkien, la parentalité et l'Europe chrétienne.
[citation=Sofia Miola, “Tolkien. Uomo, professore, autore (e cristiano)”, magazine Jacobin Italia (jacobinitalia.it), 28 février 2024, traduction avec DeepL et Gogol.][...] En parcourant les œuvres et les sources exposées, nous rencontrons régulièrement certains thèmes, qui ne sont pas toujours cohérents avec le contexte. Dans la section de l'exposition consacrée à l'activité académique de Tolkien, nous constatons à plusieurs reprises combien il était nécessaire pour lui de concilier sa carrière et son rôle de père :
« Il faut également garder à l'esprit que le professeur n'a jamais laissé son travail prendre complètement le pas sur sa vie de famille. Tolkien était certes un grand érudit et un grand écrivain, mais avant tout un mari et un père. »
Ou encore plus tard sur un autre panneau :
« En partie à cause de sa douloureuse histoire personnelle d'orphelin, Tolkien s'est avant tout attaché à être un père de famille sensible et présent, consacrant beaucoup de temps et d'énergie à cultiver des relations individuelles avec chacun de ses enfants. »
Bien que le commissaire [Oronzo Cilli] explique que l'innovation de l'exposition réside précisément dans le fait qu'il est impossible de séparer les différentes âmes de Tolkien, en tant qu'homme-professeur-auteur, d'un autre côté, tout ce qui se passe dans ce cadre formel – comme dans la déclaration de Sangiuliano [dans le catalogue] – contredit cette apparente intention de neutralité.
Prenons un autre exemple : un autre refrain présent [dans l'exposition] est le christianisme de Tolkien, rappelé dans diverses circonstances biographiques, mais aussi lu et interprété à la lumière de son œuvre :
« Ce qui est vraiment catholique [...], c'est la mentalité dans laquelle le roman est né et s'est développé. Le Seigneur des Anneaux, en effet, n'est pas né comme la réalisation d'un projet d'auteur, comme le produit d'une entreprise intellectuelle ou d'une stratégie apologétique, didactique ou culturelle. Au contraire, la « religiosité » et la « catholicité » de l'œuvre sont une conséquence nécessaire de la sensibilité de Tolkien – qui est le porte-parole d'un modus sentiendi avant le cogitandi – qui s'exprime presque à l'encontre de l'intention de l'auteur, « inconsciemment ». La beauté et la vérité du Seigneur des Anneaux sont donc certainement enracinées dans la foi de Tolkien, à comprendre [...] comme la source d'une attitude envers la réalité et la vie, et envers les circonstances de l'existence. »
Sans entrer dans les mérites de la religiosité de l'auteur, cette présentation de sa catholicité se superpose à l'idée de christianisme. Les limites à l'intérieur desquelles cette religiosité spécifique opère ne sont toutefois pas conçues dans un sens universel. Il s'agit plus précisément de l'Europe chrétienne :
« Chez Tolkien, le paysage de l'Europe chrétienne apparaît comme un imaginaire et, dans les lettres, comme un concept politique militant [...] Pour Tolkien, l'idée de l'Europe chrétienne, mise en crise à l'époque des guerres mondiales, des dictatures, devient le rêve poétique qui déroule le voyage du Hobbit (1937) au Seigneur des Anneaux (1954-1955). »
C'est la présentation même du thème du christianisme qui est entachée d'une interprétation politique en amont, selon laquelle il faut défendre l'Europe chrétienne contre d'éventuels « ennemis ». [...]
Tels sont quelques-uns des aspects que l'on peut introjecter dans cette exposition. Certaines références politiques qui transcendent une dimension culturelle, la découverte d'un auteur, l'appel aux fans et aux amateurs du genre [de la fantasy]. Au minimum, il s'agit d'une ode à la parentalité et au christianisme, tandis qu'en marge de l'événement, moins évidente mais pas absente, se trouve une aversion pour la gauche.
[...][/citation]
Sofia Miola conclue son article en évoquant notamment la question que les visiteurs devraient se poser en sortant de l'expo : pourquoi une telle exposition maintenant, dans le contexte politique du moment, a fortiori en lui donnant une telle dimension nationale ? [emphase]« En bref, dans quelle mesure la représentation donnée de Tolkien peut-elle devenir un outil de propagande (subtil) pour transmettre des orientations de morale et de valeurs dans l'Italie du gouvernement Meloni ? »[/emphase] Très bonne question, assurément, et du moins à ce qu'il me semble.
Mesdames et messieurs, enfin, j'en ai terminé.
Peace and Love,
B.
[small][EDIT (02/08/2025, 10h15): rajout des illustrations et corrections de fautes diverses][/small]
[small][EDIT 2: encore quelques fautes diverses corrigées...][/small]
![[Image: 1754111920_giorgia_meloni_par_kiro_-_can...il2025.png]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754111920_giorgia_meloni_par_kiro_-_canard_enchaine_5451_30avril2025.png)
[small]Giorgia Meloni par Kiro (Le Canard enchaîné n°5451, 30 avril 2025).[/small]
Il y aurait bien des choses à dire concernant la politique de Meloni en tant que présidente du Conseil des ministres italien (au pouvoir depuis octobre 2022 dans le cadre d'une coalition « des droites » incluant notamment le parti de feu Berlusconi)... S'agissant de sa politique étrangère, l'article du Canard en mai dernier évoquait ses intérêts trumpistes, expliquant par là notamment son opposition au programme de défense des 27 États membres de l'Union européenne, malgré son soutien affiché par ailleurs à l'Ukraine, l'Italie étant cependant de toute façon très associée à la défense américaine au-delà des contingences trumpiennes et « meloniennes ». Le 23 juillet dernier, Meloni a reçu à Rome le chef de la dictature algérienne (militaro-mafieuse, francophobe et antisémite) pour signer des accords, entre autres dans le domaine énergétique et « dans un contexte de tensions entre Paris et Alger » comme on dit pudiquement en langage journalistique. Bref, business as usual en fonction des intérêts nationaux des uns et des autres, sur fond de puanteur généralisée, la vie politique française, elle, n'étant pas moins pestilentielle que les autres (et cela que l'on regarde à « droite » ou à « gauche », précisons-le au cas où)... Mais j'ai déjà assez fait allusion à cela précédemment, alors revenons pour l'heure à l'Italie, et à cette exposition sur Tolkien.
On se souvient que l'inauguration de l'exposition à la Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea de Rome, le 15 novembre 2023, s'était faite en présence de Meloni et de son ministre Sangiuliano, signe évident d'un soutien politique appuyé à cette manifestation, au-delà de la tolkienophilie personnelle de l'actuelle cheffe du gouvernement de la République italienne. Si l'on en croit les vidéos mises en ligne, et dont on avait déjà parlé ici à l'époque, ainsi que les photos publiées dans la presse en ligne, notamment sur le site du quotidien généraliste milanais Il Post, via l'agence de presse ANSA (équivalent italien de l'AFP) et son photographe Filippo Attili accrédité auprès du Palais Chigi (l'équivalent italien de Matignon), le ministre Sangiuliano ne cachait pas sa satisfaction, en compagnie de Meloni, tandis qu'Oronzo Cilli s'empressait de les guider en ayant visiblement à cœur que l'opération de communication soit impeccable, pour l'exposition sans doute d'abord (ce qui est bien normal), mais comme j'avais déjà pu le signaler précédemment, il n'avait pas du tout l'air de détester l'exercice vis-à-vis de sa dimension politique d'importance nationale.
![[Image: 1754113467_nicosia_meloni_sangiuliano_ci...i_ansa.png]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754113467_nicosia_meloni_sangiuliano_cilli_mostra_tolkien_roma_15nov2023_attili_ansa.png)
[small]Devant une des vitrines de l'exposition, de droite à gauche :
Oronzo Cilli, Gennaro Sangiuliano, Giorgia Meloni et Alessandro Nicosia.
Rome, Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea, 15 novembre 2023.[/small]
![[Image: 1754113514_sangiuliano_meloni_cilli_most...i_ansa.png]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754113514_sangiuliano_meloni_cilli_mostra_tolkien_roma_15nov2023_attili_ansa.png)
[small]S'avançant au premier plan, non loin de Meloni, Gennaro Sangiuliano visiblement très content face à l'objectif du photographe...
Rome, Galleria Nazionale d'Arte Moderna e Contemporanea, 15 novembre 2023.[/small]
Or, après avoir donc été présentée dans la Ville Éternelle, où elle a attiré officiellement 80266 visiteurs jusqu'à sa clôture le 11 février 2024, l'exposition a ensuite été présentée à Naples, du 16 mars au 2 juillet 2024, plus précisément au Palazzo Reale, le palais royal de Naples, résidence des souverains Bourbons du temps du royaume des Deux-Siciles, où 149000 visiteurs se sont déplacés pour voir cette expo. Celle-ci a ensuite été proposée du côté de la région turinoise, du 19 octobre 2024 au 16 février 2025, dans la Sale delle Arti du palais royal de Venaria (en italien : Reggia di Venaria Reale), ancienne résidence royale de la maison de Savoie, située à Venaria Reale, près de Turin dans le Piémont. Puis, plus récemment, l'exposition a été présentée en Sicile, au Palazzo della Cultura de l'antique cité portuaire de Catane (Catania), du 8 mars au 31 juillet 2025, et sera finalement proposée à Trieste, au Salone degli Incanti, du 19 septembre 2025 au 11 janvier 2026.
La manifestation faisant l'objet, comme on peut le voir, d'une véritable tournée à travers toute l'Italie, c'est un peu comme si, en France, l'exposition sur Tolkien proposée à la BnF en 2019-2020 avait été présentée (sur une plus longue période) successivement à Paris au musée d'Orsay et/ou au Centre national d'art et de culture Georges-Pompidou, puis au musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem) de Marseille, au musée du château de Fontainebleau, puis au musée national du château de Pau, voire aussi au palais Fesch-musée des Beaux-Arts d'Ajaccio. Soit plutôt des musées des beaux-arts nationaux, pouvant être d'anciennes résidences royales, à la hauteur d'un évènement culturel se voulant d'importance nationale et dépendant le plus souvent de l'État, ce qui est, à mon avis, un autre signe du soutien politique spécifiquement apporté à cet évènement culturel.
Le 29 avril 2024, alors qu'en six semaines, le nombre de visiteurs de l'exposition à Naples a dépassé celui des entrées à la Galleria Nazionale à Rome, Sangiuliano se félicite, dans un communiqué de presse, que « grâce à notre travail, le public [puisse] apprendre des aspects moins connus de la vie et des œuvres de Tolkien, en saisissant les valeurs qui sont à la base de son œuvre : solidarité, amitié et la protection de l'humain. »
Mais il ne pourra bientôt plus assurer la promotion officielle de l'évènement. Car voici qu'entre la présentation de l'exposition à Naples et celle à Venaria Reale, survient un drame (j'ironise) dans la carrière politique du ministre : mis sous pression en se retrouvant enlisé dans une affaire d'adultère (sa maîtresse, une ambitieuse influenceuse, ayant laissé « fuiter » la nouvelle de leur relation extra-conjugale, peut-être par vengeance pour n'avoir pas été nommée conseillère officielle du ministre), Sangiuliano est contraint de présenter sa démission à Meloni, qui l'accepte (semble-t-il avec réticence) le 6 septembre 2024, et lui choisit dans la foulée comme successeur Alessandro Giuli, lequel était jusque-là (depuis novembre 2022, nommé par Sangiuliano) président de la Fondation MAXXI spécialisée dans l'art contemporain, après avoir été journaliste et un habitué des plateaux de télévision de certaines chaînes italiennes.
Déjà présent et enthousiaste lors de l'inauguration de l'exposition sur Tolkien à Rome, c'est donc ensuite en tant que ministre, de passage en Sicile, que Giuli a eu droit à une visite guidée médiatisée de l'expo lors de son vernissage au Palazzo della Cultura de Catane, en mars dernier (j'y reviendrai plus loin).
Comme l'a rappelé Allan Kaval dans un article paru en ligne sur le site du journal le Monde en novembre 2024 (et sans doute publié alors aussi dans la version papier de M, le magazine du Monde), Alessandro Giuli a un passé de militant nationaliste néofasciste remontant aux années 1990, l'actuel ministre italien de la Culture ayant été, dans ce contexte de sa jeunesse à Rome, un [emphase]« picchiatore »[/emphase], un cogneur (selon [emphase]« certains adversaires de jeunesse ayant demandé l'anonymat »[/emphase]). Proche de Meloni, Giuli a depuis considérablement civilisé son image et son langage, affirmant de nos jours s'être [emphase]« désintoxiqué »[/emphase] de son ancienne idéologie d'extrême-droite, tout en ne cachant pas cependant conserver une sensibilité « néo-païenne », rappelant celle d'Alain de Benoist en France, Giuli ayant été à ce propos notamment influencé par les écrits de Julius Evola (1898-1974). Idéologiquement, on reste donc tout de même là, a minima, sur un terrain « traditionnel » de droite nationaliste. Giuli a par ailleurs consacré un livre à Antonio Gramsci (1891-1937), le célèbre penseur marxiste italien mort dans les prisons fascistes, surtout connu comme concepteur de la fameuse théorie de l'hégémonie culturelle qui fascine tant et depuis longtemps le camp des nationalistes, lequel camp l'a diversement adaptée pour son compte en « gramscisme de droite » au moins depuis les années 1970, en Italie comme notamment en France avec Alain de Benoist (encore lui).
À noter qu'Allan Kaval, dans son article sur Giuli pour le Monde, écrit notamment ceci : [emphase]« Jeune adulte, Alessandro Giuli a connu Giorgia Meloni dans les « camps hobbit », rassemblements baptisés en hommage à l'écrivain anglais d'heroic fantasy John Ronald Reuel Tolkien (1892-1973), auteur du Seigneur des anneaux et référence absolue de l'extrême droite italienne. »[/emphase] Cette phrase du journaliste étant un peu « vite dite », je me permets d'apporter quelques précisions : le contexte de rencontres politiques dont il est question est ici surtout celui d'un ancien parti politique d'extrême-droite « post-fasciste » déjà évoqué en ces lieux par le passé, le Mouvement Social Italien (MSI), et du défunt Front de la Jeunesse (“Fronte della Gioventù”), l'organisation de jeunesse du MSI qui organisa en son temps notamment les désormais bien connus “Campi Hobbit” (« Camps Hobbit ») entre 1977 et 1981. Il se trouve qu'Oronzo Cilli a été membre de ce Front de la Jeunesse, auquel a également adhéré, à l'âge de 15 ans, Giorgia Meloni (née en 1977) qui est de la même génération que Cilli et qui y a donc également connu Alessandro Giuli (né en 1975), celui-ci ayant pour sa part adhéré à cette organisation de jeunesse à 14 ans. Pour être donc un peu plus précis que Kaval, compte tenu de leurs âges, Meloni, Giuli et Cilli n'ont pas pu connaître les “Campi Hobbit” « historiques » des années 1977-1981, mais sans doute ont-ils pu tous participer à d'autres manifestations politiques de jeunesse, ayant le même genre d'inspiration « tolkienienne » et plus ou moins liées au Front de la Jeunesse, mais donc forcément un peu plus tardives, à la fin du siècle dernier.
En ce qui concerne le passé militant de Cilli, je précise, au cas où, que c'est une information publique, et que l'intéressé, en outre, ne cache pas de nos jours une certaine proximité, discrète mais claire me semble-t-il, avec “Fratelli d'Italia” (« Frères d'Italie »), le parti politique dirigé par Giorgia Meloni.
![[Image: 1754113604_cilli_giuli_mostra_tolkien_ca...025_fb.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754113604_cilli_giuli_mostra_tolkien_catania_7marzo2025_fb.jpg)
[small]De gauche à droite : Oronzo Cilli et Alessandro Giuli
(près d'un portrait peint de J. R. R. Tolkien d'après photographie, l'auteur du tableau n'étant référencé nulle part).
Catane (Sicile), Palazzo della Cultura, 7 mars 2025.[/small]
Le 7 mars dernier, à Catane, le vernissage de l'exposition sur Tolkien s'est donc fait en présence d'Alessandro Giuli, rituellement guidé par Oronzo Cilli sous l'œil des photographes et des caméras. De nos jours, et a fortiori depuis qu'il est devenu ministre de la Culture, Giuli soigne son apparence à l'extrême. Dans son article, Allan Kaval évoque [emphase]« ses complets, confectionnés par un fidèle tailleur sarde »[/emphase] et [emphase]« sa cravate coquettement ornée d'une pince argentée [qui] masquent un aigle romain tatoué sur sa poitrine »[/emphase], ainsi que [emphase]« ses mains manucurées aux bagues ornées de motifs antiques »[/emphase]. Pour ma part, en découvrant les photos du vernissage diffusées le jour même sur le réseau de Mark Z. (FB), et partagées notamment par Oronzo Cilli, la tenue vestimentaire générale de Giuli m'a immédiatement fait penser au dandysme du célèbre écrivain nationaliste italien Gabriele D'Annunzio (1863-1938), personnalité aussi élégante qu'exaltée, qui reste relativement connu en France notamment dans la mesure où il y a vécu un temps et fut aussi francophile. Un portrait de D'Annunzio par Romaine Brooks, aujourd'hui conservé au musée Sainte-Croix de Poitiers (et évoqué sur le site L'Histoire par l'image), donne par exemple une idée de l'apparence vestimentaire générale (en civil) de l'écrivain, dans le sillage de laquelle me semble s'inscrire celle de Giuli, ce qui de fait ne me parait pas dépourvu d'une certaine signification esthétique et historique, même si ce n'est là qu'une réflexion personnelle.
![[Image: 1754114162_middle-earth_-_roger_garland_1987.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1754114162_middle-earth_-_roger_garland_1987.jpg)
[small]Middle-Earth (1987), par Roger Garland.[/small]
En ce qui concerne le catalogue de l'exposition, s'il a fait l'objet d'une édition dès la présentation à Rome en 2023, un an plus tard à l'occasion de l'installation de l'exposition à Reggia di Venaria, ce catalogue a été réédité, toujours chez Skira, cette fois-ci non plus avec un portrait photographique de Tolkien en couverture mais avec une illustration du défunt Roger Garland (reproduite ci-dessus). Le ministre Giuli y signe un avant-propos, comme les ministres de la Culture peuvent aussi le faire en France dans les catalogues d'expositions des musées nationaux, mais je n'ai pas pu consulter le texte dudit Giuli, du moins pas au-delà des quelques mots conclusifs apparaissant sur une photo de page diffusée sur FB et volontairement en partie floue, ces dernier mots laissant vaguement deviner que Giuli semble reprendre à son compte le propos d'une certaine citation de Nathaniel Hawthorne souvent faussement attribuée à Tolkien. En revanche, grâce à Elendil qui possède un exemplaire de la première édition du catalogue, j'ai pu consulter le texte de l'avant-propos écrit alors par le ministre prédécesseur de Giuli, Gennaro Sangiuliano, ce qui n'est pas plus mal dans la mesure où c'est avant tout Sangiuliano qui voulu que cette exposition italienne sur Tolkien voit le jour.
De ce que j'ai pu comprendre de ma rapide traduction personnelle de ce texte de quelques pages en italien, derrière la célébration affichée, à travers l'exposition, de l'œuvre de Tolkien et de l'ampleur de sa réception au-delà de la seule littérature, Sangiuliano en vient assez rapidement à ce qui l'intéresse sans doute le plus depuis le début dans ce projet culturel, à savoir la mise en avant de divers éléments idéologiquement constitutifs d'un agenda politique conservateur, inévitablement insistant sur les fameuses « valeurs traditionnelles » supposées aujourd'hui oubliées voire ignorées en Occident : [emphase]« le sens de la communauté et de la nature, la tradition, l'opposition aux aspects les plus controversés et déshumanisants de la modernité, le sacrifice de soi, le lien de l'amitié, le courage, la dévouement, le sens de l'honneur »[/emphase]... Sangiuliano se félicite notamment que [emphase]« le témoignage à contre-courant du Professeur d'Oxford [soit] arrivé au moment juste pour remettre d'une certaine manière la barre à droite, réaffirmant la valeur spirituelle et salvifique de la fantaisie, de la créativité et plus généralement des meilleures qualités humaines dans une époque dont la Weltanschauung semblait avoir déclassé [ces qualités] au rang d'oripeaux désuets, voire à oublier. »[/emphase]
Malgré le filtre de la traduction, on appréciera notamment l'expression métaphorique de [emphase]« remettre la barre à droite »[/emphase] ([emphase]“rimettere la barra a dritta”[/emphase]), jouant assez peu subtilement, dans un tel contexte, sur le double sens à la fois directionnel et politique... et cela a fortiori dans la mesure où les lectures [emphase]« politiques »[/emphase] de l'œuvre semblent prétendument écartées, dans le sillage de l'opinion de Tolkien lui-même, mais tout en proposant de ladite œuvre une interprétation éminemment politique autour des « vraies valeurs », avec un classique cadrage religieux-conservateur opposant tradition sacrée et modernité sécularisée, et ce jusque dans une référence à la [emphase]« Loi divine »[/emphase] comme fondement de la création artistique sous prétexte d'évoquer la fameuse subcréation tolkienienne. Tout cela, pour le moins, manque de subtilité, mais ne soyons pas non plus étonnés : cela reste le propos politique, par nature, d'un ministre qui, quand il était en exercice, ne cachait pas son ambition d'établir une « hégémonie culturelle » de droite...
Pour aller plus loin, je ne peux que recommander la lecture d'un article de Sofia Miola consacré à l'exposition et à son sous-texte politique à l'époque de sa présentation à Rome. Intitulé “Tolkien. Uomo, professore, autore (e cristiano)”, cet article a été publié le le 28 février 2024 sur le site de Jacobin Italia, l'édition italienne de Jacobin, magazine américain de « gauche radicale » actif en ligne depuis 2010 et dont une version locale italienne existe depuis 2018 :
https://jacobinitalia.it/tolkien-uomo-pr...cristiano/
La ligne éditoriale générale de Jacobin Italia, comme celles du Monde diplomatique ou de Mediapart en France, est évidemment très orientée (peut-être un peu trop même pour moi, qui suis encore censé aujourd'hui être de « gauche modérée », malgré l'état catastrophique de la gauche en général actuellement en France, comme ailleurs du reste), mais l'article, écrit par une doctorante en histoire contemporaine à l'université de Pavie (spécialisée dans les cultures politiques de la « droite radicale » entre l'Italie et l'Allemagne), a le mérite d'être assez objectif dans le sens où il met factuellement en évidence, au-delà des apparences en surface, le caractère lui aussi orienté – mais a contrario dans un sens de droite conservatrice – de cette exposition sur Tolkien, bien que notamment Alessandro Nicosia ait pour sa part publiquement nié qu'il s'agisse d'une exposition politique.
Sofia Miola a non seulement également lu et analysé l'avant-propos de Sangiuliano dans le catalogue, mais elle cite également d'autres sources, notamment un passage d'un livre politique de Meloni associant « vraies valeurs (de droite) » et référence « élevée » à Tolkien, ainsi que les textes des panneaux de l'exposition elle-même, soit le propos auquel les visiteurs ont le plus immédiatement accès sans avoir forcément à se procurer le catalogue ou à lire autre chose. S'agissant du propos affiché directement dans l'expo, l'autrice identifie ainsi notamment une volonté idéologique de célébrer, à travers « l'exemple » conservateur de J. R. R. Tolkien, la parentalité et l'Europe chrétienne.
[citation=Sofia Miola, “Tolkien. Uomo, professore, autore (e cristiano)”, magazine Jacobin Italia (jacobinitalia.it), 28 février 2024, traduction avec DeepL et Gogol.][...] En parcourant les œuvres et les sources exposées, nous rencontrons régulièrement certains thèmes, qui ne sont pas toujours cohérents avec le contexte. Dans la section de l'exposition consacrée à l'activité académique de Tolkien, nous constatons à plusieurs reprises combien il était nécessaire pour lui de concilier sa carrière et son rôle de père :
« Il faut également garder à l'esprit que le professeur n'a jamais laissé son travail prendre complètement le pas sur sa vie de famille. Tolkien était certes un grand érudit et un grand écrivain, mais avant tout un mari et un père. »
Ou encore plus tard sur un autre panneau :
« En partie à cause de sa douloureuse histoire personnelle d'orphelin, Tolkien s'est avant tout attaché à être un père de famille sensible et présent, consacrant beaucoup de temps et d'énergie à cultiver des relations individuelles avec chacun de ses enfants. »
Bien que le commissaire [Oronzo Cilli] explique que l'innovation de l'exposition réside précisément dans le fait qu'il est impossible de séparer les différentes âmes de Tolkien, en tant qu'homme-professeur-auteur, d'un autre côté, tout ce qui se passe dans ce cadre formel – comme dans la déclaration de Sangiuliano [dans le catalogue] – contredit cette apparente intention de neutralité.
Prenons un autre exemple : un autre refrain présent [dans l'exposition] est le christianisme de Tolkien, rappelé dans diverses circonstances biographiques, mais aussi lu et interprété à la lumière de son œuvre :
« Ce qui est vraiment catholique [...], c'est la mentalité dans laquelle le roman est né et s'est développé. Le Seigneur des Anneaux, en effet, n'est pas né comme la réalisation d'un projet d'auteur, comme le produit d'une entreprise intellectuelle ou d'une stratégie apologétique, didactique ou culturelle. Au contraire, la « religiosité » et la « catholicité » de l'œuvre sont une conséquence nécessaire de la sensibilité de Tolkien – qui est le porte-parole d'un modus sentiendi avant le cogitandi – qui s'exprime presque à l'encontre de l'intention de l'auteur, « inconsciemment ». La beauté et la vérité du Seigneur des Anneaux sont donc certainement enracinées dans la foi de Tolkien, à comprendre [...] comme la source d'une attitude envers la réalité et la vie, et envers les circonstances de l'existence. »
Sans entrer dans les mérites de la religiosité de l'auteur, cette présentation de sa catholicité se superpose à l'idée de christianisme. Les limites à l'intérieur desquelles cette religiosité spécifique opère ne sont toutefois pas conçues dans un sens universel. Il s'agit plus précisément de l'Europe chrétienne :
« Chez Tolkien, le paysage de l'Europe chrétienne apparaît comme un imaginaire et, dans les lettres, comme un concept politique militant [...] Pour Tolkien, l'idée de l'Europe chrétienne, mise en crise à l'époque des guerres mondiales, des dictatures, devient le rêve poétique qui déroule le voyage du Hobbit (1937) au Seigneur des Anneaux (1954-1955). »
C'est la présentation même du thème du christianisme qui est entachée d'une interprétation politique en amont, selon laquelle il faut défendre l'Europe chrétienne contre d'éventuels « ennemis ». [...]
Tels sont quelques-uns des aspects que l'on peut introjecter dans cette exposition. Certaines références politiques qui transcendent une dimension culturelle, la découverte d'un auteur, l'appel aux fans et aux amateurs du genre [de la fantasy]. Au minimum, il s'agit d'une ode à la parentalité et au christianisme, tandis qu'en marge de l'événement, moins évidente mais pas absente, se trouve une aversion pour la gauche.
[...][/citation]
Sofia Miola conclue son article en évoquant notamment la question que les visiteurs devraient se poser en sortant de l'expo : pourquoi une telle exposition maintenant, dans le contexte politique du moment, a fortiori en lui donnant une telle dimension nationale ? [emphase]« En bref, dans quelle mesure la représentation donnée de Tolkien peut-elle devenir un outil de propagande (subtil) pour transmettre des orientations de morale et de valeurs dans l'Italie du gouvernement Meloni ? »[/emphase] Très bonne question, assurément, et du moins à ce qu'il me semble.
Mesdames et messieurs, enfin, j'en ai terminé.
Peace and Love,
B.
[small][EDIT (02/08/2025, 10h15): rajout des illustrations et corrections de fautes diverses][/small]
[small][EDIT 2: encore quelques fautes diverses corrigées...][/small]

