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Revue de presse
Décidément, J. R. R. Tolkien n'en finit plus de servir de prétexte pour parler de politique, de nos jours (quand je pense que cela était presque tabou il y a vingt ans !)... Cette fois-ci, après J. D. Vance, après Giorgia Meloni, c'est au tour d'Elon Musk de faire l'objet de commentaires à thématique tolkienophile dans la presse. Ledit Elon M. fait par ailleurs évidemment diversement parler de lui depuis longtemps maintenant, celui-ci ayant notamment fait l'objet, lui aussi, et même plusieurs fois ces dernières années, d'un portrait-charge par Kiro dans le Canard enchaîné, mais c'est la première fois, me semble-t-il, que je vois passer un article traitant de l'intéressé sous cet angle « tolkienien », du moins dans la presse française.

[Image: 1754978087_elon_musk_par_kiro_-_canard_e...ov2022.png]
[small]Elon Musk, par Kiro (Le Canard enchaîné n°5322, 9 novembre 2022).[/small]

L'article en question est paru la semaine dernière dans le numéro daté de samedi dernier (9 août 2025) du journal Le Monde, et disponible dès la veille sur le site du quotidien (lequel n'est plus forcément aujourd'hui le « quotidien de référence » pour tous les sujets, ce pourquoi je ne le consulte plus qu'avec prudence et parcimonie, en dehors des périodes de résultats électoraux) :
Écrit par un certain Julien Laroche-Joubert, journaliste directeur des relations avec les plateformes numériques pour le Monde, cet article s'intitule « Autour de Tolkien, une guerre culturelle et politique sans merci », et s'inscrit dans le cadre de « Musk Fictions », une série estivale de papiers dudit Laroche-Joubert consacrés aux références littéraires ayant nourri l'imaginaire du milliardaire mégalomane (Isaac Asimov, Ayn Rand, Robert A. Heinlein, Douglas Adams...).
Son chapeau annonce la couleur – [emphase]« L'auteur britannique du « Seigneur des anneaux » est une source d'inspiration que le milliardaire revendique pour ses projets de « survie de la civilisation » »[/emphase] – mais la lecture de cet article consacré à Tolkien (5e de la série) m'a au premier abord suffisamment agacé pour que j'ai envie de sortir la sulfateuse, tant ce papier, bien que certes instructif par certains aspects notamment s'agissant précisément de Musk, m'ait surtout paru superficiel dans sa façon d'évoquer l'histoire des œuvres de fantasy et plus largement de l'imaginaire, ainsi que la réception des œuvres de J. R. R. Tolkien et de Robert E. Howard (le premier étant cependant, hélas sans surprise, mieux traité que le second).

J'avoue être fatigué, surtout après toutes ces années, de constater la paresse intellectuelle journalistique dès qu'il est question de produire des articles « culturels » destinés à un lectorat auquel la surface des choses semble, au fond, plus importante que la vérité, ce qui semble être notamment le cas de la clientèle bobo du Monde, certes éventuellement amatrice de « pop culture »... Mais venons-en donc au propos de M. Laroche-Joubert.

L'auteur commence son article par une anecdote – avec déjà une première confusion entre la maison d'édition Christian Bourgois et la parution originale du SdA, mais passons –, en mettant d'emblée en évidence la dimension personnelle de la tolkienophilie de Musk :

[citation=Julien Laroche-Joubert, « Autour de Tolkien, une guerre culturelle et politique sans merci », Le Monde, samedi 9 août 2025, p. 22.]La chanteuse canadienne Claire Boucher, mieux connue sous son nom de scène Grimes, est une lectrice passionnée du Seigneur des anneaux (Christian Bourgois Editeur, 1954-1955 [sic]). Aussi, quand elle rencontre Elon Musk en 2018, elle puise une référence dans l'univers de J. R. R. Tolkien (1892-1973) pour lui dire son attirance. Point d'Aragorn ou de Legolas, point non plus de hobbit ou de nain, c'est au personnage de Gandalf que le patron de Tesla lui fait penser. Un magicien donc. Barbu et chenu, mais l'amour rend aveugle, c'est bien connu. Charmé par cet emprunt à un imaginaire qu'il révère – avant d'être entrepreneur, il aurait caressé le rêve d'égaler Tolkien sur le plan littéraire –, Musk aurait soumis la jeune femme à un feu roulant de questions sur son œuvre. Un test de connaissances passé avec brio par Grimes, a-t-elle confié au biographe d'Elon Musk, Walter Isaacson. [...][/citation]

Pour celles et ceux qui s'imagineraient éventuellement qu'une rencontre amoureuse faite sur fond de tolkienophilie serait forcément en soi placée sous le signe prometteur d'une édifiante longévité, précisons que l'histoire du couple Musk/Grimes, marquée par la naissance de trois enfants auxquels les deux parents ont donné des prénoms plus ou moins excentriques (et sans aucun rapport avec l'univers tolkienien), s'est terminée en 2023 par une séparation. Mais toujours est-il qu'il peut encore arriver qu'Elon M. assume une certaine identification à Gandalf, si j'en crois notamment un tweet que j'avais vu passer sur son réseau social X au mois d'avril dernier, dans lequel il annonçait être occupé avec un “live stream”, accompagnant cela d'une illustration faisant assez clairement allusion à un certain Istar.

[Image: 1754978204_elon_musk_gandalf_screenshot_...1048_x.jpg]

Revenons à l'article. Laroche-Joubert se sent ensuite obligé de présenter (à sa façon) l'œuvre de J. R. R. Tolkien, [emphase]« l'auteur d'une des sagas littéraires les plus lues du XXe siècle et dont les adaptations cinématographiques, par le réalisateur Peter Jackson, ont marqué au tournant du millénaire une génération de spectateurs »[/emphase], [emphase]« l'auteur d'une trilogie [sic] vendue à des millions d'exemplaires »[/emphase], etc. Il évoque ainsi succinctement l'univers de la Terre du Milieu, avec ses peuples divers, confrontés à Sauron, ses [emphase]« anneaux au pouvoir corrupteur »[/emphase] et ses armées, dans un récit où les héros sont de modestes petits hobbits ([emphase]« peuple casanier, xénophobe et obsédé par la bouffe »[/emphase]), dont l'historien William Blanc (sollicité ou lu par l'auteur ?) note leur éloignement des [emphase]« stéréotypes médiévistes et masculinistes »[/emphase]. En passant, le journaliste s'interroge, ou feint de s'interroger, à propos de Sauron : [emphase]« Pourquoi est-il si méchant ? Nul ne le sait vraiment. Mais sait-on après tout pourquoi les hommes aspirent si communément à commettre le mal ? »[/emphase] Je serais bien tenté ici, à cette question [emphase]« Pourquoi est-il si méchant ? »[/emphase], de renvoyer simplement à la réponse fournie dans les publicités télévisées du milieu des années 1990, consacrées à la boisson Orange Rouge à l'orange sanguine, par son célèbre personnage, mi-bouteille, mi-Sarkozy, obsessionnellement malfaiteur : [emphase]« PARCE QUEEEEEE !!! »[/emphase]

[Image: 1754978686_orangina_rouge_mechant_1996.jpg]
[small]https://youtu.be/npxBeqLNCjg[/small]

Mais reconnaissons que ce serait un peu facile de s'en tenir là. Plus sérieusement, si l'auteur de l'article était allé un peu au-delà de sa (supposée) lecture du SdA, en lisant par exemple le Silmarillion et/ou les explications que peut donner Tolkien dans sa correspondance publiée, peut-être aurait-il pu éviter de poser si légèrement la question du Mal, pour le moins importante dans l'œuvre de cet écrivain.

Après cette présentation succincte de ladite œuvre, Laroche-Joubert en vient peu à peu aux lectures idéologiques dont elle fait l'objet, en partant de Tolkien lui-même :

[citation=Julien Laroche-Joubert, « Autour de Tolkien, une guerre culturelle et politique sans merci », Le Monde, samedi 9 août 2025, p. 22, op. cit..]Il y a un mystère Tolkien, relevait son biographe Humphrey Carpenter (1946-2005), à la fin des années 1960. Ce dernier racontait en préambule sa rencontre dans la banlieue pavillonnaire d'Oxford, en Angleterre, avec un vieux monsieur charmant mais désuet, professoral, fumant la pipe et nasillant, assez loin de l'imagerie des hippies, grands fans de son best-seller. Philologue, universitaire, catholique parfois dévot, esprit curieux de toutes les cultures, écologiste avant l'heure, révolté par l'impact sur la nature de la révolution industrielle, pacifiste, sceptique des progrès de la technique après la boucherie de la première guerre mondiale... L'écrivain britannique est cité comme une source d'influence par des gens de tout bord, des Beatles aux hérauts de la contre-culture en passant par Giorgia Meloni et les identitaires, résume l'universitaire Anne Besson. [/citation]

Même en faisant référence à Carpenter puis à Anne (Besson) – sollicitée ou lue par l'auteur ? –, tout cela est assez vite dit... mais au moins Laroche-Joubert, à ce stade, constate une réelle pluralité de lectures, rappelant même plus loin que Tolkien [emphase]« veillait à laisser le lecteur libre d'interpréter son œuvre »[/emphase] en écrivant en ce sens dans la préface de la première édition de poche américaine du SdA. L'article va toutefois tendre ensuite à réduire cette pluralité de lectures à une opposition binaire sur fond de « guerre culturelle ». L'auteur explique qu'Elon Musk, [emphase]« homme aspirant à coloniser Mars »[/emphase], a personnellement fait de l'œuvre de Tolkien un livre de chevet, tout comme [emphase]« son rival spatial »[/emphase] Jeff Bezos, milliardaire comme lui et qui a eu donc les moyens de produire la série TV d'Amazon Les Anneaux de pouvoir. Or, Elon M. n'a pas du tout aimé la série de Jeff B., au point d'affirmer sur son réseau X [emphase]« qu'elle ferait se retourner Tolkien dans sa tombe »[/emphase], Musk la critiquant pour son inclusivité accrue ([emphase]« mise au goût du jour [de l'univers tolkienien] avec personnages racisés [sic] et de genre fluide à la clé »[/emphase]). Et le journaliste d'en arriver aux réactions divergentes sur les adaptations.

[citation=Julien Laroche-Joubert, « Autour de Tolkien, une guerre culturelle et politique sans merci », op. cit.]Les querelles entre fans sont consubstantielles à la pop culture. D'un côté les gardiens du dogme, de l'autre ceux qui veulent dépoussiérer le mythe. Mais avec Tolkien, ces arguties reposent de plus en plus sur un conflit politique entre deux extrêmes : d’un côté, ceux qui lisent son œuvre comme un bréviaire écologiste et multiculturel avant l'heure ; de l'autre, ceux qui en retiennent que les civilisations sont mortelles et y lisent un manifeste identitaire.

Le philosophe Gilles Hiéronimus incite à relire l'historien Raoul Girardet (1917-2013) pour mieux comprendre la dynamique à l'œuvre. Dans Mythes et mythologies politiques (Seuil, 1986), il explique comment deux visions antagonistes puisent à la même source : « Légende dorée ou légende noire, la vénération ou l'exécration (…) se développent à partir de la même trame. »

Ramenée à Tolkien, cette rivalité explique comment les identitaires et les progressistes s'écharpent au sujet d'une des mythologies les plus populaires au XXIe siècle. Les premiers voient dans Le Seigneur des anneaux une allégorie de la lutte des « peuples occidentaux », qu'ils soient du Gondor, du Rohan ou elfiques, contre l’invasion de peuplades asservies à Sauron et venant toutes, relèvent-ils, de l'Orient. Les seconds lisent tout l'inverse.

Plus avant, les plus exaltés des réactionnaires notent que l'œuvre de Tolkien narre la restauration d'un roi. De quoi agiter les nouveaux monarchistes de tout poil comme Peter Thiel, ancien associé de Musk chez PayPal et premier rallié de la Silicon Valley au trumpisme. L'universitaire Vincent Ferré, grand spécialiste et éditeur de Tolkien, balaie cette lecture : « Tolkien est un homme aux conceptions très XIXe siècle mais pas un rétrograde, les identitaires tordent son texte. »[/citation]

Après cette évocation d'un affrontement politique binaire entre « écologistes-multiculturalistes » et « identitaires-civilisationnels » sur fond de tolkienophilie « partagée » (j'ironise, avec ce dernier terme entre guillemets), l'auteur, qui a commencé à évoquer le point de vue de notre ami Vincent (Ferré) – sollicité ou lu par l'auteur ? – poursuit ainsi :

[citation=Julien Laroche-Joubert, « Autour de Tolkien, une guerre culturelle et politique sans merci », op. cit.][...] Selon Vincent Ferré, rien ne serait plus éloigné [des] vues [de Tolkien] que d'y lire un éloge de petites communautés, vivant en circuit court dans des terriers et soumises à l'autorité d'un patriarche. Tolkien n'était ni technophobe ni illibéral. Il appelait à ne pas idolâtrer la technique et le pouvoir, nuance.

De même n'avait-il pas une vision héroïque de la guerre, encore moins civilisationnelle. Les films de Peter Jackson ont beaucoup fait pour cette imagerie viriliste, juge Vincent Ferré. Pour comprendre ce détournement, ajoute-t-il, un passage s'impose par les jeux de rôles, et notamment le premier et plus célèbre d'entre eux : Donjons & Dragons.[/citation]

Ici, on aurait pu s'attendre à ce que l'on s'attarde un peu plus sur le rôle qu'ont joué les trilogies cinématographiques de PJ dans la réception de Tolkien. Mais pas du tout, car voila tout-à-coup l'attention du lecteur dirigé – à partir d'un propos de Vincent – vers les jeux de rôle...

Et là, survient le dérapage :

[citation=Julien Laroche-Joubert, « Autour de Tolkien, une guerre culturelle et politique sans merci », op. cit.]Comme nombre d'adolescents aisés et éduqués de sa génération, Musk a joué à Donjons & Dragons, créé en 1974 et au faîte de sa popularité lors de la décennie suivante. Il officiait en tant que meneur, ce joueur qui conte une aventure interactive aux autres participants. Une excellente école de storytelling, soit dit en passant. Depuis, il en révère le créateur, Gary Gygax (1938-2008), au point de menacer de racheter l'éditeur actuel du jeu, Hasbro, quand il escamote le nom du créateur de Donjons & Dragons dans les nouvelles éditions.

En cause, là aussi, une évolution jugée wokiste par Musk. Militariste et conservateur, Gygax s'est inspiré de l'univers de Tolkien en le mâtinant d'un imaginaire bien plus réactionnaire [sic] : celui de Robert E. Howard (1906-1936), auteur de Conan le barbare [sic]. Les peuples sont devenus des races, le libre arbitre un alignement manichéen au bien ou au mal [sic]. Loin de Tolkien et ses nuances psychologiques de Frodon à Aragorn, en passant par Gollum. C'est cet héritage que Hasbro entend réviser. Une hérésie pour Musk. [/citation]

J'ai ponctué cette citation de « [sic] » là où cela s'impose le plus, mais c'est tout le passage qui est hautement critiquable, tant il témoigne d'une vision superficielle, ignorante, outrancièrement simplificatrice, de l'histoire de la fantasy et en particulier de l'œuvre de Robert Howard.

Julien Laroche-Joubert ne semble pas avoir lu grand-chose de Tolkien, mais une chose semble à peu près sûre : il n'a vraisemblablement rien lu de Robert E. Howard et ne connait à peu près rien de lui, ni de son œuvre. D'où les bêtises qu'il étale à ce propos en un seul petit paragraphe, qui plus est en plaçant qualitativement Tolkien sur un piédestal par rapport à Howard à partir du peu de savoir qu'il croit posséder... Pour reprendre une vieille expression de Vincent, c'est d'une nullité stupéfiante.

Non, Robert E. Howard n'est pas l'[emphase]« auteur de Conan le barbare »[/emphase] : combien de fois faudra-t-il encore le rappeler ? Certes, même Vincent parlait ainsi hâtivement de « Conan le barbare », il y a quinze ans, et je suppose qu'il y a encore pas mal de gens, tolkienophiles ou non, qui se complaisent dans cette erreur et les clichés associés, mais les faits sont têtus. Howard a créé, en 1932, un personnage littéraire : Conan le Cimmérien, un aventurier barbare devenu, sans plan de carrière, souverain d'un royaume civilisé. Il n'a jamais employé l'expression « Conan le barbare », et a fortiori n'a créé aucun business autour d'elle. « Conan le barbare » est un terme générique désignant la somme des adaptations multimédiatiques plus ou moins libres de ce personnage et de son univers de fantasy, toutes postérieures à la mort précoce de l'auteur, et largement influencées par une déformation de la réception de l'œuvre dans un sens largement contraire aux intentions et aux idées de l'écrivain.

Robert E. Howard avait des défauts, et notamment des préjugés racistes (comme beaucoup d'Américains de son temps), mais ceux-ci ne résument pas sa pensée et ne sont pas une clé pour comprendre l'essence de son œuvre. L'imaginaire de Howard n'était pas plus politiquement « réactionnaire », au sens journalistique actuel, que celui de Tolkien, loin s'en faut. Howard était un esprit épris de liberté individuelle, mais pas dans le sens « conquérant » d'un Musk ou « avidement capitaliste » d'un Trump. Ces personnages d'aventuriers barbares devenus rois, Kull, Conan, sont des révélateurs au sein d'un univers, témoins des errements des peuples civilisés de cet univers, contestant volontiers les injustices et la corruption d'un pouvoir figé dans la « tradition ». Howard critiquait très ouvertement l'autoritarisme, le fascisme, la ploutocratie, l'impérialisme pratiqué au nom de la « civilisation », les travers de la civilisation elle-même sans pour autant idéaliser une altérité « barbare ». Il critiquait notamment aussi fortement la légitimité dynastique, ce qui est tout de même une différence intéressante avec Tolkien, perceptible littérairement à travers les personnages de Conan et d'Aragorn/Elessar et leurs conceptions respectives de la royauté : qui, à cette aune, pourrait être le plus qualifié politiquement de « réactionnaire », au sens journalistique contemporain de Laroche-Joubert ? À ce petit jeu, il y aurait peut-être quelques plumes à perdre.

La réception de l'œuvre de Howard a été très déformée après sa mort, pendant longtemps et avant même les adaptations multimédiatiques précédemment mentionnées, puisqu'il faut une fois de plus rappeler la prétendue « collaboration posthume » que fit subir à ladite œuvre un certain Lyon Sprague de Camp (1907-2000), homme d'argent mais aussi homme « civilisé » et « entrepreneur », proche de Robert Heinlein (1907-1988) – qui lui fut politiquement démocrate anti-communiste à ses débuts, puis plus conservateur, libertarien dans une large mesure et plutôt pro-militariste, Heinlein ayant notamment travaillé pour l'armée américaine avec Asimov et De Camp, ce dernier étant de la même génération que lui. Sprague de Camp réécrivit et réorganisa l'univers de fantasy howardien dans un sens plus « hiérarchisé » et « civilisationnel », et c'est peut-être cette version dudit univers, par ces aspects-là, qui influença Gygax et Donjons & Dragons pour le côté militariste et la simplification des enjeux. Mais il n'y a notamment aucun rapport avec Howard s'agissant d'un [emphase]« libre arbitre devenant un alignement manichéen au bien ou au mal »[/emphase] : n'est-ce pas plutôt ce qui fut, à tort ou à raison, reproché à Tolkien avec l'essentialisation de ses orques ? Chez Howard, en dehors des éléments surnaturels propres au récit de fantasy, il n'y a que des affrontements d'êtres humains, sans manichéisme grossier, avec certes une dimension raciale, mais laquelle compte en fait beaucoup moins que la question de la critique de la civilisation. Et n'en déplaise au journaliste, on peut aussi trouver des [emphase]« nuances psychologiques »[/emphase] chez Howard comme chez Tolkien, quelle que soient du reste les différences de leurs personnages de fantasy respectifs.

Assimiler directement Howard à un imaginaire réactionnaire est en tout cas stupide, a fortiori à l'occasion d'un propos censé être consacré à Gary Gygax, dont les influences s'agissant de Donjons & Dragons ne se sont pas limités, du reste, à Tolkien et à Howard dans des interprétations plus ou moins « libres ». Mais je ne serais pas surpris que Laroche-Joubert ne sache pas même que la pensée de Howard et son œuvre différaient déjà sensiblement de leur version posthume « civilisationnelle », diffusée par Sprague de Camp durant la dizaine d'années qui a précédée la création de Donjons & Dragons...

L'auteur de l'article fait aussi l'impasse sur le fait que la fantasy contemporaine est issue de la convergence, à partir des années 1960, de deux lignées, l'une européenne plutôt représentée par Tolkien, l'autre américaine plutôt représentée par Howard, et que c'est indépendamment des idées personnelles des deux écrivains qu'est apparue aux États-Unis, dans les années 1970, une forte polarisation au sein des amateurs d'imaginaire, alors largement identifiés avec le fanariat (“fandom”) de science-fiction, avec grosso modo une SF « de droite » et une SF « de gauche » (pour ou contre la guerre du Vietnam, la présidence Nixon, etc.). Bien que l'on ne dispose pas d'études sur les « préférences » en matière de fantasy, la tendance semblant ressortir dans ce cadre-là fut, d'un côté, une appropriation de l'œuvre de Tolkien plutôt par les milieux « pacifistes/libéraux/progressistes », et d'un autre côté, une appropriation de l'œuvre de Howard via Sprague de Camp (proche de Robert Heinlein, comme je l'ai écrit précédemment) plutôt par l'autre bord des valeurs américaines, celui de la conquête et de la liberté individuelle (dans un sens « libertarien/capitaliste »).

Ne parlant pas de tout cela, Laroche-Joubert poursuit pourtant son propos, dans l'article, en évoquant la science-fiction comme terrain d'affrontements idéologiques :

[citation=Julien Laroche-Joubert, « Autour de Tolkien, une guerre culturelle et politique sans merci », op. cit.]D'inoffensif hobby, sympathique, mais souvent méprisé par le passé, l'exemple de Tolkien et de Donjons & Dragons démontre à l'excès combien la science-fiction est devenue un champ de bataille idéologique, avec une injonction à prendre parti. « Chacun est sommé d’avoir sa référence de SF pour se définir politiquement », déplore Ugo Bellagamba, historien du droit et des idées politiques et spécialiste de l'œuvre de l’écrivain américain Robert A. Heinlein (1907-1988).

Dystopie et utopie s'affrontent plus que jamais autour des lignes de fracture que sont technosolutionnisme (la conviction que la technique apporte la solution à tous les problèmes) et collapsologie (la croyance que la technique mène l'humanité à sa perte), mais aussi identité et multiculturalisme. Or, si la science-fiction se révèle être une précieuse ressource pour penser la politique à la lumière du futur, et non à la lueur du passé, pour reprendre la formule du politiste féru de SF Yannick Rumpala, elle n'empêche pas les visions passéistes. Voire réactionnaires. [/citation]

Laroche-Joubert tient décidément beaucoup à l'emploi du terme [emphase]« réactionnaire »[/emphase]... tout en confondant allègrement, sans l'expliquer comme je l'ai fait plus haut, fantasy et science-fiction. Il poursuit en revenant à Elon Musk et son imaginaire « rétro », lequel [emphase]« en est resté à la SF des années 1950 »[/emphase] pour nourrir une vision du futur se révélant compatible avec le trumpisme, tout en enrobant le tout dans un storytelling séduisant : [emphase]« D'Isaac Asimov à Robert A. Heinlein, en passant par Ayn Rand et J. R. R. Tolkien, il a de bonnes sources, qu'il lie à sa sauce. »[/emphase] Musk justifie tous ses projets technologiques (Tesla, SpaceX, SolarCity) par la nécessité d'assurer [emphase]« la survie à long terme de l'humanité (comprendre : la « civilisation occidentale ») »[/emphase] face à la fin inéluctable de la Terre et du Soleil, l'article se terminant sur l'idée que le milliardaire promet ainsi une forme d'[emphase]« éternité »[/emphase], comparée ironiquement par Laroche-Joubert au [emphase]« plus puissant des anneaux de pouvoir »[/emphase]. [emphase]« Sauron n'aurait pas fait mieux »[/emphase] conclue-t-il donc, mais c'est presque trop facile au terme d'un tel papier, lequel certes articule assez efficacement Tolkien, « pop culture » et « guerre culturelle », mais avec des biais majeurs que sont le fait de ramener l'œuvre de Tolkien à un simple miroir des clivages actuels, le fait de trop survoler l'évolution historique des réceptions des œuvres de fiction au risque de verser dans l'approximation et l'anachronisme (et de voir des trucs « réactionnaires » partout), et bien sûr le fait de raconter en particulier à peu près n'importe quoi sur Robert E. Howard.

Et maintenant que j'ai sans doute suffisamment parlé ici, ce mois-ci et même avant, de l'exposition sur Tolkien en Italie et des divers cas, chez les gens « de pouvoir », de tolkienophilie plus ou moins conservatrice, j'espère pouvoir me consacrer à présent le plus et le mieux possible à d'autres sujets en ces lieux...

Amicalement,

B.


[small][EDIT (12/08/2025, vers 08h30): rajout des illustrations et corrections de fautes diverses][/small]
[small][EDIT2 : encore quelques fautes corrigées... on ne se relit jamais assez !][/small]
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