Thread Rating:
  • 0 Vote(s) - 0 Average
  • 1
  • 2
  • 3
  • 4
  • 5
The Letters
Plus de vingt mois plus tard, dans un autre contexte...

Je me décide à revenir un peu à cette part inédite de la dernière édition de la correspondance de J. R. R. Tolkien, non pas pour d'un coup tout traiter cette fois-ci de ce que j'avais évoqué précédemment, mais au moins s'agissant d'un point lié notamment au rapport de Tolkien à l'Antiquité, puisque je suis actuellement en train de finaliser un travail récemment évoqué dans un autre fuseau.

En décembre 2023, précédemment dans le présent fuseau, votre serviteur Hyarion Wrote:[...] Il y a des choses à dire... Sur Tolkien et son rapport "un peu" tristounet à l'hellénisme et à la sexualité (lettre 254a). [...]

Je propose ici une traduction d'un passage de la Lettre 254a, laquelle est en fait un extrait d'une lettre de l'écrivain à son fils Christopher, initialement datée du 8 février 1964 et non envoyée, extrait auquel s'ajoute une autre partie de la lettre, écrite le 3 mars 1968 [emphase]« après que la première partie de la lettre ait été découverte dans un tiroir »[/emphase]. C'est ce dernier extrait de la lettre écrit en 1968 qui nous intéressera ici. Dans la mesure où le document en question n'a presque pas fait l'objet d'annotations (hormis une note de J. R. R. Tolkien lui-même faisant partie de la lettre et intégrée ci-après, note de l'auteur faisant seule l'objet d'une note d'éditeur, concernant le dominicain marxiste Laurence Bright), je me permets d'ajouter quelques éléments en guise d'« appareil critique » (mentions entre crochets ou parenthèses, liens hypertextes...) pour essayer d'éclairer un peu le propos de l'écrivain, pas forcément toujours aisé à appréhender au premier abord.

[séparation]

[colonne][gauche=The Letters of J.R.R. Tolkien, éditées et choisies par Humphrey Carpenter avec l'assistance de Christopher Tolkien, édition révisée et augmentée, Londres, HarperCollinsPublishers Ltd, 2023, Lettre 254a (à Christopher Tolkien), p. 481-482 et 632.] Alas! sex and marriage are intractable problems, in which the profound disorder of the human ‘psyche’ is most clearly seen. Of all the human gifts they have been in all recorded history the most horribly abused, and all thought and emotion that touches upon sex deranged and confused; so that its natural force is difficult to control – indeed for many overwhelmingly strong. Nearly all the known heresies and apostasies, and personal defections have been due to this force, (or to an equally ‘insane’ reaction against it). Humanity hovers perpetually between disgust and lust.
Disgust or, a milder, disapproval has been pretty prominent among Christians at times – quite apart from Catharist heresies. As Chesterton says (somewhere) the Christian Church being ‘historical’ cannot escape entirely from history. If we fully realized the horrors of the Mediterranean world (in AD 1 and ages back) its foul sects and religions and practices, the abominations of Carthage, Corinth, Alexandria, we should understand the reactionary (*) tendency being immoderate. (He goes on to say that if Christianity had begun in our time, when the lust of cupidity is dominant and Mammon enthroned, we should have had rather a similar immoderate attitude to even necessary private property. But I think he is wrong there. The two go together. The Mediterranean world was highly ‘commercial’, and Commerce holds nothing sacred, not even Art. Buying and selling lust is very profitable. Anyway the reaction against Mammon is at least as much in evidence in early Christianity as the reaction against Cybele or Astarte.)
The dark thread of body-hating is/was in any case more evident in individuals, and in unauthorised homilies than in the actual teaching of the Church, One may read with disgust the degraded feministic arguments of Hali Meiðhad. But there were other voices in the Middle Ages. I know of no utterance so strong and wholehearted as that in Purity, 697–708, where God Himself is made to describe the play of paramorez as the greatest of all delights which He had arranged, wel nyƷ pure paradys myƷt prove no better. I do not know what Aquinas would have said to lasched so hote; but that is beside my point – I have written too much and off the line.

(*) : The Jews were in permanent reaction against it – marvellous considering they were Semitic people. But I do not see that they were ever anything but sane. They held the organs and the acts of generation in honour, and for that reason abhorred their exposition or degradation. R. Bright(1) was reported, not long ago, to have said that the Jews were undoubtedly ‘prudish’. Heaven knows I ought to be aware that reports in the press of what one has said are dubious evidence that one has said
anything of the kind. But that sort of view is held (though the O.T. doesn’t much support it). It is part of the nasty Hellenism in which we (certainly I) was brought up, in which that highly dubious character Socrates became more than a saint. The Ancient Greeks were for all their talents, a very nasty people of degraded habits and revolting attitude to women, and profoundly disliked by those among them whom we are supposed to take as representative – such as Plato.

[small](1) : Fr Laurence ‘Ronald’ Bright O.P. (1920–1979), a British Dominican Christian and Marxist whose work influenced many members of the English Catholic New Left.[/small][/gauche][droite=Traduction de votre serviteur, avec l'aide de Gogol et DeepL.] Hélas ! Le sexe et le mariage sont des problèmes insolubles, dans lesquels le profond désordre de la « psyché » humaine apparaît le plus clairement. De tous les dons humains, ce sont ceux qui ont été le plus horriblement abusés dans toute l'histoire connue, et toutes les pensées et émotions qui touchent au sexe sont dérangées et confuses, de sorte que sa force naturelle est difficile à contrôler – voire, pour beaucoup, écrasante. Presque toutes les hérésies et apostasies connues, ainsi que les défections personnelles, sont dues à cette force (ou à une réaction tout aussi « folle » contre celle-ci). L'humanité oscille perpétuellement entre le dégoût et la luxure.
Le dégoût ou, plus modérément, la désapprobation ont parfois été très présents chez les chrétiens, indépendamment des hérésies cathares. Comme le dit Chesterton (quelque part), l'Église chrétienne, étant « historique », ne peut échapper entièrement à l'histoire. Si nous prenions pleinement conscience des horreurs du monde méditerranéen (en 1 après J.-C. et au cours des siècles précédents), de ses sectes, religions et pratiques immondes, des abominations de Carthage, Corinthe, Alexandrie, nous comprendrions que la tendance réactionnaire (*) soit immodérée. (Il poursuit en disant que si le christianisme avait vu le jour à notre époque, où la cupidité domine et où Mammon règne en maître, nous aurions eu une attitude tout aussi immodérée à l'égard de la propriété privée, même nécessaire. Mais je pense qu'il se trompe sur ce point. Les deux vont de pair. Le monde méditerranéen était très « commercial », et le commerce ne considère rien comme sacré, pas même l'art. Acheter et vendre la luxure est très rentable. Quoi qu'il en soit, la réaction contre Mammon est au moins aussi évidente dans le christianisme primitif que la réaction contre Cybèle ou Astarté.)
Le fil sombre de la haine du corps est/était en tout cas plus évident chez les individus et dans les homélies non autorisées que dans l'enseignement réel de l'Église. On peut lire avec dégoût les arguments dégradés féministes de Hali Meiðhad [(“Holy Maidenhood”)]. Mais il y avait d'autres voix au Moyen Âge. Je ne connais aucune déclaration aussi forte et sincère que celle de Purity [c.-à-d. le poème en moyen anglais Cleanness], 697-708, où Dieu lui-même décrit le “jeu du paramorez” [le « jeu des amants »] comme le plus grand de tous les délices qu'il ait jamais prévus, “welnyghe pure Paradys moght preve no better” (et « que même le pur paradis ne pouvait offrir mieux ») [vers 704]. Je ne sais pas ce que l'Aquinate aurait dit pour “lasched so hote” (« liés si ardemment ») [au vers 707], mais cela n'a rien à voir avec mon propos – j'ai trop écrit et je me suis éloigné du sujet.

(*) : Les Juifs y étaient opposés de manière permanente, ce qui est excellent étant donné qu'ils étaient un peuple sémite. Cependant, je ne pense pas qu'ils aient jamais manqué d'être sains d'esprit. Ils considéraient les organes et les actes de procréation comme sacrés, et c'est pour cette raison qu'ils en abhorraient l'exposition ou la dégradation. Il y a peu, R. Bright(1) aurait déclaré que les Juifs étaient sans aucun doute « prudes ». Dieu sait que je devrais être conscient que les articles de presse rapportant les propos de quelqu'un sont des preuves douteuses que cette personne a réellement tenu de tels propos. Mais ce genre d'opinion est répandu (même si l'Ancien Testament ne le soutient pas vraiment). Elle fait partie de l'hellénisme répugnant dans lequel nous (en tout cas moi) avons été élevés, et dans lequel ce personnage hautement douteux qu'était Socrate est devenu plus qu'un saint. Malgré tous leurs talents, les Grecs de l'Antiquité étaient un peuple très méchant, aux mœurs dégradées et à l'attitude révoltante envers les femmes, et profondément détesté par ceux d'entre eux que nous sommes censés considérer comme représentatifs, tels que Platon.

[small](1) : Fr Laurence « Ronald » Bright O.P. (1920-1979), chrétien dominicain britannique et marxiste dont les travaux ont influencé de nombreux membres de la Nouvelle Gauche catholique anglaise.[/small] [/droite][/colonne]

[séparation]

Quelques remarques sur certains points, qui valent ce qu'elles valent :

  1. [emphase]“Catharist heresies”[/emphase] :
    Tolkien pense peut-être ici non seulement à la question de l'hérésie dite « cathare » dans le Midi occitan et à la croisade « contre les Albigeois » du début du XIIIe siècle, mais aussi plus largement à tout ce qui a pu être associé au « catharisme » en Europe médiévale. Ses conceptions sont datées, car elles renvoient à des débats entre historiens qui ont depuis avancé bien que restant vifs. Des clercs médiévaux ont recyclés le mot « cathare », issu du grec « καθαρός / katharós » (pur), d'après une lettre d'Augustin d'Hippone pour désigner des mouvements dissidents de l'Église en leur temps. Bien que sans rapport avec les hérétiques de l'Antiquité chrétienne, des dissidents germaniques, italiens et bien plus rarement occitans ont été qualifiés de « cathares » dans des cercles savants catholiques dès la fin du XIe siècle. Le mot « cathare » n'a jamais été employé ni par les chrétiens du Midi de la France accusés d'hérésie pour se désigner entre eux, ni par l'Église catholique pour les dénoncer. Le mot « catharisme » n'a jamais été utilisé au Moyen Âge, mais il a servi plus tard à désigner un courant religieux européen dissident qui serait apparu au XIIe siècle et ce serait diffusé de la vallée du Rhin au nord de l'Italie et jusqu'au Midi de la France : la majorité des historiens considèrent aujourd'hui que l'hérésie européenne dite « cathare » a été construite par l'historiographie, l'Église catholique médiévale ayant entretenue elle-même l'idée de la menace d'une vaste « contre-Église » hérétique pour justifier les actions de la papauté dans des conflits politiques en Europe. [/*]
  2. [emphase]“As Chesterton says (somewhere) [...]”[/emphase] :
    Je laisse à d'autres, autrement plus intéressés que moi par G. K. Chesterton, le soin d'identifier la source précise où il est question de l'historicité (évidente d'un point de vue rationnel) du christianisme, si ce n'est pas déjà fait. Je note en tout cas que le propos initial de Tolkien sur [emphase]« le sexe et le mariage »[/emphase] comme étant [emphase]« des problèmes insolubles »[/emphase] peut trouver quelque correspondance, sur fond de condamnation tolkienienne du divorce et de toute sexualité en dehors du mariage chrétien, avec les propos teintés de sexisme essentialiste que ledit Chesterton tient dans son texte What's Wrong With The World (déjà évoqué ailleurs par le passé), y écrivant notamment, avec une assurance très excessive comme souvent chez lui : [emphase]“The whole aim of marriage is to fight through and survive the instant when incompatibility becomes unquestionable. For a man and a woman, as such, are incompatible.”[/emphase][/*]
  3. [emphase]“If we fully realized the horrors of the Mediterranean world (in AD 1 and ages back) its foul sects and religions and practices, the abominations of Carthage, Corinth, Alexandria, we should understand the reactionary tendency being immoderate.”[/emphase] :
    Il semble que pour Tolkien, le monde méditerranéen antique aurait été spirituellement transformé (par la Révélation chrétienne, sans doute) dès l'an 1 après J.-C., ce qui relève d'emblée d'un jugement purement moral sans grande portée historique. L'écrivain semble expliquer, voire même excuser, le fanatisme monothéiste comme étant une réaction aux [emphase]« abominations »[/emphase] du monde méditerranéen « païen ». La mention d'Alexandrie est l'occasion de rappeler que la philosophe néoplatonicienne, astronome et mathématicienne Hypatie a été assassinée par des fanatiques religieux chrétiens en 415 de notre ère. Était-ce la faute des [emphase]« abominations »[/emphase] du « paganisme » ? Il aurait sans doute été intéressant de poser la question (sans complaisance) à Tolkien...
    La mention de Corinthe me fait penser à une célèbre œuvre du peintre et sculpteur Jean-Léon Gérôme (1824-1904), la dernière à laquelle l'artiste travallait l'année de sa mort, une sculpture justement intitulée Corinthe, dont le modèle en plâtre polychrome de 1903 a été acquis en 2008 par le musée d'Orsay, là où je passe la voir à l'occasion : une femme nue assise en tailleur, parée de bijoux, évocation érotique des hiérodules (prostituées sacrées) installées à Corinthe dans l'enceinte du temple consacré à Aphrodite, mais aussi allégorie de Corinthe comme lieu légendaire d'invention artistique (c'est sur un chapiteau corinthien qu'est assise la courtisane de la sculpture définitive en marbre et bronze doré de 1904). Tolkien aurait assurément détesté cette oeuvre, tandis que je l'aime bien pour ma part.
    .
    [Image: 1758232451_paris_orsay_gerome_24042025_1...bories.jpg]
    Paris, musée d'Orsay, 24 avril 2025, 17h19.
    .[/*]
  4. [emphase]“The Jews were in permanent reaction against it – marvellous considering they were Semitic people. But I do not see that they were ever anything but sane. They held the organs and the acts of generation in honour, and for that reason abhorred their exposition or degradation.”[/emphase] :
    S'agissant du texte de la note, ces réflexions essentiellement morales de Tolkien sur les Juifs de l'Antiquité sont, là encore, d'une portée historique limitée. Son jugement, s'il semble s'inscrire dans une sorte de paradigme « judéo-chrétien », reste surtout à la fois chrétien et occidental. Tolkien juge excellent que les Juifs aient été pudiques en tant que peuple sémite, sans doute en comparaison d'autres peuples, Assyriens, Babyloniens, Phéniciens, Araméens, Arabes...
    Mélange d'orientalisme et d'exégèse biblique fatalement orientée ?
    Le philologue catholique fait en tout cas l'impasse sur la complexité de la situation des Juifs/Judéens antiques, particulièrement durant la période hellénistique lors de laquelle la Judée fut, du IVe siècle au IIe siècle avant notre ère (ou avant J.-C., comme vous voulez), sous domination grecque des dynasties des Lagides puis des Séleucides, période qui fut marquée, au deuxième tiers du IIe siècle, par un très important conflit culturel entre tradition et modernité en contexte d'hellénisation, conflit qui commença au sein de la classe dirigeante des Juifs/Judéens avant d'impliquer toute la population. La dimension politique du conflit, avec notamment l'intervention directe du roi séleucide Antiochos IV, serait trop longue à évoquer ici, et pour simplement résumer succinctement les enjeux culturels, je cite l'historienne Claire Préaux : [emphase]« Les Juifs se savent et se veulent insolites. Leur loi les sépare des autres hommes. Or, dans le monde hellénistique, les modèles de promotion sont hérités de la cité grecque et c'est la culture grecque qui qualifie un homme pour cette promotion. Le problème se résume donc ainsi : comment rester juif et être un homme moderne ? »[/emphase]
    Il n'y a pas, dans cette histoire, de gentils orthodoxes et de méchants modernistes, car se serait trop simple, mais toujours est-il que les orthodoxes ont fini par gagner, et c'est donc leur version de l'histoire qui s'est imposé, a fortiori dans les textes bibliques. Or si les connaissances de Tolkien sur le sujet se limitent plus ou moins à l'Ancien Testament, il a beau jeu de ne s'appuyer possiblement que là-dessus, puisqu'à part le livre XII des Antiquités judaïques de Flavius Josèphe, les deux premiers livres des Maccabées sont les seules sources (forcément partiales, puisque favorables, tout comme Josèphe, aux Hasmonéens, dynastie locale ayant finalement restaurée l'orthodoxie juive) sur ce conflit, et que les chrétiens ont repris à leur compte, dans ces textes (paradoxalement via la langue grecque de traducteurs), ce que Claire Préaux appelle [emphase]« le triptyque « persécution-révolte-espoir », construit en ces termes maccabéens, [qui] s'est transmis au christianisme et lui a donné quelque-chose de sa couleur révolutionnaire. »[/emphase] Le fait est que la religion juive (dans le contexte ethnique de l'époque : elle n'a pas encore évoluée comme elle sera amenée à le faire en réaction au christianisme, auquel on doit la notion commune actuelle de « religion ») a été préservée de l'hellénisation mais en étant amenée à coexister avec l'hellénisation culturelle de l'ensemble de la région de la Méditerranée orientale. Considérer les Juifs de cette époque comme un seul bloc est un parti pris religieux de la part de Tolkien, qui ignore, ou feint d'ignorer les Juifs hellénisés, ayant voulu s'ouvrir à la culture grecque via les institutions caractéristiques de la cité grecque que sont le gymnase et l'éphébie, soit ce que Préaux évoque comme [emphase]« ce « comble de l'hellénisation » que II Macc. 4, 13 décrit comme une « acculturation ». »[/emphase] À l'époque du conflit maccabéen, des Juifs/Judéens ont pu aller jusqu'à renoncer à la circoncision, et la nudité étant de rigueur au gymnase grec introduit dans le pays, à dissimuler ce signe corporel juif avec des faux prépuces, epispamos. Ces Juifs hellénisés étaient-ils encore juifs ? D'un point de vue étroitement religieux chrétien comme celui de Tolkien, vraisemblablement non, comme le montre d'ailleurs le reste de sa lettre, si critique de l'hellénisme jusqu'à sa propre époque. Or les choses sans doute furent et sont plus compliquées que la lecture orientée des faits qu'il a choisi d'adopter (comme beaucoup d'autres en son temps et sans doute encore aujourd'hui).
    Pour qui voudrait en savoir plus sur le sujet, je renvoie, entre autres, au chapitre qui y est dédié dans l'ouvrage de Claire Préaux que j'ai cité, Le Monde hellénistique. La Grèce et l'Orient de la mort d'Alexandre à la conquête romaine de la Grèce, 323-146 av. J.-C. (Paris, PUF, coll. « Nouvelle Clio », 1978, rééd. 2002, tome II, 4e partie, chapitre Ier, 5/ « l'hellénisme et les Juifs », p. 566-586), qui fut un de mes livres de chevet durant mes études d'histoire au début des années 2000.
    Je reviendrai plus loin sur le reste du contenu de la note. [/*]
  5. [emphase]“The Mediterranean world was highly ‘commercial’, and Commerce holds nothing sacred, not even Art. Buying and selling lust is very profitable.”[/emphase] :
    Quel dommage (j'ironise, je l'avoue) que Tolkien, pour une fois qu'il daigne parler directement de la prostitution, ne puisse pas écrire autre chose qu'une telle lapalissade : [emphase]« acheter et vendre la luxure est très rentable. »[/emphase] Oui, en général, c'est effectivement le cas. Il y aurait éventuellement des choses à développer sur ce qu'il entend en matière de rentabilité ou de profit, mais une chose semble à peu près sûre : que ce soit s'agissant de la prostitution antique ou de celle d'aujourd'hui, il n'y connait pas et ne veut sans doute pas y connaître grand-chose, comme bien des gens qui, de nos jours comme par le passé (c'est là un des quelques invariants de l'humanité), se permettent de n'aborder le sujet qu'occasionnellement (quand ils sont obligés) et sous un angle seulement moralisant, ici dans l'ombre symbolique assez commode de Mammon. Mais ces propos écrits, comme ceux de l'ensemble de cet extrait de lettre, ont toutefois le mérite d'exister : ils confirment tout ce que l'on pouvait deviner sur la mentalité de l'écrivain en matière de sexualité, mais sans avoir eu jusque-là autant d'explicitation, fusse-t-elle ici encore limitée.[/*]
  6. [emphase]“The dark thread of body-hating is/was in any case more evident in individuals, and in unauthorised homilies than in the actual teaching of the Church [...]”[/emphase] :
    Ici, il ne s'agit plus d'Antiquité (j'y reviendrai ensuite), mais de Moyen Âge, période évoquée déjà au début avec l'hérésie dite « cathare ». C'est peut-être le passage le plus remarquable, d'un point de vue intellectuel, malgré sa brièveté, car l'activité de philologue médiéviste de Tolkien l'oblige à ici au moins tenir compte d'une certaine variété des possibles au sein de sa spécialité académique, évoquant en particulier Hali Meiðhad et Cleanness (ou Purity), des textes médiévaux qu'il connaissait très bien en tant qu'universitaire, et dont il peut donc parler avec précision, bien que son regard d'expert soit dominé par le paradigme moraliste religieux, avec une confirmation au passage, s'il en était besoin, que Tolkien n'était pas féministe. Ce qu'il dit du passage sur la déclaration de Dieu (le Dieu des chrétiens) à propos du jeu des amants est intéressant : tout catholique conservateur qu'il fut, Tolkien pouvait avoir l'esprit ouvert sur ce que sa période historique de prédilection pouvait lui donner à lire et à interpréter. Ici, il semble même toucher du doigt la question de l'amour et du plaisir sensuel partagé dans une dimension peut-être insoupçonnée par ses admirateurs les plus fervents, s'estimant pour certains ses co-religionnaires... Thomas d'Aquin lui-même semble sur le point d'entrer la danse, mais hélas tout se termine par un constat de diggression. [/*]
  7. [emphase]“[...] the nasty Hellenism in which we (certainly I) was brought up, in which that highly dubious character Socrates became more than a saint. The Ancient Greeks were for all their talents, a very nasty people of degraded habits and revolting attitude to women, and profoundly disliked by those among them whom we are supposed to take as representative – such as Plato.”[/emphase] :
    Concernant [emphase]« l'attitude révoltante [des anciens Grecs] envers les femmes »[/emphase], voila typiquement le genre de propos susceptible d'encourager, dès 1968, quelque commentaire à la fois tolkienophile et antisexiste du genre « Joie ! Le Professeur condamnait le gynécée ! ». À l'époque du propos de Tolkien, et il est vrai plus tard encore jusque vers la fin du siècle dernier, l'image caractéristique qui s'imposait était celle de femmes grecques antiques enfermées dans un espace bien identifié, appelé « gynécée », séparé des hommes, et conditionnant de facto tous les comportements sociaux, y compris en matière de mœurs. Mais quitte à commenter de manière vraiment contemporaine, en constatant là encore le caractère historiquement daté du propos tolkienien en question, il convient de rappeler que les jugements moraux sur les sociétés antiques ne valent que ce qu'ils valent pour l'époque où ils sont émis, en se basant sur des connaissances historiques qui ne sont pas figées tant qu'il y aura de la recherche scientifique.
    Aujourd'hui, nous en savons bien plus sur la condition féminine en Grèce ancienne qu'il y a un demi-siècle. Même s'il y avait bien séparation entre les sphères masculine et féminine de la vie sociale, on a cherché le fameux gynécée... et on ne l'a pas trouvé. Les historiens ont depuis mieux mis en évidence le rôle des femmes de l'Antiquité grecque dans bien des domaines, [emphase]« que ce soit la maternité, l'éducation et les soins à la personne, la vie marchande, culturelle, intellectuelle et religieuse des cités, la guerre, l'évergétisme, la transmission des statuts civiques et la gestion économique des maisons »[/emphase], pour reprendre ici l'énumération de l'historienne helléniste Aurélie Damet (in Les Grecques. Destins de femmes en Grèce antique, Paris, Tallandier, coll. « Texto » 2024). Bien entendu, le vieux constat de sociétés grecques aux structures patriarcales reste d'actualité : oui, en Grèce ancienne, les femmes n'étaient pas citoyennes, elles étaient généralement sous la tutelle des hommes, impliquées dans les domaines économiques et religieux, essentielles pour la reproduction du corps civil, mais limitées vis-à-vis de la vie intellectuelle et encore plus s'agissant de la vie institutionnelle et politique. Cependant, pourquoi faudrait-il juger, même aujourd'hui, l'attitude des Grecs envers les femmes particulièrement révoltante, et considérer lesdits Grecs comme un [emphase]« peuple très méchant »[/emphase] ?
    Tolkien essentialise et juge abruptement, à l'aune de ce qu'il croit être LA référence : son paradigme chrétien. Qui n'est pas un paradigme « moderne », sans doute, dans son esprit, puisque Tolkien renvoie volontiers dos-à-dos les [emphase]« abominations »[/emphase] du « paganisme » ancien et celles modernes, entre autres, du féminisme. Peu importe les époques et les contextes associés, se réclamer du christianisme est pour lui être le « mieux disant » en tous domaines, y compris donc la condition féminine. Hors du ciel des idées, pourtant, Tolkien a obligé son épouse à se convertir au catholicisme pour se marier, et il vivait lui-même en son temps dans un société, britannique, où les sphères masculine et féminine de la vie sociale restaient bien distinctes, même si les choses avaient évidemment substantiellement évoluées en Occident depuis le siècle de Périclès. Je laisse à d'autres le soin d'argumenter, notamment sur l'égalité fondamentale entre baptisés en citant Paul de Tarse, qui considérait en même temps la femme comme subordonnée à l'homme, lequel devant cependant être prêt à se sacrifier, etc. : on a déjà, de toute façon, discuté de cela en ces lieux, il y a longtemps. À travers son jugement sur les Grecs, c'est au fond toujours le « paganisme » que Tolkien juge, le fait que les sociétés grecques n'étaient tout simplement pas des sociétés chrétiennes avant la Révélation. C'est un jugement qui est tout sauf ayant une grande portée historique, mais il confirme ce que l'on a déjà pu constater à travers d'autres textes : que ce soit en matière artistique, en matière philosophique ou en matière de mœurs, hors du christianisme, pour Tolkien tout est forcément de moindre valeur. Quant aux mœurs justement, auxquelles Tolkien semble si attentif, on ne sait trop ce qui est précisément visé en les disant [emphase]« dégradées »[/emphase], au-delà de la question de la prostitution déjà précédemment évoquée. Tolkien projète-t-il, par exemple, sur les sociétés grecques, qu'il amalgame allègrement, des notions d'hétérosexualité et d'homosexualité qui n'appartenaient pas à la mentalité grecque antique ? Difficile d'en être tout-à-fait sûr, mais j'avoue que je n'en serais pas surpris. Sa critique de Socrate est purement morale, et injuste à bien des égards, illustrant surtout son dégoût pour une pensée contemporaine héritière de la philosophie grecque tout en étant émancipée, depuis la Renaissance, de la tutelle de la théologie chrétienne : il n'y a guère là de preuve que Tolkien soit un humaniste au sens historique premier du terme, me semble-t-il, même s'il ne faut certes pas faire du « détail » (cette lettre 254a) une finalité quant à cerner toute la complexité de l'esprit d'un homme sur l'ensemble de sa vie.
    [/*]

Je m'interroge, pour finir, sur ce qu'aurait pensé de ces propos Albert Camus, déjà mort tragiquement depuis huit ans à l'époque, lui qui, ne cachant pas son avis sur le christianisme face à des chrétiens (j'en avais assez longuement parlé dans un fuseau dédié à Camus), se sentait [emphase]« le cœur grec »[/emphase]...
Et je me demande ce que Tolkien et Camus diraient, l'un en face de l'autre, des derniers mots attribués à Socrate lors de son procès par Platon dans son Apologie de Socrate (traduction approximative) : [emphase]« Mais il est l'heure de nous quitter, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a la meilleur sort ? Personne ne le sait, excepté la divinité. »[/emphase]

Peace and Love,

B.


[small][EDIT: correction de fautes diverses...][/small]
Reply


Messages In This Thread

Forum Jump:


Users browsing this thread: 1 Guest(s)