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The Letters
Elendil Wrote:
Hyarion Wrote:J'avoue qu'il m'est assez désagréable à présent de sempiternellement constater tout ce qui me sépare de lui (ici, j'avoue même que sa critique violente de l'hellénisme a quelque-chose d'insultant, à mes yeux), même si son œuvre littéraire continue de m'intéresser.

Le reste mériterait un long développement que ma main droite ne peut actuellement soutenir. Néanmoins, je trouve intéressant les auteurs avec lesquelles on accuse de nettes différences tout en étant forcé de convenir qu'on apprécie beaucoup une large part de leur œuvre. Cela peut susciter d'intéressantes réflexions, me semble-t-il, à condition de ne pas ressasser sans cesse les mêmes éléments et de ne pas s'arrêter (au moins publiquement) qu'aux différences.

Je suis d'accord, et bien sûr, me concernant, s'il n'y avait pas une dimension malgré tout intéressante dans tout cela, il y a longtemps notamment que j'aurai déserté la « planète Tolkien ».

Elendil Wrote:Sur le sujet de l'hellénisme, je ne dirais pas « insultant », mais il me semble que Tolkien exagère là, ou fait preuve d'un provincialisme certain. Je soupçonne que la vue extrêmement méliorative des Grecs (notamment au détriment des peuples germaniques), qui avait encore cours à son époque, spécialement dans les milieux érudits comme Oxford, a pu jouer par réaction. La position très inférieure de la femme par rapport à l'homme dans la société hellénique aussi, surtout si Tolkien la comparait, même implicitement, à la position de la femme dans les sociétés germaniques.

Si la critique de Tolkien me parait ici assez insultante, c'est plus globalement à l'égard de l'hellénisme tel qu'il le conçoit lui-même comme ne se limitant pas à la Grèce antique mais concernant aussi l'Occident héritier de cette dernière jusqu'à nos jours, l'[emphase]« hellénisme répugnant »[/emphase] dont il parle comprenant, dans son esprit, aussi bien la « paganisme » pré-chrétien que la modernité « post-chrétienne ». Cela fait beaucoup de monde à considérer comme ayant une pensée suscitant le dégoût chez Tolkien et dévaluée par lui en conséquence...

Ceci dit, je suis d'accord, sur le principe, que la perception qu'il pouvait avoir des sociétés germaniques a pu l'influencer, y compris peut-être par l'intermédiaire littéraire de William Morris, qui avait notamment une vision volontiers idéalisée des Germains face aux Romains.

Elendil Wrote:
Hyarion Wrote:Même s'il y avait bien séparation entre les sphères masculine et féminine de la vie sociale, on a cherché le fameux gynécée... et on ne l'a pas trouvé. Les historiens ont depuis mieux mis en évidence le rôle des femmes de l'Antiquité grecque dans bien des domaines, [emphase]« que ce soit la maternité, l'éducation et les soins à la personne, la vie marchande, culturelle, intellectuelle et religieuse des cités, la guerre, l'évergétisme, la transmission des statuts civiques et la gestion économique des maisons »[/emphase], pour reprendre ici l'énumération de l'historienne helléniste Aurélie Damet (in Les Grecques. Destins de femmes en Grèce antique, Paris, Tallandier, coll. « Texto » 2024). Bien entendu, le vieux constat de sociétés grecques aux structures patriarcales reste d'actualité : oui, en Grèce ancienne, les femmes n'étaient pas citoyennes, elles étaient généralement sous la tutelle des hommes, impliquées dans les domaines économiques et religieux, essentielles pour la reproduction du corps civil, mais limitées vis-à-vis de la vie intellectuelle et encore plus s'agissant de la vie institutionnelle et politique. Cependant, pourquoi faudrait-il juger, même aujourd'hui, l'attitude des Grecs envers les femmes particulièrement révoltante, et considérer lesdits Grecs comme un [emphase]« peuple très méchant »[/emphase] ?

Je veux bien que les fouilles archéologiques aient eu du mal à identifier précisément une pièce ou une suite royale qui soit indiscutablement un gynécée, mais de là à dire que cela n'aurait pas existé, on risquerait de tomber dans l'hypercritique, compte tenu de la fréquence à laquelle le gynécée est mentionné dans les textes anciens et de la manière dont les auteurs en parlent.

En écrivant précédemment que l'on a cherché le gynécée et qu'on ne l'a pas trouvé, je n'ai fait que suivre le consensus scientifique actuel, l'historienne Pauline Schmitt Pantel ayant parlé d'un [emphase]« introuvable gynécée »[/emphase] il y a déjà plus de quinze ans. S'agissant des sources écrites mentionnant un espace réservé aux femmes, elles sont en fait rares et relatives à des cas particuliers. Ainsi, dans l'Économique de Xénophon, dont un riche propriétaire athénien marié et nommé Ischomaque est un des personnages principaux (avec Socrate), il est bien question, dans la maison dudit Ischomaque, d'un [emphase]« appartement des femmes (gunaikônitis), séparé de l'appartement des hommes (andrônitis) par une porte fermant à clef pour éviter que l'on n'emporte rien indûment et que les esclaves n'aient des enfants sans notre permission »[/emphase], mais il s'agit là d'une des pièces où sont placés les esclaves dont la sexualité est contrôlé par leurs maîtres, et non d'une pièce où aurait été recluse l'épouse d'Ischomaque. Quant aux sources archéologiques et iconographiques, elles font naturellement l'objet d'interprétations, mais sachant qu'il faut savoir distinguer notamment le domaine des représentations et celui des pratiques réelles s'agissant des hommes et des femmes. L'étude archéologique des maisons d'Olynthe dans le nord de la Grèce n'a pas permis, en tout cas, d'attribuer une pièce de la maison qui soit spécifiquement « féminine ». Les pièces des maisons étaient organisées autour d'une cour centrale et les femme pouvaient circuler librement dans la plupart de ces espaces domestiques pouvant avoir plusieurs fonctions, ce qui n'empêchaient certes pas les Grecs de surveiller leurs épouses et leurs filles, particulièrement s'agissant de leurs sorties en extérieur et de leurs contacts avec les visiteurs. Ce qui importait à l'époque, ce n'était pas de répartir hommes et femmes de façon binaire dans des pièces spécifiques, mais de distinguer les membres de l'oikos (la maison, la famille) et les personnes extérieures. Voici ce qu'écrit Aurélie Damet dans un chapitre du livre que j'ai cité précédemment et consacré à la philosophe cynique grecque Hipparchia de Maronée, épouse par choix de Cratès de Thèbes, égale de son mari, allant jusqu'à pratiquer librement des ébats publics avec lui, et dont elle eu deux enfants (je ne cite pas toutes les notes accompagnant cet extrait) :

[citation=Aurélie Damet, Les Grecques. Destins de femmes en Grèce antique, Paris, Tallandier, coll. « Texto » 2024, IX., p. 124-125] Hipparchia emboîte le pas cynique de Cratès et suit son compagnon dans les banquets, lieu par excellence de la sociabilité des hommes. Une épouse de citoyen entre rarement dans l'andrôn de la maison, salle dont le nom même indique qu'il s'agit d'un lieu réservé à la commensalité masculine. Les fouilles archéologiques ont révélé de tels espaces à Olynthe, à Érétrie ou à Athènes : les pièces sont décorées, peintes, aménagées de divans pour s'y allonger, manger et boire, ainsi que se pratique le banquet grec. Mes ces pièces qui servent parfois d'andrôn hébergent aussi des événements cultuels ou familiaux, et pas uniquement des repas entre hommes. On y accueille la naissance d'un enfant, on y fête des mariages, on y fait la toilette des morts. C'est là une donnée essentielle de l'espace domestique grec : sa flexibilité. Les pièces ne sont pas conçues pour abriter une seule occupation, et leur assignation peut changer au fil du temps.
[...]
Que les femmes de la maison restent au seuil de l'andrôn ne signifie pas qu'elles sont reléguées dans un « gynécée », que l'on a longtemps considéré comme un espace de ségrégation et de réclusion avant que divers travaux en prouvent l'inexistence. Une distinction fondamentale est certes faite entre ceux qui appartiennent à l'oikos et ceux qui y sont extérieurs. C'est ainsi qu'il faut appréhender l'interdiction tacite faite aux femmes de la maison de rencontrer les hommes qui viennent banqueter avec leur mari, et la transgression opérée par Hipparchia. En revanche, rien n'interdit aux épouses de recevoir chez elles la visite de leur frère ou de leur père, ainsi que de leurs amies. Il n'y a donc pas « d'appartements des femmes » dans les maisons grecques — un aménagement économiquement impossible dans la plupart des modestes demeures. En fait, la séparation entre les femmes de l'oikos et les hommes de l'extérieur, ainsi que le contrôle des allées et venues des individus, est assurée par l'architecture des maisons qui comprend une entrée unique et une cour, voire deux cours à partir du IVe siècle av. J.-C.(*). C'est ainsi que la surveillance des femmes s'opère. Elle se formalise davantage dans les contrats de mariage de l'Égypte hellénistique et romaine, où des clauses prévoient que les épouses ne puissent pas s'absenter de leur oikos, de jour comme de nuit, à l'insu de leur époux.

[small](*): Pour une description comique de la surveillance des femmes athéniennes par leurs époux, voir Aristophane, Les Thesmophories, v. 788-797 [...].[/small][/citation]

Le « gynécée » grec, tel qu'on l'a longtemps imaginé en Occident en suivant le modèle du harem, est de fait une construction du XIXe siècle, influencé par l'orientalisme, dont j'ai par ailleurs déjà envisagé, précédemment, le possible rôle dans la perception morale que Tolkien avait des mœurs des Juifs/Judéens antiques vis-à-vis de celles d'autres peuples du Proche-Orient.

Elendil Wrote:Admettons aussi que tout n'ait pas été noir pour les femmes dans la société grecque classique ; toutefois, il serait judicieux de souligner que bon nombre de sociétés de la même période avaient une approche nettement plus libérale vis-à-vis des femmes (tout en restant des sociétés très patriarcales selon les standards qui sont les nôtres). Pour ne citer que Rome, les femmes y avaient le statut de citoyennes (sans le droit de vote, mais cela leur permettait au moins d'agir en justice), devaient (au moins symboliquement) consentir au mariage pour que celui-ci soit valide, pouvaient être propriétaires (à condition d'être sui iuris), pouvaient hériter, etc. Autant de choses impensables pour les cités grecques, selon tous les textes de lois et commentaires qui nous sont parvenus.

Je connais les différences entre les Grecs et les Romains en matière de condition féminine dans l'Antiquité, et j'aurai pu les mentionner dans mon message du 18 août mais je voulais éviter d'être trop long dans mes commentaires de ma traduction... et puis il est bon, de toute façon, que d'autres apportent des compléments sur ce fuseau. ^^

Beruthiel Wrote:Merci Hyarion pour la traduction de la lettre de Tolkien, Sosryko pour le lien vers l'article de Fontenelle dans La revue du Crieur. Pour quelqu'un qui, comme moi, n'a pas lu les lettres de Tolkien, l'extrait cité par Fontenelle à propos des femmes est éclairant... Ceci dit, Fontenelle traite très superficiellement de cette problématique dans l'œuvre de Tolkien.

Merci d'évoquer cela, Beruthiel : cela me donne l'occasion de corriger un oubli de ma part dans ma réponse au message de Sosryko dans le fuseau « Revue de presse » à propos de l'article de Fontenelle, oubli que je peux aussi bien réparer dans le présent fuseau dédié à la correspondance de J. R. R. Tolkien.
L'extrait de lettre que tu as lu dans l'article en question a été incorrectement référencé par Fontenelle, lequel parle d'une lettre de l'écrivain à Christopher Tolkien du 12 janvier 1941, en confondant avec la lettre 42 datée de ce jour-là à l'autre fils Michael Tolkien, laquelle n'étant pas non plus la source, puisqu'il s'agit en fait d'un extrait de la « fameuse » lettre 43 à Michael Tolkien des 6-8 mars 1941 :

[colonne][gauche=The Letters of J.R.R. Tolkien, éditées et choisies par Humphrey Carpenter avec l'assistance de Christopher Tolkien, édition révisée et augmentée, Londres, HarperCollinsPublishers Ltd, 2023, Lettre 43 (à Michael Tolkien), p. 68.][...] The sexual impulse makes women (naturally when unspoiled more unselfish) very sympathetic and understanding, or specially desirous of being so (or seeming so), and very ready to enter into all the interests, as far as they can, from ties to religion, of the young man they are attracted to. No intent necessarily to deceive: sheer instinct: the servient, helpmeet instinct, generously warmed by desire and young blood. Under this impulse they can in fact often achieve very remarkable insight and understanding, even of things otherwise outside their natural range: for it is their gift to be receptive, stimulated, fertilized (in many other matters than the physical) by the male. Every teacher knows that. How quickly an intelligent woman can be taught, grasp his ideas, see his point – and how (with rare exceptions) they can go no further, when they leave his hand, or when they cease to take a personal interest in him. But this is their natural avenue to love. [...][/gauche][droite=Traduction citée dans l'article de Fontenelle.][...] L'impulsion sexuelle rend les femmes (naturellement moins elles ont été gâtées, moins elles sont égoïstes) très compatissantes et compréhensives, ou particulièrement désireuses de l'être (ou de le paraître), et tout à fait prêtes à partager, dans la mesure du possible, tous les intérêts du jeune homme qui les attire, de la famille à la religion. Sans forcément l'intention de tromper : par pur instinct – l'instinct de la subalterne, de la compagne, généreusement animé par le désir et la jeunesse. Mues par cette impulsion, elles peuvent effectivement parvenir souvent à un remarquable degré de perspicacité et de compréhension, même pour les choses qui se trouvent d'ordinaire en dehors de leur domaine naturel ; car c'est un don qu'elles ont d'être réceptives, stimulées, fertilisées (sur bien d'autres plans que le seul physique) par l'homme. Tout professeur le sait. Qu'une femme intelligente peut rapidement apprendre, saisir ses idées, voir où il veut en venir ; et (à de rares exceptions près) qu'elles ne peuvent aller plus loin, quand elles lâchent sa main, ou quand elles cessent de lui trouver un intérêt particulier. Mais cela est la voie naturelle qui les mène à l'amour. [...][/droite][/colonne]


Il a déjà été question ici de cette lettre 43... mais je n'en dirais pas plus... car je tombe de sommeil...

Beruthiel Wrote:Hyarion, je partage ton sentiment sur la citation de Chesterton. J’y vois aussi une référence à une supposée différence de nature inévitable entre homme et femme ( « For a man and a woman, as such, are incompatible »). Même en admettant que certaines différences de comportement moyen ne puissent pas s’expliquer par la culture, il faut faire la part des singularités individuelles : ce n’est pas parce qu’on est une femme qu’on va forcément agir et penser de telle manière, idem pour les hommes...

Merci de partager mon sentiment. ^^

Amicalement,

B.


[small][EDIT: correction de fautes diverses...][/small]
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