Quelques années plus tard...
J'aime beaucoup le recueil Actuelles, premier d'une série de trois recueils de chroniques camusiennes et avec lequel précisément j'ai ouvert le présent fuseau en 2016. On y trouve toujours des choses écrites il y a déjà bien longtemps, mais qui sont dignes du titre du recueil. Une correspondante sur X, ex-Twitter, a ainsi attiré mon attention avant-hier dimanche, sur un passage d'un article de Camus écrit en mai 1947, passage constituant, dans les temps très difficiles qui sont les nôtres et dont j'ai eu l'occasion de parler récemment ailleurs, un intéressant témoignage de la récurrence, de décennies en décennies jusqu'à nos jours, d'un certain discours pénible sur le thème « Les Juifs exagèrent... » :
[citation=Albert Camus, « Deux ans après », article pour le journal <i>Combat</i>, 10 mai 1947, in <i>Actuelles</i> I. Chroniques 1944-1948, Gallimard, 1950, rééd. « Folio essais » 1997-2009, p. 106-107.] De même, on est toujours sûr de tomber, au hasard des journées, sur un Français, souvent intelligent par ailleurs, et qui vous dit que les Juifs exagèrent vraiment. Naturellement, ce Français a un ami juif qui, lui, du moins... Quant aux millions de Juifs qui ont été torturés et brûlés, l'interlocuteur n'approuve pas ces façons, loin de là. Simplement, il trouve que les Juifs exagèrent et qu'ils ont tort de se soutenir les uns les autres, même si cette solidarité leur a été enseignée par le camp de concentration. [/citation]
Albert Camus, dans ce texte, parle à raison du racisme (antisémitisme ici inclus) comme étant une [emphase]« maladie stupide et criminelle »[/emphase]. Personnellement, et il m'est du reste déjà arrivé d'y faire allusion en ces lieux, je me suis forgé une sorte de théorème : « antisémitisme = stade anal de la pensée. » C'est un théorème applicable bien sûr aussi à tous les obsédés de la « race », y compris les pseudo-antiracistes « décoloniaux » de notre temps.
Mais pour en revenir toutefois aux écrits de Camus, c'est la même correspondante sur X qui, quelques semaines plus tôt, m'a poussé à relire un autre texte, L'Exil d'Hélène célébrant la civilisation grecque, écrit en 1948, et extrait du recueil d'essais L'été, à partir de cette citation :
[citation=Albert Camus, « L'exil d'Hélène » (1948), in <i>Noces</i> suivi de <i>L'été</i>, Gallimard, 1959, rééd. Folio 1972, p. 133-134.] Nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. Première différence, mais qui vient de loin. La pensée grecque s'est toujours retranchée sur l'idée de limite. Elle n'a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu'elle n'a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l'ombre par la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu'elle n'exalte pas. Et, quoique diversement, elle n’exalte qu’une seule chose qui est l’empire futur de la raison. Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l’instant, d’obscures Érynnies s’abattent sur elle et la déchirent. Némésis veille, déesse de la mesure, non de la vengeance. Tous ceux qui dépassent la limite sont, par elle, impitoyablement châtiés.[/citation]
C'est notamment à ce texte et à d'autres que je pensais lorsque, l'autre jour, dans le fuseau dédié aux Lettres de J. R. R. Tolkien, j'ai conclu, en évoquant Camus et son [emphase]« cœur grec »[/emphase], mon message proposant une traduction commentée d'un extrait de la Lettre 254a, dans laquelle Tolkien critique vivement (et injustement à mes yeux) l'hellénisme, huit ans après la mort prématurée de Camus.
Je profite, par ailleurs, de la remontée du présent fuseau pour compléter une réflexion figurant dans mes messages précédents de 2016, concernant la valeur que les Juifs/Judéens de l'Antiquité pouvaient accorder au récit des premiers chapitres du livre de la Genèse : puisque j'étais demandeur d'une référence à l'époque, je signale que le professeur de littérature Stephen Greenblatt aborde la question dans le deuxième chapitre de son livre Adam et Ève. L'histoire sans fin de nos origines (The Rise and Fall of Adam and Eve), datant de 2017 et paru la même année en français chez Flammarion (rééd. coll. « Libres Champs », 2020).
Peace and Love,
B.
J'aime beaucoup le recueil Actuelles, premier d'une série de trois recueils de chroniques camusiennes et avec lequel précisément j'ai ouvert le présent fuseau en 2016. On y trouve toujours des choses écrites il y a déjà bien longtemps, mais qui sont dignes du titre du recueil. Une correspondante sur X, ex-Twitter, a ainsi attiré mon attention avant-hier dimanche, sur un passage d'un article de Camus écrit en mai 1947, passage constituant, dans les temps très difficiles qui sont les nôtres et dont j'ai eu l'occasion de parler récemment ailleurs, un intéressant témoignage de la récurrence, de décennies en décennies jusqu'à nos jours, d'un certain discours pénible sur le thème « Les Juifs exagèrent... » :
[citation=Albert Camus, « Deux ans après », article pour le journal <i>Combat</i>, 10 mai 1947, in <i>Actuelles</i> I. Chroniques 1944-1948, Gallimard, 1950, rééd. « Folio essais » 1997-2009, p. 106-107.] De même, on est toujours sûr de tomber, au hasard des journées, sur un Français, souvent intelligent par ailleurs, et qui vous dit que les Juifs exagèrent vraiment. Naturellement, ce Français a un ami juif qui, lui, du moins... Quant aux millions de Juifs qui ont été torturés et brûlés, l'interlocuteur n'approuve pas ces façons, loin de là. Simplement, il trouve que les Juifs exagèrent et qu'ils ont tort de se soutenir les uns les autres, même si cette solidarité leur a été enseignée par le camp de concentration. [/citation]
Albert Camus, dans ce texte, parle à raison du racisme (antisémitisme ici inclus) comme étant une [emphase]« maladie stupide et criminelle »[/emphase]. Personnellement, et il m'est du reste déjà arrivé d'y faire allusion en ces lieux, je me suis forgé une sorte de théorème : « antisémitisme = stade anal de la pensée. » C'est un théorème applicable bien sûr aussi à tous les obsédés de la « race », y compris les pseudo-antiracistes « décoloniaux » de notre temps.
Mais pour en revenir toutefois aux écrits de Camus, c'est la même correspondante sur X qui, quelques semaines plus tôt, m'a poussé à relire un autre texte, L'Exil d'Hélène célébrant la civilisation grecque, écrit en 1948, et extrait du recueil d'essais L'été, à partir de cette citation :
[citation=Albert Camus, « L'exil d'Hélène » (1948), in <i>Noces</i> suivi de <i>L'été</i>, Gallimard, 1959, rééd. Folio 1972, p. 133-134.] Nous avons exilé la beauté, les Grecs ont pris les armes pour elle. Première différence, mais qui vient de loin. La pensée grecque s'est toujours retranchée sur l'idée de limite. Elle n'a rien poussé à bout, ni le sacré, ni la raison, parce qu'elle n'a rien nié, ni le sacré, ni la raison. Elle a fait la part de tout, équilibrant l'ombre par la lumière. Notre Europe, au contraire, lancée à la conquête de la totalité, est fille de la démesure. Elle nie la beauté, comme elle nie tout ce qu'elle n'exalte pas. Et, quoique diversement, elle n’exalte qu’une seule chose qui est l’empire futur de la raison. Elle recule dans sa folie les limites éternelles et, à l’instant, d’obscures Érynnies s’abattent sur elle et la déchirent. Némésis veille, déesse de la mesure, non de la vengeance. Tous ceux qui dépassent la limite sont, par elle, impitoyablement châtiés.[/citation]
C'est notamment à ce texte et à d'autres que je pensais lorsque, l'autre jour, dans le fuseau dédié aux Lettres de J. R. R. Tolkien, j'ai conclu, en évoquant Camus et son [emphase]« cœur grec »[/emphase], mon message proposant une traduction commentée d'un extrait de la Lettre 254a, dans laquelle Tolkien critique vivement (et injustement à mes yeux) l'hellénisme, huit ans après la mort prématurée de Camus.
Je profite, par ailleurs, de la remontée du présent fuseau pour compléter une réflexion figurant dans mes messages précédents de 2016, concernant la valeur que les Juifs/Judéens de l'Antiquité pouvaient accorder au récit des premiers chapitres du livre de la Genèse : puisque j'étais demandeur d'une référence à l'époque, je signale que le professeur de littérature Stephen Greenblatt aborde la question dans le deuxième chapitre de son livre Adam et Ève. L'histoire sans fin de nos origines (The Rise and Fall of Adam and Eve), datant de 2017 et paru la même année en français chez Flammarion (rééd. coll. « Libres Champs », 2020).
Peace and Love,
B.

