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The Letters
Elendil Wrote:
Hyarion Wrote:La culture « hellénique » des élites byzantines relève surtout du formalisme, avec sur le fond des connaissances étonnement limitées de l'histoire et de la littérature antiques, les connaissances apprises et transmises se basant plus sur des « morceaux choisis », volontiers sélectionnés sur critères moraux, que sur l'étude d'un corpus conséquent d'œuvres classiques grecques (antiques), ce pourquoi Ducellier écrit que [emphase]« lorsqu'un Byzantin se dit « hellène », il est souvent fort loin de se référer aux notions que ce mot éveille en nous. »[/emphase]

Je lirai avec intérêt les livres cités, que je ne connais pas. Je trouve juste un peu étonnante cette affirmation, sachant qu'une bonne partie des connaissances que nous avons des écrivains antiques vient précisément des résumés que nous ont livrés les Byzantins, à l'instar de la Souda. Toutefois, si Ducellier veut dire par là que le Byzantin, même aisé, s'intéressait plus aux résultats des courses de char et aux querelles (byzantines) entre iconoclastes et iconolâtres, voire aux questions purement matérielles de l'approvisionnement en pain de la ville, j'en conviendrais volontiers avec lui.

Même s'il faudrait développer et préciser – mais à ce stade, mieux vaut recommander la lecture complète des ouvrages en question –, disons que sur le principe, c'est à peu près cela qu'il faut comprendre, l'affirmation de Ducellier s'inscrivant dans le contexte de la première partie de son livre Le Drame de Byzance, qui s'intitule « À la recherche de l'homme quotidien », et qui comprend notamment le chapitre III que j'ai mentionné sur la question culturelle du modèle chrétien et du contre-modèle antique chez les Byzantins, ainsi que le chapitre IV sur les faux-semblants et la culture réelle. Allez, une dernière citation :

[citation=Alain Ducellier, Le Drame de Byzance. Idéal et échec d'une société chrétienne, Librairie Hachette, 1976, rééd. Hachette Littératures, 1997, Première partie, chapitre IV, p. 96-98.] Telle est la « culture hellénique » des Byzantins. La plupart du temps fragmentaire et anthologique, dérivant presque toujours des commentateurs et des compilateurs des époques hellénistique et romaine, elle peut aisément passer à nos yeux pour caricaturale. Pourtant, elle révèle deux traits profonds de l'âme byzantine. D'une part, les choix opérés dans le patrimoine antique et les jugements portés sur lui nous apprennent que ces Grecs, et ceux-là mêmes qui se veulent héritiers fidèles de l'hellénisme, n'en conservent réellement plus que le matériau brut et en ont perdu le sens profond ; doués d'une sensibilité radicalement différente de celle des Grecs anciens, ils ne sont pas mieux placés pour comprendre Sophocle que ne l'est un Finnois moderne pour saisir de l'intérieur le sens du Kalevala (épopée populaire finnoise mise en forme au XIXe siècle). D'autre part, et c'est justement là une ouverture sur cette sensibilité propre aux Byzantins, étranger à toute idée d'enrichissement intellectuel ou esthétique, l'homme de Byzance ne voit guère dans la culture classique que l'utilité dont elle peut faire preuve, soit dans le domaine purement matériel, soit, au mieux, sur le plan moral et religieux. C'est d'ailleurs ce point de vue si particulier sur la culture antique qui permet aux Byzantins les plus cultivés de rester presque toujours d'authentiques chrétiens et de défendre avec ardeur l'étude des « lettres ». Déjà, si l'on excepte quelques moines rigoristes à l'excès, les bases mêmes de la culture sont admises et même exaltées par tous : à Byzance, le fait de savoir écrire est un élément considérable de prestige. On souligne donc avec complaisance comment saint Nil, puis son disciple Barthélemy, sont passés maîtres dans l'art de la calligraphie, tout comme le patriarche Nicéphore, nommé chancelier (asékrétis) après « avoir étudié le métier qui s'exécute grâce aux mains et à l'encre ». Cette « dignité du scribe » est si grande qu'une foule de disciples vient se mettre à l'école de Marcel l'Acémète, quand commence à se répandre sa renommée de copiste.

De la dignité du scribe, il est aisé de passer à la dignité de l'écrit, et c'est un ecclésiastique, Théodose le Diacre, chantre des exploits guerriers de Nicéphore Phôkas, qui rappelle, pour s'en faire honneur à lui-même, qu'Achille et Alexandre seraient ignorés sans les œuvres d'Homère et de Plutarque. [...][/citation]

Cela a peut-être déjà été fait chez les anglophones, mais plus je relis toutes ces pages de Ducellier sur Byzance, plus je me dis qu'il y aurait matière à essayer, en contexte tolkienien, d'appréhender la mentalité fictive des Gondoriens en ayant en regard celle historique des Byzantins... et en allant donc au-delà de quelques constatations comparatives générales.

Silmo Wrote:Eh ben, on est bien loin du Seigneur des Anneaux..

Vraiment ?

Elendil Wrote:Après, peut-être sommes-nous victimes d'un effet d'optique : il est très probable que seule une fraction des érudits byzantins se soit réellement intéressée à l'histoire hellénique antique, de même qu'une faible minorité de Français d'aujourd'hui se consacre à l'étude des annales et des chansons de geste du haut Moyen Âge et que la plupart n'en ont qu'une vague teinture (et encore), se limitant vraisemblablement à la Chanson de Roland (que peu, je pense, ont lu dans le texte original) et aux Serments de Strasbourg. De sorte qu'après la prise de Constantinople par les Ottomans et la destruction d'une bonne partie des manuscrits encore existants (ou l'arrêt de leur copie, faute de moyens), ce qui subsistait des textes qui n'étaient plus connus que là fut rapidement et définitivement perdu.

Il y a probablement effectivement quelque effet d'optique.

[séparation]

Pour en revenir à l'Antiquité :

Elendil Wrote:Les tablettes d'argile sont une bonne source d'espoir [de nouvelles découvertes], car il est toujours possible d'en retrouver de nouvelles avec les fouilles archéologiques. Mais elles nous renseigneront plutôt sur les éléments de la vie courante des peuples du Croissant fertile, ou au mieux sur leur mythologie plutôt que sur les textes grecs. Les papyrus perdus dans le désert égyptien sont peut-être une meilleure source, et encore : l'hellénisation de l'Egypte fut longtemps cantonnée à Alexandrie, et la ville antique se trouve plutôt sous l'eau que sous le sable.

Je n'ai pu que constater, pour m'intéresser à nouveau, conjointement, entre autres et depuis quelque temps, aux sources hellénistiques relatives à l'Égypte des Lagides et à la Babylonie des Séleucides, que pour des raisons évidentes de limites de conservation des supports en sus des aléas liés aux brûlures de l'Histoire, la seconde est bien moins connue par l'écrit que ne l'est la première... même si heureusement tout n'est pas perdu, comme en témoigne notamment un recueil de textes, relatifs à la Babylonie hellénistique, paru en français aux Belles Lettres en 2023 :
https://www.lesbelleslettres.com/livre/9...lenistique

jean Wrote:Il me semble que le gisement de redécouvertes le plus prometteur est la bibliothèque de la villa d'Herculanum. Grâce à l'IA et 10 ans de recherches on a déjà pu déchiffrer 800 mots dans un manuscrit. Avec les progrès de la technologie et des puissances de calcul, on pourrait espérer, d'ici 10-15 ans, déchiffrer environ 1000 livres entiers qui constituaient la bibliothèque d’un riche romain lettré du premier siècle
Silmo Wrote:Même sans vivre assez pour lire tous les résultats sauvés du Vésuve, je me réjouis non seulement pour confirmer que tout n'est jamais tout à fait perdu, cqfd, mais qu'une littérature épicurienne nous attend sauvée des catastrophes naturelles et des censeurs.
Elendil Wrote:Quant à la bibliothèque de la Villa des Papyrus, je n'y pensais pas, mais Jean a raison. Si jamais on arrive à déchiffrer un jour un rouleau entier, quelle redécouverte !

Effectivement, cette redécouverte s'annonce prometteuse, a fortiori quand on songe à toutes ces œuvres antiques dont nous ne connaissons, au mieux, que des fragments cités dans d'autres textes et dont certaines figurent peut-être dans cette bibliothèque. C'est le précieux héritage gréco-latin qui ainsi se perpétue, comme cette belle fresque de Léda et le Cygne mise au jour à Pompéi en 2018...

[Image: 1760051494_pompei_fresque_leda_et_le_cyg...abbate.jpg]

Autant d'[emphase]« abominations »[/emphase] païennes selon J. R. R. Tolkien et les Byzantins, peut-être... C'était leur problème, chacun en son temps, et avec ses éventuelles nuances. Mais il n'empêche qu'à l'Antiquité nous revenons toujours, au fil des découvertes de ce genre.

Silmo Wrote:Juste pour dire que ce que l'on croit perdu, on finit par le retrouver dans une poche (pas la dernière des poches, juste la dernière dans laquelle on cherche, après on arrête de chercher).

[emphase]« Les Romains, c'est comme les poches : c'est toujours dans la dernière qu'on trouve ce qu'on cherchait ! »[/emphase] (citation de mémoire)

Yyr Wrote:(quel album ? ;))

Bonne question (ici réemployée).

[séparation]

Bonne nuit à toutes et à tous,

B.
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