Pour revenir à Albert Camus sur ce fuseau qui lui est dédié, je me permets de reprendre ici une part des échanges ayant eu lieu dans le fuseau consacré à la correspondance de J. R. R. Tolkien, suite à mon message du 18 septembre dernier proposant une traduction commentée d'un passage de la Lettre 254a :
En relisant encore « L'Exil d'Hélène », qui est un de mes écrits camusiens préférés, je me rends compte que, tout en faisant apparaître une certaine convergence de Camus et Tolkien contre ce que le premier appelle [emphase]« l'esprit historique »[/emphase] ayant mené l'Occident là où il en était déjà au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, tout le texte, d'une concision exemplaire et dans lequel est évoqué notamment Socrate face à ses juges, exprime bien ce en quoi Camus et Tolkien divergent quant à l'appréhension d'un sens supposé de la mortelle condition humaine. C'est aussi un texte de Camus qui énonce bien la valeur fondamentale que l'auteur accorde à la beauté et aussi l'importance du rôle qu'il attribue à l'artiste, ce qui est là également un point de comparaison intéressant avec Tolkien.
![[Image: 1762276231_albert_camus_noces_ete_gallim...360161.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1762276231_albert_camus_noces_ete_gallimard_folio_9782070360161.jpg)
[citation=Albert Camus, « L'exil d'Hélène » (1948), in <i>Noces</i> suivi de <i>L'été</i>, Gallimard, 1959, rééd. Folio 1972, p. 134-138.][...]
Les Grecs qui se sont interrogés pendant des siècles sur ce qui est juste ne pourraient rien comprendre à notre idée de la justice. L'équité, pour eux, supposait une limite tandis que tout notre continent se convulse à la recherche d'une justice qu'il veut totale. À l'aurore de la pensée grecque, Héraclite imaginait déjà que la justice pose des bornes à l'univers physique lui-même. « Le soleil n'outrepassera pas ses bornes, sinon les Érynnies qui gardent la justice sauront le découvrir. (*) » Nous qui avons désorbité l'univers et l'esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n'empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d'un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. Enfantine présomption et qui justifie que des peuples enfants, héritiers de nos folies, conduisent aujourd’hui notre histoire.
Un fragment attribué au même Héraclite énonce simplement : « Présomption, régression du progrès ». Et, bien des siècles après l'Éphésien, Socrate, devant la menace d'une condamnation à mort, ne se reconnaissait nulle autre supériorité que celle-ci : ce qu'il ignorait, il ne croyait pas le savoir. La vie et la pensée les plus exemplaires de ces siècles s'achèvent sur un fier aveu d'ignorance. En oubliant cela, nous avons oublié notre virilité. Nous avons préféré la puissance qui singe la grandeur, Alexandre d'abord et puis les conquérants romains que nos auteurs de manuels, par une incomparable bassesse d'âme, nous apprennent à admirer. Nous avons conquis à notre tour, déplacé les bornes, maîtrisé le ciel et la terre. Notre raison a fait le vide. Enfin seuls, nous achevons notre empire sur un désert. Quelle imagination aurions-nous donc pour cet équilibre supérieur où la nature balançait l'histoire, la beauté, le bien, et qui apportait la musique des nombres jusque dans la tragédie du sang ? Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté. Nos misérables tragédies traînent une odeur de bureau et le sang dont elles ruissellent a couleur d'encre grasse.
Voilà pourquoi il est indécent de proclamer aujourd'hui que nous sommes les fils de la Grèce. Ou alors nous en sommes les fils renégats. Plaçant l'histoire sur le trône de Dieu, nous marchons vers la théocratie, comme ceux que les Grecs appelaient Barbares et qu'ils ont combattus jusqu'à la mort dans les eaux de Salamine. Si l'on veut bien saisir notre différence, il faut s'adresser à celui de nos philosophes qui est le vrai rival de Platon. « Seule la ville moderne, ose écrire Hegel, offre à l'esprit le terrain où il peut prendre conscience de lui-même. » Nous vivons ainsi le temps des grandes villes. Délibérément, le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs. Il n'y a plus de conscience que dans les rues, parce qu'il n'y a d'histoire que dans les rues, tel est le décret. Et à sa suite, nos œuvres les plus significatives témoignent du même parti pris. On cherche en vain les paysages dans la grande littérature européenne depuis Dostoïevski. L'histoire n'explique ni l'univers naturel qui était avant elle, ni la beauté qui est au-dessus d'elle. Elle a donc choisi de les ignorer. Alors que Platon contenait tout, le non-sens, la raison et le mythe, nos philosophes ne contiennent rien que le non-sens ou la raison, parce qu'ils ont fermé les yeux sur le reste. La taupe médite.
C'est le christianisme qui a commencé de substituer à la contemplation du monde la tragédie de l'âme. Mais, du moins, il se référait à une nature spirituelle et, par elle, maintenait une certaine fixité. Dieu mort, il ne reste que l'histoire et la puissance. Depuis longtemps tout l'effort de nos philosophes n'a visé qu'à remplacer la notion de nature humaine par celle de situation, et l'harmonie ancienne par l'élan désordonné du hasard ou le mouvement impitoyable de la raison. Tandis que les Grecs donnaient à la volonté les bornes de la raison, nous avons mis pour finir l'élan de la volonté au cœur de la raison, qui en est devenue meurtrière. Les valeurs pour les Grecs étaient préexistantes à toute action dont elles marquaient précisément les limites. La philosophie moderne place ses valeurs à la fin de l'action. Elles ne sont pas, mais elles deviennent, et nous ne les connaîtrons dans leur entier qu'à l'achèvement de l'histoire. Avec elles, la limite disparaît, et comme il n'est pas de lutte qui, sans le frein de ces mêmes valeurs, ne s'étende indéfiniment, les messianismes aujourd'hui s'affrontent et leurs clameurs se fondent dans le choc des empires. La démesure est un incendie, selon Héraclite. L'incendie gagne, Nietzsche est dépassé. Ce n'est plus à coups de marteau que l'Europe philosophe, mais à coups de canon.
La nature est toujours là, pourtant. Elle oppose ses ciels calmes et ses raisons à la folie des hommes. Jusqu'à ce que l'atome prenne feu lui aussi et que l'histoire s'achève dans le triomphe de la raison et l'agonie de l'espèce. Mais les Grecs n'ont jamais dit que la limite ne pouvait être franchie. Ils ont
dit qu'elle existait et que celui-là était frappé sans merci qui osait la dépasser. Rien dans l'histoire d'aujourd’hui ne peut le contredire.
L'esprit historique et l'artiste veulent tous deux refaire le monde. Mais l'artiste, par une obligation de sa nature, connaît ses limites que l'esprit historique méconnaît. C'est pourquoi la fin de ce dernier est la tyrannie tandis que la passion du premier est la liberté. Tous ceux qui aujourd'hui luttent pour la liberté combattent en dernier lieu pour la beauté. [...]
(*) : Traduction d'Y. Battistini.[/citation]
Je me permets ici, entre deux citations, une sorte d'interlude en évoquant (à nouveau, car j'en ai déjà parlé très succinctement encore récemment, à la fin d'un message dans un autre fuseau où j'évoquais un puissant souvenir d'enfance) le long métrage Ulysse (Ulisse) de Mario Camerini, tourné en 1953 et sorti en salles en 1954, avec Kirk Douglas dans le rôle d'Ulysse et Silvana Mangano dans les deux rôles de Circé et de Pénélope. Ce film, adaptation à grand spectacle de l'Odyssée, avec des moyens hollywoodiens mais aussi une certaine sensibilité européenne dans son scénario, date de l'époque où Camus et Tolkien réfléchissaient à propos du monde comme il allait alors, et comme il va sans doute encore aujourd'hui. Parmi les inévitables ellipses et aménagements narratifs propres aux adaptations cinématographiques, la magicienne Circé se trouve non seulement incarnée par la même actrice jouant Pénélope (ce qui peut aussi s'interpréter d'un point de vue interne, celui d'Ulysse), mais aussi objet d'une fusion scénaristique des deux personnages féminins homériques retardant le retour d'Ulysse, à savoir Circé elle-même et la nymphe Calypso.
![[Image: 1762276296_ulysse_camerini_circe_mangano.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1762276296_ulysse_camerini_circe_mangano.jpg)
Juste après avoir vu sa mère Anticlée, décédée en son absence et lui ayant parlé depuis le royaume des morts, Ulysse est définitivement décidé à rentrer à Ithaque... et Circé, qui a tout fait pour le retenir, jusqu'à lui offrir l'immortalité qu'Ulysse a finalement refusé, se résigne à lui dire, non sans quelque amertume :
[emphase]« Mortel entêté ! Tu es plein de ce songe si bref que tu appelles “la vie”. Amoureux de tes faiblesses et de tes péchés. Fasciné par la mort. Contre une telle obstination, même les dieux sont sans pouvoir. Va, puisque tu l'as choisi. La mer t'attend. »[/emphase]
Je repense donc simplement à cette réplique... en relisant le début de cet ultime passage de « L'Exil d'Hélène », passage conclusif qui, comme tout le texte, ne saurait être ici paraphrasé :
[citation=Albert Camus, « L'exil d'Hélène », in <i>Noces</i> suivi de <i>L'été</i>, <i>op. cit.</i>, p. 139-140.][...] Ulysse peut choisir chez Calypso entre l'immortalité et la terre de la patrie. Il choisit la terre, et la mort avec elle. Une si simple grandeur nous est aujourd'hui étrangère. D'autres diront que nous manquons d'humilité. Mais ce mot, à tout prendre, est ambigu. Pareils à ces bouffons de Dostoïevski qui se vantent de tout, montent aux étoiles et finissent par étaler leur honte dans le premier lieu public, nous manquons seulement de la fierté de l'homme qui est fidélité à ses limites, amour clair-voyant de sa condition.
« Je hais mon époque », écrivait avant sa mort Saint-Exupéry, pour des raisons qui ne sont pas très éloignées de celles dont j'ai parlé. Mais, si bouleversant que ce soit, ce cri, venant de lui qui a aimé les hommes dans ce qu'ils ont d'admirable, nous ne le prendrons pas à notre compte. Quelle tentation, pourtant, à certaines heures, de se détourner de ce monde morne et décharné ! Mais cette époque est la nôtre et nous ne pouvons vivre en nous haïssant. Elle n'est tombée si bas que par l'excès de ses vertus autant que la grandeur de ses défauts. Nous lutterons pour celle de ses vertus qui vient de loin. Quelle vertu ? Les chevaux de Patrocle pleurent leur maître mort dans la bataille. Tout est perdu. Mais le combat reprend avec Achille et la victoire est au bout, parce que l'amitié vient d'être assassinée : l'amitié est une vertu.
L'ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l'homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. D'une certaine manière, le sens de l'histoire de demain n'est pas celui qu'on croit. Il est dans la lutte entre la création et l'inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus, la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. O pensée de midi, la guerre de Troie se livre loin des champs de bataille ! Cette fois encore, les murs terribles de la cité moderne tomberont pour livrer, « âme sereine comme le calme des mers », la beauté d'Hélène.[/citation]
Amicalement,
B.
[small][EDIT: ajout des illustrations]
[EDIT 2: correction de fautes diverses...][/small]
Dans un autre fuseau, le 13 octobre dernier, Yyr Wrote:*[small][c.-à-d. ici le présent fuseau dédié à Camus][/small]Hyarion Wrote:Et je me demande ce que Tolkien et Camus diraient, l'un en face de l'autre, des derniers mots attribués à Socrate lors de son procès par Platon dans son Apologie de Socrate (traduction approximative) : [emphase]« Mais il est l'heure de nous quitter, moi pour mourir, et vous pour vivre. Qui de nous a la meilleur sort ? Personne ne le sait, excepté la divinité. »[/emphase]
Très belle question !
[small]À poser au sujet du bac de philo : il faut mettre Tolkien au programme ![/small]
Nul doute pour moi que, tandis que les deux hommes se seraient retrouvés sur la citation de « l'exil d'Hélène » que tu donnes dans le fil d'à côté* [small](et qui me rappelle un passage (mais où ?) où Tolkien cite l'aphorisme d'après lequel les dieux rendent fous ceux qu'ils veulent perdre)[/small], en cette question que tu poses, en revanche et précisément, ils divergent.
Sans « au-delà » à cette vie terrestre, et surtout sans « au-delà » relié à nous (de façon très large : ex. immortalité de l'âme, réincarnation, paradis, résurrection, etc.) à partir duquel nos actes d'ici-bas ont leur sens ultime, ces actes sont ultimement absurdes (ce qu'a bien exprimé Sartre dans la nouvelle « le mur », avec la réflexion de ce condamné à mort).
Camus s'en sort en proposant d'[emphase]« imaginer Sisyphe heureux »[/emphase] : trouver un bonheur exutoire dans la lutte même contre l'absurdité, ainsi que je le formulerais. Mais l'absurdité demeure.
Non pour Socrate, et moins encore pour Tolkien, pour lesquels il existe quelque Autre qui garantit un sens ultime à nos vies et à nos actes.
[small]Je dis « moins encore pour Tolkien » parce que pour ce dernier toutes les facultés de l'homme ont un but et sont sauvées, ce qui n'est pas le cas pour Socrate.[/small]
En relisant encore « L'Exil d'Hélène », qui est un de mes écrits camusiens préférés, je me rends compte que, tout en faisant apparaître une certaine convergence de Camus et Tolkien contre ce que le premier appelle [emphase]« l'esprit historique »[/emphase] ayant mené l'Occident là où il en était déjà au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, tout le texte, d'une concision exemplaire et dans lequel est évoqué notamment Socrate face à ses juges, exprime bien ce en quoi Camus et Tolkien divergent quant à l'appréhension d'un sens supposé de la mortelle condition humaine. C'est aussi un texte de Camus qui énonce bien la valeur fondamentale que l'auteur accorde à la beauté et aussi l'importance du rôle qu'il attribue à l'artiste, ce qui est là également un point de comparaison intéressant avec Tolkien.
![[Image: 1762276231_albert_camus_noces_ete_gallim...360161.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1762276231_albert_camus_noces_ete_gallimard_folio_9782070360161.jpg)
[citation=Albert Camus, « L'exil d'Hélène » (1948), in <i>Noces</i> suivi de <i>L'été</i>, Gallimard, 1959, rééd. Folio 1972, p. 134-138.][...]
Les Grecs qui se sont interrogés pendant des siècles sur ce qui est juste ne pourraient rien comprendre à notre idée de la justice. L'équité, pour eux, supposait une limite tandis que tout notre continent se convulse à la recherche d'une justice qu'il veut totale. À l'aurore de la pensée grecque, Héraclite imaginait déjà que la justice pose des bornes à l'univers physique lui-même. « Le soleil n'outrepassera pas ses bornes, sinon les Érynnies qui gardent la justice sauront le découvrir. (*) » Nous qui avons désorbité l'univers et l'esprit rions de cette menace. Nous allumons dans un ciel ivre les soleils que nous voulons. Mais il n'empêche que les bornes existent et que nous le savons. Dans nos plus extrêmes démences, nous rêvons d'un équilibre que nous avons laissé derrière nous et dont nous croyons ingénument que nous allons le retrouver au bout de nos erreurs. Enfantine présomption et qui justifie que des peuples enfants, héritiers de nos folies, conduisent aujourd’hui notre histoire.
Un fragment attribué au même Héraclite énonce simplement : « Présomption, régression du progrès ». Et, bien des siècles après l'Éphésien, Socrate, devant la menace d'une condamnation à mort, ne se reconnaissait nulle autre supériorité que celle-ci : ce qu'il ignorait, il ne croyait pas le savoir. La vie et la pensée les plus exemplaires de ces siècles s'achèvent sur un fier aveu d'ignorance. En oubliant cela, nous avons oublié notre virilité. Nous avons préféré la puissance qui singe la grandeur, Alexandre d'abord et puis les conquérants romains que nos auteurs de manuels, par une incomparable bassesse d'âme, nous apprennent à admirer. Nous avons conquis à notre tour, déplacé les bornes, maîtrisé le ciel et la terre. Notre raison a fait le vide. Enfin seuls, nous achevons notre empire sur un désert. Quelle imagination aurions-nous donc pour cet équilibre supérieur où la nature balançait l'histoire, la beauté, le bien, et qui apportait la musique des nombres jusque dans la tragédie du sang ? Nous tournons le dos à la nature, nous avons honte de la beauté. Nos misérables tragédies traînent une odeur de bureau et le sang dont elles ruissellent a couleur d'encre grasse.
Voilà pourquoi il est indécent de proclamer aujourd'hui que nous sommes les fils de la Grèce. Ou alors nous en sommes les fils renégats. Plaçant l'histoire sur le trône de Dieu, nous marchons vers la théocratie, comme ceux que les Grecs appelaient Barbares et qu'ils ont combattus jusqu'à la mort dans les eaux de Salamine. Si l'on veut bien saisir notre différence, il faut s'adresser à celui de nos philosophes qui est le vrai rival de Platon. « Seule la ville moderne, ose écrire Hegel, offre à l'esprit le terrain où il peut prendre conscience de lui-même. » Nous vivons ainsi le temps des grandes villes. Délibérément, le monde a été amputé de ce qui fait sa permanence : la nature, la mer, la colline, la méditation des soirs. Il n'y a plus de conscience que dans les rues, parce qu'il n'y a d'histoire que dans les rues, tel est le décret. Et à sa suite, nos œuvres les plus significatives témoignent du même parti pris. On cherche en vain les paysages dans la grande littérature européenne depuis Dostoïevski. L'histoire n'explique ni l'univers naturel qui était avant elle, ni la beauté qui est au-dessus d'elle. Elle a donc choisi de les ignorer. Alors que Platon contenait tout, le non-sens, la raison et le mythe, nos philosophes ne contiennent rien que le non-sens ou la raison, parce qu'ils ont fermé les yeux sur le reste. La taupe médite.
C'est le christianisme qui a commencé de substituer à la contemplation du monde la tragédie de l'âme. Mais, du moins, il se référait à une nature spirituelle et, par elle, maintenait une certaine fixité. Dieu mort, il ne reste que l'histoire et la puissance. Depuis longtemps tout l'effort de nos philosophes n'a visé qu'à remplacer la notion de nature humaine par celle de situation, et l'harmonie ancienne par l'élan désordonné du hasard ou le mouvement impitoyable de la raison. Tandis que les Grecs donnaient à la volonté les bornes de la raison, nous avons mis pour finir l'élan de la volonté au cœur de la raison, qui en est devenue meurtrière. Les valeurs pour les Grecs étaient préexistantes à toute action dont elles marquaient précisément les limites. La philosophie moderne place ses valeurs à la fin de l'action. Elles ne sont pas, mais elles deviennent, et nous ne les connaîtrons dans leur entier qu'à l'achèvement de l'histoire. Avec elles, la limite disparaît, et comme il n'est pas de lutte qui, sans le frein de ces mêmes valeurs, ne s'étende indéfiniment, les messianismes aujourd'hui s'affrontent et leurs clameurs se fondent dans le choc des empires. La démesure est un incendie, selon Héraclite. L'incendie gagne, Nietzsche est dépassé. Ce n'est plus à coups de marteau que l'Europe philosophe, mais à coups de canon.
La nature est toujours là, pourtant. Elle oppose ses ciels calmes et ses raisons à la folie des hommes. Jusqu'à ce que l'atome prenne feu lui aussi et que l'histoire s'achève dans le triomphe de la raison et l'agonie de l'espèce. Mais les Grecs n'ont jamais dit que la limite ne pouvait être franchie. Ils ont
dit qu'elle existait et que celui-là était frappé sans merci qui osait la dépasser. Rien dans l'histoire d'aujourd’hui ne peut le contredire.
L'esprit historique et l'artiste veulent tous deux refaire le monde. Mais l'artiste, par une obligation de sa nature, connaît ses limites que l'esprit historique méconnaît. C'est pourquoi la fin de ce dernier est la tyrannie tandis que la passion du premier est la liberté. Tous ceux qui aujourd'hui luttent pour la liberté combattent en dernier lieu pour la beauté. [...]
(*) : Traduction d'Y. Battistini.[/citation]
Je me permets ici, entre deux citations, une sorte d'interlude en évoquant (à nouveau, car j'en ai déjà parlé très succinctement encore récemment, à la fin d'un message dans un autre fuseau où j'évoquais un puissant souvenir d'enfance) le long métrage Ulysse (Ulisse) de Mario Camerini, tourné en 1953 et sorti en salles en 1954, avec Kirk Douglas dans le rôle d'Ulysse et Silvana Mangano dans les deux rôles de Circé et de Pénélope. Ce film, adaptation à grand spectacle de l'Odyssée, avec des moyens hollywoodiens mais aussi une certaine sensibilité européenne dans son scénario, date de l'époque où Camus et Tolkien réfléchissaient à propos du monde comme il allait alors, et comme il va sans doute encore aujourd'hui. Parmi les inévitables ellipses et aménagements narratifs propres aux adaptations cinématographiques, la magicienne Circé se trouve non seulement incarnée par la même actrice jouant Pénélope (ce qui peut aussi s'interpréter d'un point de vue interne, celui d'Ulysse), mais aussi objet d'une fusion scénaristique des deux personnages féminins homériques retardant le retour d'Ulysse, à savoir Circé elle-même et la nymphe Calypso.
![[Image: 1762276296_ulysse_camerini_circe_mangano.jpg]](https://www.jrrvf.com/forum_images/725/1762276296_ulysse_camerini_circe_mangano.jpg)
Juste après avoir vu sa mère Anticlée, décédée en son absence et lui ayant parlé depuis le royaume des morts, Ulysse est définitivement décidé à rentrer à Ithaque... et Circé, qui a tout fait pour le retenir, jusqu'à lui offrir l'immortalité qu'Ulysse a finalement refusé, se résigne à lui dire, non sans quelque amertume :
[emphase]« Mortel entêté ! Tu es plein de ce songe si bref que tu appelles “la vie”. Amoureux de tes faiblesses et de tes péchés. Fasciné par la mort. Contre une telle obstination, même les dieux sont sans pouvoir. Va, puisque tu l'as choisi. La mer t'attend. »[/emphase]
Je repense donc simplement à cette réplique... en relisant le début de cet ultime passage de « L'Exil d'Hélène », passage conclusif qui, comme tout le texte, ne saurait être ici paraphrasé :
[citation=Albert Camus, « L'exil d'Hélène », in <i>Noces</i> suivi de <i>L'été</i>, <i>op. cit.</i>, p. 139-140.][...] Ulysse peut choisir chez Calypso entre l'immortalité et la terre de la patrie. Il choisit la terre, et la mort avec elle. Une si simple grandeur nous est aujourd'hui étrangère. D'autres diront que nous manquons d'humilité. Mais ce mot, à tout prendre, est ambigu. Pareils à ces bouffons de Dostoïevski qui se vantent de tout, montent aux étoiles et finissent par étaler leur honte dans le premier lieu public, nous manquons seulement de la fierté de l'homme qui est fidélité à ses limites, amour clair-voyant de sa condition.
« Je hais mon époque », écrivait avant sa mort Saint-Exupéry, pour des raisons qui ne sont pas très éloignées de celles dont j'ai parlé. Mais, si bouleversant que ce soit, ce cri, venant de lui qui a aimé les hommes dans ce qu'ils ont d'admirable, nous ne le prendrons pas à notre compte. Quelle tentation, pourtant, à certaines heures, de se détourner de ce monde morne et décharné ! Mais cette époque est la nôtre et nous ne pouvons vivre en nous haïssant. Elle n'est tombée si bas que par l'excès de ses vertus autant que la grandeur de ses défauts. Nous lutterons pour celle de ses vertus qui vient de loin. Quelle vertu ? Les chevaux de Patrocle pleurent leur maître mort dans la bataille. Tout est perdu. Mais le combat reprend avec Achille et la victoire est au bout, parce que l'amitié vient d'être assassinée : l'amitié est une vertu.
L'ignorance reconnue, le refus du fanatisme, les bornes du monde et de l'homme, le visage aimé, la beauté enfin, voici le camp où nous rejoindrons les Grecs. D'une certaine manière, le sens de l'histoire de demain n'est pas celui qu'on croit. Il est dans la lutte entre la création et l'inquisition. Malgré le prix que coûteront aux artistes leurs mains vides, on peut espérer leur victoire. Une fois de plus, la philosophie des ténèbres se dissipera au-dessus de la mer éclatante. O pensée de midi, la guerre de Troie se livre loin des champs de bataille ! Cette fois encore, les murs terribles de la cité moderne tomberont pour livrer, « âme sereine comme le calme des mers », la beauté d'Hélène.[/citation]
Amicalement,
B.
[small][EDIT: ajout des illustrations]
[EDIT 2: correction de fautes diverses...][/small]

