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Albert Camus (1913 - 1960)
#21
Ahhhh, Benjamin, si tu te mets à citer Noces et L'été, je suis obligé de sortir de ma réserve et repousser le sommeil :-)
Ces textes de Camus, écrits pendant la guerre et jusque dans les années 1950 sont de purs joyaux !
En ce qui me concerne, c'est le court texte "Les amandiers" qui me touche le plus, pour sa force d'âme et son étonnante applicabilité ; car alors qu'il est écrit au temps de la défaite (1940), nous pouvons faire nôtre son diagnostic et devrions faire nôtres les remèdes qu'il propose, que ce soit personnellement ou collectivement :

[colonne][gauche=Albert Camus, « Les amandiers »]Notre tâche d'homme est de trouver les quelques formules qui apaiseront l'angoisse infinie des âmes libres. Nous avons à recoudre ce qui est déchiré, à rendre la justice imaginable dans un monde si évidemment injuste, le bonheur significatif pour des peuples empoisonnés par le malheur du siècle. Naturellement, c'est une tâche surhumaine. Mais on appelle surhumaines les tâches que les hommes mettent longtemps à accomplir, voilà tout.
Sachons donc ce que nous voulons, restons fermes sur l'esprit, même si la force prend pour nous séduire le visage d'une idée ou du confort. La première chose est de ne pas désespérer. N'écoutons pas trop ceux qui crient à la fin du monde. Les civilisations ne meurent pas si aisément et même si ce monde devait crouler, ce serait après d'autres. Il est bien vrai que nous sommes dans une époque tragique. Mais trop de gens confondent le tragique et le désespoir. « Le tragique, disait Lawrence, devrait être comme un grand coup de pied donné au malheur. » Voilà une pensée saine et immédiatement applicable. Il y a beaucoup de choses aujourd'hui qui méritent ce coup de pied.[/gauche][droite=Gandalf, SdA, III.5&6 (trad. D. Lauzon)]J’ai prononcé des paroles d’espoir. Mais d’espoir seulement. L’espoir n’est pas la victoire. La guerre est sur nous et sur tous nos amis, une guerre dans laquelle seul l’usage de l’Anneau nous assurerait la victoire. J’en suis profondément chagriné et effrayé ; car maintes choses seront détruites et tout pourrait être perdu.
[...]
Soyez patients. Allez là où vous le devez, et espérez !
[...]
Tout n’est pas sombre. Reprenez courage, Seigneur de la Marche ; car vous ne trouverez pas meilleure aide. Je n’ai nul conseil à offrir à ceux qui désespèrent. Autrement, je pourrais vous en donner, et vous dire quelques mots. Voulez-vous les entendre ? Ils ne sont pas pour toutes les oreilles. Je vous invite à sortir devant vos portes pour contempler les terres. Voilà trop longtemps que vous êtes assis dans l’ombre, livré aux récits frelatés et aux incitations sournoises.[/droite][/colonne]


[colonne][gauche=Albert Camus, « Les amandiers »]Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s'y complaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l'esprit de lourdeur. N'y prêtons pas la main. Il est vain de pleurer sur l'esprit, il suffit de travailler pour lui.
Mais où sont les vertus conquérantes de l'esprit ? Le même Nietzsche les a énumérées comme les ennemis mortels de l'esprit de lourdeur. Pour lui, ce sont la force de caractère, le goût, le « monde », le bonheur classique, la dure fierté, la froide frugalité du sage. Ces vertus, plus que jamais, sont nécessaires et chacun peut choisir celle qui lui convient. Devant l'énormité de la partie engagée, qu'on n'oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s'accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève. C'est elle qui, dans l'hiver du monde, préparera le fruit.[/gauche][droite=SdA, III.6 (trad. D. Lauzon)]« Tout n’est pas si sombre ici », dit Théoden.
« Non, dit Gandalf. Et l’âge ne pèse pas si lourdement sur vos épaules que certains voudraient vous le faire croire. [...] » [...]
Lentement il se redressa, roide, tel un homme resté penché trop longtemps sur un travail fastidieux. Grand et droit il se tint, et ses yeux prirent un éclat bleu tandis qu’il regardait le ciel s’ouvrir.
« Mes rêves ont été sombres ces derniers temps, dit-il, mais je me sens comme un dormeur fraîchement éveillé. [...] Que pouvons-nous faire ? »
« Beaucoup, dit Gandalf. [...] Vous voici devant un péril plus grand que tout ce que le génie de Langue de Serpent a pu tisser dans vos rêves. Mais voyez ! vous ne rêvez plus. Vous vivez. Le Gondor et le Rohan ne sont pas seuls. [...] l’espoir subsiste, pour peu que nous demeurions encore invaincus un temps. »[/droite][/colonne]

[colonne][gauche=Albert Camus, « Les amandiers »]Je ne crois pas assez à la raison pour souscrire au progrès, ni à aucune philosophie de l'Histoire.
Je crois du moins que les hommes n'ont jamais cessé d'avancer dans la conscience qu'ils prenaient de leur destin. Nous n'avons pas surmonté notre condition, et cependant nous la connaissons mieux. Nous savons que nous sommes dans la contradiction, mais que nous devons refuser la contradiction et faire ce qu'il faut pour la réduire.[/gauche][droite=SdA, III.8 (trad. D. Lauzon)]« Mais je devrais aussi m’en attrister, dit Théoden. Car quelle que soit la fortune de la guerre, ne doit-elle finir de telle sorte que bien des choses qui étaient belles et merveilleuses s’en iront à jamais de la Terre du Milieu ? »
« Cela se peut, dit Gandalf. Le mal de Sauron n’est pas entièrement remédiable, et on ne peut l’effacer comme s’il n’avait jamais été. Mais telle est la destinée de notre temps, et nous y sommes condamnés. Maintenant, allons-nous-en, et poursuivons le voyage entrepris ! »[/droite][/colonne]

Nous avons à recoudre ce qui est déchiré [...] Devant l'énormité de la partie engagée, qu'on n'oublie pas en tout cas la force de caractère. [...] C'est elle qui, dans l'hiver du monde, préparera le fruit. Si Camus n'avait écrit que ces phrases, je continuerai de le bénir pour elles seules.

S.

[Image: 1762302686_doom.jpg]
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