18-02-2026, 07:39
Le mécanisme
Le mécanisme, en tant qu'option opposée au finalisme, était déjà tenu par des matérialistes comme Empédocle, Démocrite et Épicure, puis Lucrèce. Voir par exemple :
[citation=Lucrèce, De natura rerum, livre IV]820. Il existe en ces matières un grave vice de pensée, une erreur qu'il faut absolument éviter. Le pouvoir des yeux ne nous a pas été donné, comme nous pourrions croire, pour nous permettre de voir au loin, de même ce n'est pas pour la marche à grands pas que jambes et cuisses s'appuient à leur extrémité sur la base des pieds et savent fléchir leurs articulations ; les bras n'ont pas été attachés à de solides épaules, les mains ne sont pas de dociles servantes à nos côtés, pour que nous en fassions usage dans les besoins de la vie.
829. Toute explication de ce genre est à contresens et prend le contre-pied de la vérité. Rien en effet ne s'est formé dans le corps pour notre usage ; mais ce qui s'est formé, on en use. Aucune faculté de voir n'exista avant la constitution des yeux, aucune parole avant la création de la langue : c'est au contraire la langue qui a précédé de beaucoup la parole, et les oreilles ont existé bien avant l'audition des sons ; enfin tous nos organes existaient, à mon sens, avant qu'on en fît usage, ce n'est donc pas en vue de nos besoins qu'ils ont été créés.[/citation]
L'avènement de la science moderne est, d'une certaine façon, une spécialisation du mécanisme. À partir de Descartes, il exprime une méthode scientifique, à savoir l'union des mathématiques et de l'expérimentation. La nature est géométrisée, elle est étudiée en tant que physique mathématique. Tout comme celui des Anciens, le mécanisme de la science moderne récuse les causes formelle et finale aristotéliciennes. [small][édit : précision][/small] La seule disposition de la matière suffit à expliquer son organisation et ses effets. Cela ne signifie pas que l'on tienne nécessairement la finalité pour irréelle, mais qu'elle doive être exclue de la méthode. Mais alors il est très intéressant de savoir pourquoi la finalité a ainsi été exclue par principe (et donc niée en pratique) car cela rejoindra Tolkien. Cette éviction ne provient pas de ce que l'on ait réfuté les principes aristotéliciens, mais de ce que ces derniers aient été jugés inutiles :
[citation=É. Gilson, p. 34, 36-37]Bacon et Descartes avaient [...] en commun [...] leur goût du savoir pour son utilité pratique et leur indifférence à l'égard des notions philosophiques qui, peut-être vraies en elles-mêmes, n’accroissent pas notre pouvoir sur la nature. Le mécanisme nous permet de savoir comment les organismes fonctionnent, ce qui nous permet d'agir utilement sur eux où même d'en fabriquer de semblables ; la connaissance de la cause finale nous dit seulement le pourquoi du mécanisme, qui est souvent évident et ne nous permet aucune action utile sur la réalité.
Connaissance toute orientée vers la pratique, la science de Bacon était déjà exactement celle de notre temps, en ce qu’elle postulait le primat de l'action sur la contemplation. [...] Puisque la cause mécanique est la seule qui donne prise sur la nature, elle est la seule utile à connaître. Même s'il y a de la finalité, ce que Descartes nierait mais que Bacon concéderait, il n'y a pas place pour elle dans une science dont la fin est de nous rendre maîtres et possesseurs de la nature. La finalité ne se laisse pas réinventer. Il est superflu de dire que les oiseaux sont faits pour voler ; c'est assez visible : mais si quelqu'un peut dire comment les oiseaux volent, nous pourrons tenter de fabriquer quelque machine volante. Si la philosophie identifie la connaissance vraie à la connaissance utile, comme fait le scientisme moderne, la finalité sera du même coup éliminée de la nature et de la science, comme une fiction inutile.[/citation]
La recherche portée à la finalité (notamment par les scolastiques) était inutile et fut même préjudiciable. Pour Bacon :
[citation=Cité par É. Gilson, p. 42, 43]
Et Gilson de commenter :
[citation=É. Gilson, p.44]Semblable au remora collé au flanc du vaisseau et qui l'empêche d'avancer, la recherche des causes finales a eu pour effet de retarder celle des causes physiques. Le jugement de Bacon est ici celui de l'histoire des sciences, il est sans appel. La contemplation de la nature et de sa beauté a certainement retardé la recherche scientifique de sa structure proprement physique. Les savants entendent que cette erreur ne se reproduise pas et la violence de leurs attaques contre le finalisme s'explique au moins en partie par là.[/citation]
Pourtant, le mécanisme ne va pas sans difficultés ...
[small]Ce sera l'objet d'un prochain épisode :)[/small]
Le mécanisme, en tant qu'option opposée au finalisme, était déjà tenu par des matérialistes comme Empédocle, Démocrite et Épicure, puis Lucrèce. Voir par exemple :
[citation=Lucrèce, De natura rerum, livre IV]820. Il existe en ces matières un grave vice de pensée, une erreur qu'il faut absolument éviter. Le pouvoir des yeux ne nous a pas été donné, comme nous pourrions croire, pour nous permettre de voir au loin, de même ce n'est pas pour la marche à grands pas que jambes et cuisses s'appuient à leur extrémité sur la base des pieds et savent fléchir leurs articulations ; les bras n'ont pas été attachés à de solides épaules, les mains ne sont pas de dociles servantes à nos côtés, pour que nous en fassions usage dans les besoins de la vie.
829. Toute explication de ce genre est à contresens et prend le contre-pied de la vérité. Rien en effet ne s'est formé dans le corps pour notre usage ; mais ce qui s'est formé, on en use. Aucune faculté de voir n'exista avant la constitution des yeux, aucune parole avant la création de la langue : c'est au contraire la langue qui a précédé de beaucoup la parole, et les oreilles ont existé bien avant l'audition des sons ; enfin tous nos organes existaient, à mon sens, avant qu'on en fît usage, ce n'est donc pas en vue de nos besoins qu'ils ont été créés.[/citation]
L'avènement de la science moderne est, d'une certaine façon, une spécialisation du mécanisme. À partir de Descartes, il exprime une méthode scientifique, à savoir l'union des mathématiques et de l'expérimentation. La nature est géométrisée, elle est étudiée en tant que physique mathématique. Tout comme celui des Anciens, le mécanisme de la science moderne récuse les causes formelle et finale aristotéliciennes. [small][édit : précision][/small] La seule disposition de la matière suffit à expliquer son organisation et ses effets. Cela ne signifie pas que l'on tienne nécessairement la finalité pour irréelle, mais qu'elle doive être exclue de la méthode. Mais alors il est très intéressant de savoir pourquoi la finalité a ainsi été exclue par principe (et donc niée en pratique) car cela rejoindra Tolkien. Cette éviction ne provient pas de ce que l'on ait réfuté les principes aristotéliciens, mais de ce que ces derniers aient été jugés inutiles :
[citation=É. Gilson, p. 34, 36-37]Bacon et Descartes avaient [...] en commun [...] leur goût du savoir pour son utilité pratique et leur indifférence à l'égard des notions philosophiques qui, peut-être vraies en elles-mêmes, n’accroissent pas notre pouvoir sur la nature. Le mécanisme nous permet de savoir comment les organismes fonctionnent, ce qui nous permet d'agir utilement sur eux où même d'en fabriquer de semblables ; la connaissance de la cause finale nous dit seulement le pourquoi du mécanisme, qui est souvent évident et ne nous permet aucune action utile sur la réalité.
Connaissance toute orientée vers la pratique, la science de Bacon était déjà exactement celle de notre temps, en ce qu’elle postulait le primat de l'action sur la contemplation. [...] Puisque la cause mécanique est la seule qui donne prise sur la nature, elle est la seule utile à connaître. Même s'il y a de la finalité, ce que Descartes nierait mais que Bacon concéderait, il n'y a pas place pour elle dans une science dont la fin est de nous rendre maîtres et possesseurs de la nature. La finalité ne se laisse pas réinventer. Il est superflu de dire que les oiseaux sont faits pour voler ; c'est assez visible : mais si quelqu'un peut dire comment les oiseaux volent, nous pourrons tenter de fabriquer quelque machine volante. Si la philosophie identifie la connaissance vraie à la connaissance utile, comme fait le scientisme moderne, la finalité sera du même coup éliminée de la nature et de la science, comme une fiction inutile.[/citation]
La recherche portée à la finalité (notamment par les scolastiques) était inutile et fut même préjudiciable. Pour Bacon :
[citation=Cité par É. Gilson, p. 42, 43]
« Il vaut mieux disséquer la nature que de l'abstraire »
« Pour avoir été placée au mauvais endroit, cette recherche a été cause d'une grande perte pour les sciences elles-mêmes, ou plutôt d'un grand manque à gagner. Car, en se mêlant au reste dans la recherche en physique, la considération de la cause finale a fait obstacle à la recherche stricte et diligente de toutes les autres causes réelles, invitant ainsi à s'en tenir aux causes belles et agréables à regarder, au grand préjudice et retard de futures découvertes. »[/citation]
Et Gilson de commenter :
[citation=É. Gilson, p.44]Semblable au remora collé au flanc du vaisseau et qui l'empêche d'avancer, la recherche des causes finales a eu pour effet de retarder celle des causes physiques. Le jugement de Bacon est ici celui de l'histoire des sciences, il est sans appel. La contemplation de la nature et de sa beauté a certainement retardé la recherche scientifique de sa structure proprement physique. Les savants entendent que cette erreur ne se reproduise pas et la violence de leurs attaques contre le finalisme s'explique au moins en partie par là.[/citation]
Pourtant, le mécanisme ne va pas sans difficultés ...
[small]Ce sera l'objet d'un prochain épisode :)[/small]

