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Finalité dans le Conte d'Arda
#4
Les difficultés du mécanisme

Le mécanisme ne va pas sans difficultés. Newton lui-même objectait à ses collègues (et à Lucrèce) beaucoup plus mécanistes que lui :

[citation=Cité par É. Gilson, p. 48]
« Comment se fait-il que la nature ne fasse rien en vain, et d'où viennent cet ordre et cette beauté que nous voyons dans le monde ?… Comment les corps des animaux peuvent-ils être conçus avec tant d'art, et à quelles fins leurs différentes parties servent-elles ? L'œil a-t-il été inventé sans connaissance de l'optique, et l'oreille sans celle des sons ? Comment les mouvements du corps résultent-ils de la volonté, et d'où vient l'instinct des animaux ? »
[/citation]

Mais c'est Claude Bernard, fondateur de la physiologie, lui qui a fait entrer la biologie et la médecine dans la science expérimentale, à laquelle jusqu'à lui elles résistaient justement à cause de la finalité, qui atteint à la difficulté.

Bernard fait partie de ceux qui récusent la finalité comme loi de la nature et s'en tiennent à un mécanisme strict :

[citation=É. Gilson, p. 50-51]L'organisation, dit-il,

« résulte du mélange de substances complexes réagissant les unes sur les autres. Pour nous, c'est l’arrangement qui donne naissance aux propriétés immanentes de la matière vivante. Cet arrangement est très spécial et très complexe, mais néanmoins il obéit aux lois chimiques générales du groupement de la matière ».

Et voici la conclusion :

« Les propriétés vitales ne sont en réalité que les propriétés physico-chimiques de la matière organisée. ».
[/citation]

Et pourtant, ce mécanisme radical ne le laisse pas tranquille. Car le problème demeure : comment ce mélange, cette disposition, cet arrangement, est-il devenu une organisation ?

[citation=É. Gilson, p. 52]En fait, le refus d'invoquer la finalité pour expliquer l'organisation dans la nature revient à laisser inexpliquée l'existence même des organismes. Et Claude Bernard le sait :

« Les agents généraux de la nature physique, capables de faire apparaître les phénomènes vitaux isolément, n'en expliquent pas l'ordonnance, le consensus et enchaînement. ».

Et pourtant ce consensus existe dans la nature. Bernard décrit la fonction biologique comme

« une série d'actes ou de phénomènes groupés, harmonisés en vue d'un résultat déterminé. Ces activités composantes se continuent les unes par les autres : elles sont harmonisées, concertées, de manière à concourir à un résultat commun »

Qu'est-ce donc, demanderons-nous à notre tour, que ce résultat en vue duquel les actes d'une série sont groupés, sinon leur cause finale, leur fin ?[/citation]

Cette difficulté apparaît de façon tout à fait triviale à un niveau plus superficiel : en médecine, il est difficile de parler de la fonction d'un organe sans au moins frôler la notion de finalité. Il est à cet égard difficile pour les adversaires les plus résolus du finalisme de le chasser tout à fait de leur esprit en pratique.

Les théories de l'évolution, en entrant davantage dans les mécanismes, ne font que déplacer le problème en expliquant la finalité apparente par leur « sélection naturelle » i.e. uniquement matérielle. La « téléonomie » du vivant, que Jacques Monod définira comme la caractéristique d'être doté d'un but ou d'un projet, doit bien être concédée. Mais il ne s'agit là, pour les évolutionnistes, que d'une apparence de finalité : cette téléonomie n'est que le résultat improbable d'innombrables « essais & erreurs » liés à l'évolution ; on a là une téléologie sans causes finales si l'on veut.

Il est intéressant de savoir que cette position, qui était à peu près celle de Darwin, ne lui était pas si simple à tenir :

[citation=É. Gilson, p. 142-143]Jamais lui-même n'a complètement exorcisé le fantôme de la finalité. Si c'est une illusion, il n’a pu s’en délivrer. Dans sa remarquable lettre du 3 juillet à W. Graham, auteur d’un livre intitulé Le Credo de la science, Charles Darwin disait tout l'intérêt qu'il y avait pris, bien qu'il y eût des points sur lesquels il ne pouvait lui donner raison.

« Le principal est que l'existence de ce qu'on nomme les lois naturelles implique la finalité. Je ne peux pas l’admettre (= I cannot see this). »

Après avoir indiqué ses raisons, il fait cette remarque qui montre qu'il se connaissait bien :

« Mais je n'ai pas l'habitude du raisonnement abstrait, et je peux me fourvoyer entièrement. »

Vient alors une déclaration inattendue après ce qui précède :

« Néanmoins, vous avez exprimé ma conviction intime, et même de manière plus frappante et plus claire que je n'eusse pu faire, savoir, que l'univers n’est pas le fruit du hasard. »

Se resaisissant, il continue :

« Mais alors avec moi le même horrible doute surgit toujours : les convictions de la pensée de l’homme, qui s’est développée à partir de la pensée des animaux inférieurs, ont-elles une valeur quelconque, méritent-elles aucune confiance ? Qui voudrait prêter confiance aux convictions de la pensée d'un singe, s’il y a des convictions quelconques dans une pensée de ce genre ? »

En effet, s’il y avait de telles convictions rationnelles dans l'esprit des singes, ils seraient des hommes et leurs raisonnements vaudraient autant que les nôtres. Il est déconcertant que ce soit à l’auteur de la Descente de l'Homme qu'il faille en faire la remarque, car enfin, selon lui, c'est nous qui sommes les singes finalistes et que ce soient des singes qui la conçoivent ne prouve rien contre la finalité.

Un extrait des souvenirs du duc d’Argyll rapporte ce que furent peut-être les derniers mots de Charles Darwin à ce sujet. Ils datent de 1882, la dernière année de sa vie :

« Au cours de cette conversation, je dis à Mr Darwin, à propos de certains de ses travaux les plus remarquables sur la Fertilisation des orchidées et sur les Vers de terre, ainsi que de différentes autres observations qu'il avait faites sur les admirables inventions de la nature, en vue de certaines fins — je lui disais qu'il était impossible de les regarder sans voir qu'elles étaient l'effet et l'expression d’une pensée. Je n'oublierai jamais la réponse de Mr Darwin. Il me regarda bien fixement et dit :

« Eh bien ! l'idée s'empare souvent de moi avec une force irrésistible, mais d’autres fois ... »,

et hochant la tête vaguement, il ajouta :

« ... cela paraît s'en aller ». »

Darwin pensait naturellement là-dessus comme tout le monde, il voyait, comme tout le monde, que les surprenantes inventions qu'il avait lui-même découvertes dans la nature, étaient, pour reprendre les mots du duc d'’Argyll, l'effet et l'expression d’une forme élémentaire de pensée, ou d’une force apparentée à la pensée, mais parce que l'évidence n'offre aucune prise à la démonstration, il en détournait ses regards.[/citation]

On retrouve, plus proche de nous, la même difficulté sous un autre rapport avec la thèse de Jacques Monod sur Le hasard et la nécessité, publiée en 1970. Il est dommage que cet ouvrage et celui de Gilson, publié en 1971, se soient croisés sans pouvoir tenir compte l'un de l'autre [small](d'autant plus qu'ainsi je travaille sans filet :))[/small].

Je n'ai pas lu le livre de Monod, mais, si ce résumé de Wikipédia est fidèle, à aucun moment Monod n'affronte le finalisme d'Aristote. Il n'oppose son mécanisme qu'au vitalisme et à l'animisme, ce qui est bien dommage. De même il est dommage que Gilson n'ait pas affronté la thèse de Monod et par là ce qu'est devenue la théorie de l'évolution au XXe s, une forme à laquelle il ne prête pas attention [small](*)[/small].

Si ce résumé est fidèle, également, alors la thèse de Monod s'achève sur un chapitre où la question du sens est posée de façon là encore remarquable :

[citation=Wikipedia]Il parle brièvement de la façon dont les idées sont sélectionnées en fonction de leur valeur de rendement. L'auteur pense que nous avons un besoin génétique inné de rechercher le sens de l'existence et que c'est ce qui explique la création des mythes, de la religion et de la philosophie. Il implique que cette composante génétique explique que la religion soit la base de la structure sociale et que la même forme essentielle réapparaisse dans les mythes, la religion et la philosophie. Il admet que l'idée d'une connaissance objective [i.e. mécaniste et positiviste] comme seule source de vérité peut sembler austère et peu attrayante en ce sens qu'elle ne fournit pas d'explication susceptible de calmer l'anxiété de l'homme ; « elle mettait fin à l'ancienne alliance animiste entre l'homme et la nature, ne laissant à la place de ce lien précieux qu'une quête anxieuse dans un univers glacé de solitude » (Monod, 170). L'auteur souligne ce qu'il considère comme l'acceptation de la science objective dans la pratique mais pas dans l'esprit.[/citation]

Remarquable à deux titres.

D'une part, aucune fin mais uniquement la matière en général, l'évolution en particulier, ont sélectionné des êtres pour lesquels la base de la structure sociale consiste à en chercher les fins — soit la contradiction que j'avais pointée ici. Alors, certes, ce n'est pas contradictoire stricto sensu. Mais cette explication me paraît être aussi convaincante que celle, symétrique, de ces fixistes qui considèrent que Dieu a créé le Monde tel qu'il nous apparaît, en laissant ça et là des fossiles comme si il y avait eu évolution.

D'autre part, cette vision est tellement austère et, disons-le, lâchons le mot, contre-nature à l'homme, que le scientifique ne peut l'accepter que dans sa pratique et non dans l'esprit ! Monod, lui aussi, comme ses prédécesseurs et c'est tout à leur honneur, réfléchit jusqu'au bout de sa thèse et en tire de justes conclusions.

________________________

(*) Sauf pour une note de bas de page qui réfute la Leçon inaugurale de Monod publiée 3 ans avant Le hasard et la nécessité :

[citation=É. Gilson, p. 193][...] l'argument finaliste [...] des singes dactylographes tapant au hasard pendant une quasi-éternité sans réussir à réinventer le théâtre complet de Shakespeare [,] comme le pari de Pascal, [se] prête à de longues discussions. Par exemple : « Ce raisonnement inattaquable n'a qu'un seul défaut : il est applicable à n'importe quel événement particulier survenu dans l'univers, puisque a priori la probabilité d'un tel événement est infinitésimale » (J. Monod, Leçon inaugurale de la chaire de biologie moléculaire au Collège de France, faite le 3 novembre 1967, p. 26). Ce n'est peut-être pas assez dire. Le théâtre de Shakespeare n'est pas un événement, c’est une suite innombrable d'événements ordonnés et liés, elle-même liée à l'existence de la langue anglaise, du peuple anglais, de l'individu Shakespeare (car s’il n'avait pas existé, le théâtre réalisé sans lui ne Serait pas le théâtre-de-Shakespeare) et ainsi de suite à l'infini. J. Monod ne s'en inquiète pas : « Mais l'univers existe, il faut bien qu'il s’y produise des événements tous également improbables, et l’homme se trouve être l’un deux. Il a tiré le gros lot. » (p. 26). Tous les événements ne sont également improbables que s’ils sont tous de même nature, ce qui est en question. En outre, si faible Soit-elle, la probabilité de gagner un gros lot n'est jamais nulle, car il existe, au lieu que dans la loterie en question, le gros lot n'existe pas. Quant à l'ADN, cette « pierre philosophale de la biologie » (p. 12), puisqu'il est « par lui-même inerte et dépourvu de propriétés téléonomiques » (p. 16) il n’explique aucune finalité, c'est plutôt lui que la finalité a charge d'expliquer. Enfin, recourir aux notions d’information et de « communication moléculaire » (pb. 21) pour rendre raison de la fécondité morphogénique du mécanisme, c’est user de métaphores linguistiques sans rien expliquer.[/citation]
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