Merci, Yyr, pour ce développement en cours, avec visiblement un important travail de synthèse fait en amont.
Je t'avoue que je ne tiens pas à courir à nouveau le risque de l'épuisement dans une discussion, mais je lis cependant ledit développement avec intérêt, même si je reste naturellement sceptique, notamment sur plusieurs points déjà évoqués précédemment lors de nos échanges autour de Mythopoeia : l'invocation d'Aristote dont j'ai déjà pu écrire ailleurs qu'elle me semble parfois servir d'argument d'autorité sous couvert de raisonnement philosophique neutre — sachant que toute la science moderne fonctionne sans causes finales —, une analogie art/nature semblant présupposer ce qu'elle veut démontrer — à savoir, disons-le, un Créateur dans un sens chrétien —, et les « difficultés » de Claude Bernard ou Charles Darwin qui peuvent s'expliquer par émergence et sélection naturelle sans invoquer de finalité transcendante.
S'agissant notamment de ce qu'écrit Gilson à propos des hésitations de Darwin — [emphase]« selon lui, c'est nous qui sommes les singes finalistes et que ce soient des singes qui la conçoivent ne prouve rien contre la finalité »[/emphase] —, le fait est que l'[emphase]« horrible doute »[/emphase] peut s'appliquer symétriquement à toutes nos intuitions, y compris l'intuition finaliste : si donc nos cerveaux de « singes évolués » ne sont pas fiables pour rejeter la finalité, pourquoi le seraient-ils pour l'affirmer ?
En ce qui concerne le fait de parler de la fonction d'un organe qui, en médecine, appellerait en soi à « au moins frôler la notion de finalité », rappelons que dire, par exemple, « le cœur est fait pour pomper le sang » peut signifier simplement ceci : « Les organismes dont le cœur pompe efficacement survivent mieux. » Nul dessein n'est dès lors requis. Quant à l'argument « l'évolution sélectionne des êtres qui cherchent des fins, donc contradiction », il me semble que j'y avais également déjà répondu : nos capacités cognitives peuvent nous permettre de projeter des buts (relevant donc d'une finalité subjective), sans que cela implique une finalité objective dans la nature.
S'agissant de l'évocation, dans le sillage de Monod, de l'« austérité » de telle vision du monde, ici mécaniste, jugée « contre-nature à l'homme » dans un sens chrétien, évocation qui n'est pas sans me rappeler le faux dilemme, déjà réfuté ailleurs, d'un choix tolkienien absolu qu'il faudrait faire entre un Dieu créateur personnel et un matérialisme réductionniste désespérant, je pense humblement qu'il est sage d'admettre qu'il est des visions du monde qui peuvent être inconfortables psychologiquement et vraies, tout comme inversement, il est des visions du monde qui peuvent être réconfortantes et fausses, et qu'à cette aune, on peut vivre cependant pleinement, créer du sens, agir moralement, sans postuler pour autant de finalité cosmique, et ce même si cela peut être pourtant plus difficile existentiellement.
Je sais bien que tu tiens au principe du tiers exclu avec cette question de l'existence ou de l'inexistence des causes finales, mais je ne peux que maintenir mon positionnement déjà exprimé ailleurs, suivant lequel je suspens mon jugement en attendant des preuves, et à cette aune, je ne peut qu'espérer qu'aucune caricature contre le scepticisme humien ne me sera, cette fois-ci, opposée... ^^'
Je laisse en tout cas le développement se poursuivre et j'attends la suite sur Tolkien avec curiosité... et donc scepticisme, comme Beruthiel. ;-)
Mais, après tout, parce qu'encore une fois, je ne tiens pas à courir le risque de l'épuisement in fine, autant l'écrire ici tout de suite : le finalisme n'étant pas rationnellement nécessaire, un auteur chrétien, J. R. R. Tolkien, à travers une œuvre-monde, a pu créer une fiction sans doute finalisée (particulièrement à travers le rôle primordial d'Eru), avec peut-être une volonté de démontrer par son œuvre subcréatrice que la finalité serait naturelle à toute création et que, donc, notre monde réel (dit « monde primaire ») devrait aussi avoir une finalité divine... mais son paradigme personnel n'en reste pas moins un choix métaphysique parmi d'autres et non une évidence philosophique.
Amicalement à toutes et tous,
B. [small](sorti d'une vilaine grippe de janvier-février il y a quelque temps, mais toujours fatigué pour diverses raisons... Je tâcherai cependant, entre autres, de répondre à Beruthiel prochainement)[/small]
Je t'avoue que je ne tiens pas à courir à nouveau le risque de l'épuisement dans une discussion, mais je lis cependant ledit développement avec intérêt, même si je reste naturellement sceptique, notamment sur plusieurs points déjà évoqués précédemment lors de nos échanges autour de Mythopoeia : l'invocation d'Aristote dont j'ai déjà pu écrire ailleurs qu'elle me semble parfois servir d'argument d'autorité sous couvert de raisonnement philosophique neutre — sachant que toute la science moderne fonctionne sans causes finales —, une analogie art/nature semblant présupposer ce qu'elle veut démontrer — à savoir, disons-le, un Créateur dans un sens chrétien —, et les « difficultés » de Claude Bernard ou Charles Darwin qui peuvent s'expliquer par émergence et sélection naturelle sans invoquer de finalité transcendante.
S'agissant notamment de ce qu'écrit Gilson à propos des hésitations de Darwin — [emphase]« selon lui, c'est nous qui sommes les singes finalistes et que ce soient des singes qui la conçoivent ne prouve rien contre la finalité »[/emphase] —, le fait est que l'[emphase]« horrible doute »[/emphase] peut s'appliquer symétriquement à toutes nos intuitions, y compris l'intuition finaliste : si donc nos cerveaux de « singes évolués » ne sont pas fiables pour rejeter la finalité, pourquoi le seraient-ils pour l'affirmer ?
En ce qui concerne le fait de parler de la fonction d'un organe qui, en médecine, appellerait en soi à « au moins frôler la notion de finalité », rappelons que dire, par exemple, « le cœur est fait pour pomper le sang » peut signifier simplement ceci : « Les organismes dont le cœur pompe efficacement survivent mieux. » Nul dessein n'est dès lors requis. Quant à l'argument « l'évolution sélectionne des êtres qui cherchent des fins, donc contradiction », il me semble que j'y avais également déjà répondu : nos capacités cognitives peuvent nous permettre de projeter des buts (relevant donc d'une finalité subjective), sans que cela implique une finalité objective dans la nature.
S'agissant de l'évocation, dans le sillage de Monod, de l'« austérité » de telle vision du monde, ici mécaniste, jugée « contre-nature à l'homme » dans un sens chrétien, évocation qui n'est pas sans me rappeler le faux dilemme, déjà réfuté ailleurs, d'un choix tolkienien absolu qu'il faudrait faire entre un Dieu créateur personnel et un matérialisme réductionniste désespérant, je pense humblement qu'il est sage d'admettre qu'il est des visions du monde qui peuvent être inconfortables psychologiquement et vraies, tout comme inversement, il est des visions du monde qui peuvent être réconfortantes et fausses, et qu'à cette aune, on peut vivre cependant pleinement, créer du sens, agir moralement, sans postuler pour autant de finalité cosmique, et ce même si cela peut être pourtant plus difficile existentiellement.
Je sais bien que tu tiens au principe du tiers exclu avec cette question de l'existence ou de l'inexistence des causes finales, mais je ne peux que maintenir mon positionnement déjà exprimé ailleurs, suivant lequel je suspens mon jugement en attendant des preuves, et à cette aune, je ne peut qu'espérer qu'aucune caricature contre le scepticisme humien ne me sera, cette fois-ci, opposée... ^^'
Je laisse en tout cas le développement se poursuivre et j'attends la suite sur Tolkien avec curiosité... et donc scepticisme, comme Beruthiel. ;-)
Mais, après tout, parce qu'encore une fois, je ne tiens pas à courir le risque de l'épuisement in fine, autant l'écrire ici tout de suite : le finalisme n'étant pas rationnellement nécessaire, un auteur chrétien, J. R. R. Tolkien, à travers une œuvre-monde, a pu créer une fiction sans doute finalisée (particulièrement à travers le rôle primordial d'Eru), avec peut-être une volonté de démontrer par son œuvre subcréatrice que la finalité serait naturelle à toute création et que, donc, notre monde réel (dit « monde primaire ») devrait aussi avoir une finalité divine... mais son paradigme personnel n'en reste pas moins un choix métaphysique parmi d'autres et non une évidence philosophique.
Amicalement à toutes et tous,
B. [small](sorti d'une vilaine grippe de janvier-février il y a quelque temps, mais toujours fatigué pour diverses raisons... Je tâcherai cependant, entre autres, de répondre à Beruthiel prochainement)[/small]

