20-02-2026, 17:54
Finalité & beauté
On l'a vu ça et là, sans prendre le temps de le commenter, la beauté revient très souvent comme signe de finalité.
Et pour cause, si je puis dire :) :
[citation=É. Gilson, p. 37-38]La finalité a occupé dans sa philosophie une place considérable parce que ses effets étaient pour lui une source inépuisable de contemplation et d'admiration. En astronomie, en physique et en biologie, il était aussi curieux de connaître le comment des choses que peuvent l'être nos contemporains, mais il estimait avoir rencontré la vérité de la nature dès qu'il en avait perçu la beauté.
Non pas tant la beauté esthétique, comme celle de la lumière et des couleurs ou des formes, mais d'abord et surtout la beauté intelligible qui consiste en l'aperception par l'esprit de l’ordre qui régit la structure des formes et préside à leurs relations. [small][normal][ici je ne puis m'empêcher de renvoyer à nouveau à ma conférence donnée aux Bernardins où je citais Bergson en introduction : « Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue et sans voiles. [...] » Ce passage était précédé de celui-ci, que je n'avais pas cité : « La philosophie n'est pas l'art, mais elle a avec l'art de profondes affinités. » En effet tous deux cherchent la vérité mais différemment. En l'occurrence, on peut penser que l'artiste ne négligerait pas le beauté esthétique !][/normal][/small]
L'ordre et la beauté de la nature l'intéressaient au premier chef, et non seulement la beauté des corps célestes, ces êtres divins, mais l'harmonie qui paraît dans la structure des êtres les plus humbles, et jusque dans leurs parties les plus viles. La seule récompense qu'on puisse attendre d'une connaissance de ce genre est la joie d'admirer ses objets. Or, dans le cas des êtres vivants, il n'y a guère de différence entre admirer l'harmonie qui préside à leur structure et discerner la finalité à laquelle répond l'ordre de leurs parties. La cause finale est le point de vue de l'artiste, et d'abord de l'artisan ; pour la même raison, elle est l’objet suprême à découvrir pour l'observateur de la nature qui se propose d’abord d'en contempler la beauté.[/citation]
Gilson avait ici en tête, entre autres, ce passage qu'il n'a pas cité, mais qui me paraît mériter d'être lu pour lui-même :
[citation=Aristote, Des parties des animaux, 645b]Aussi, ce serait une vraie puérilité que de reculer devant l'étude des êtres les plus infimes. Car dans toutes les œuvres de la nature, il y a toujours place pour l'admiration, et l'on peut leur appliquer à toutes sans exception le mot qu'on prête à Héraclite, répondant aux étrangers qui étaient venus pour le voir et s'entretenir avec lui. Comme en l'abordant, ils le trouvèrent qui se chauffait au feu de la cuisine : « Entrez sans crainte, entrez toujours », leur dit le philosophe, « les Dieux [i.e. les causes] sont ici comme partout ». De même, dans l'étude des animaux, quels qu'ils soient, nous ne devons jamais détourner nos regards dédaigneux, parce que, dans tous indistinctement, il y a quelque chose de la puissance de la nature et de sa beauté. Il n'y a jamais de hasard dans les œuvres qu'elle nous présente. Toujours ces œuvres ont en vue une certaine fin ; et il n'y a rien au monde où le caractère de cause finale éclate plus éminemment qu'en elles. Or la fin en vue de laquelle une chose subsiste ou se produit, est précisément ce qui constitue pour cette chose sa beauté et sa perfection.[/citation]
Et pour conclure, avec en mémoire l'avènement de la science moderne guidé, finalisé par l'utilité, et donc par la dé-finalisation de la nature :
[citation=É. Gilson, p. 38]La considération de la beauté d’un organisme vivant, pour qui découvre l’ordre et l'adaptation mutuelle de ses parties [à quoi Darwin était lui-même si sensible], est aussi inutile que celle d'un beau tableau ou d'une belle statue, disons même, que celle d'une belle machine, elle n'en existe pas moins et elle est toujours le signe sensible d'une intelligibilité cachée. Son inutilité tient à ce que la beauté est une fin en soi. non un moyen en vue d'autre chose.[/citation]
That's all folk — concernant ce que j'avais préparé en guise d'introduction.
La suite sera consacrée à Tolkien, en son temps.
Ou, entre-temps, aux échanges éventuels. Mais, une fois encore, je n'ai pas l'intention de débattre. Les deux thèses ont été exposées. Et je ne vois pas ce qui pourrait convaincre davantage d'une façon ou d'une autre. Pour Aristote, un mécanisme même naturel (surtout naturel) ne peut recevoir son intelligibilité de la matière, d'où forme et finalité. Pour un mécaniste, il n'y a pas lieu de chercher une intelligibilité à un mécanisme naturel, c'est nous qui interprétons le résultat chanceux d'une loterie aveugle (déjà pour Démocrite, Lucrèce, etc.)
[small]PS : La mention du multivers par Beruthiel m'a fait sourire : je suis sûr que c'est ce que m'aurait répondu mon frère (qui se rangerait avec Hyarion et Beruthiel : ça ne m'empêche pas de l'aimer fort ... car telle est notre finalité ;)).[/small]
On l'a vu ça et là, sans prendre le temps de le commenter, la beauté revient très souvent comme signe de finalité.
Et pour cause, si je puis dire :) :
[citation=É. Gilson, p. 37-38]La finalité a occupé dans sa philosophie une place considérable parce que ses effets étaient pour lui une source inépuisable de contemplation et d'admiration. En astronomie, en physique et en biologie, il était aussi curieux de connaître le comment des choses que peuvent l'être nos contemporains, mais il estimait avoir rencontré la vérité de la nature dès qu'il en avait perçu la beauté.
Non pas tant la beauté esthétique, comme celle de la lumière et des couleurs ou des formes, mais d'abord et surtout la beauté intelligible qui consiste en l'aperception par l'esprit de l’ordre qui régit la structure des formes et préside à leurs relations. [small][normal][ici je ne puis m'empêcher de renvoyer à nouveau à ma conférence donnée aux Bernardins où je citais Bergson en introduction : « Qu’est-ce que l’artiste ? C’est un homme qui voit mieux que les autres, car il regarde la réalité nue et sans voiles. [...] » Ce passage était précédé de celui-ci, que je n'avais pas cité : « La philosophie n'est pas l'art, mais elle a avec l'art de profondes affinités. » En effet tous deux cherchent la vérité mais différemment. En l'occurrence, on peut penser que l'artiste ne négligerait pas le beauté esthétique !][/normal][/small]
L'ordre et la beauté de la nature l'intéressaient au premier chef, et non seulement la beauté des corps célestes, ces êtres divins, mais l'harmonie qui paraît dans la structure des êtres les plus humbles, et jusque dans leurs parties les plus viles. La seule récompense qu'on puisse attendre d'une connaissance de ce genre est la joie d'admirer ses objets. Or, dans le cas des êtres vivants, il n'y a guère de différence entre admirer l'harmonie qui préside à leur structure et discerner la finalité à laquelle répond l'ordre de leurs parties. La cause finale est le point de vue de l'artiste, et d'abord de l'artisan ; pour la même raison, elle est l’objet suprême à découvrir pour l'observateur de la nature qui se propose d’abord d'en contempler la beauté.[/citation]
Gilson avait ici en tête, entre autres, ce passage qu'il n'a pas cité, mais qui me paraît mériter d'être lu pour lui-même :
[citation=Aristote, Des parties des animaux, 645b]Aussi, ce serait une vraie puérilité que de reculer devant l'étude des êtres les plus infimes. Car dans toutes les œuvres de la nature, il y a toujours place pour l'admiration, et l'on peut leur appliquer à toutes sans exception le mot qu'on prête à Héraclite, répondant aux étrangers qui étaient venus pour le voir et s'entretenir avec lui. Comme en l'abordant, ils le trouvèrent qui se chauffait au feu de la cuisine : « Entrez sans crainte, entrez toujours », leur dit le philosophe, « les Dieux [i.e. les causes] sont ici comme partout ». De même, dans l'étude des animaux, quels qu'ils soient, nous ne devons jamais détourner nos regards dédaigneux, parce que, dans tous indistinctement, il y a quelque chose de la puissance de la nature et de sa beauté. Il n'y a jamais de hasard dans les œuvres qu'elle nous présente. Toujours ces œuvres ont en vue une certaine fin ; et il n'y a rien au monde où le caractère de cause finale éclate plus éminemment qu'en elles. Or la fin en vue de laquelle une chose subsiste ou se produit, est précisément ce qui constitue pour cette chose sa beauté et sa perfection.[/citation]
Et pour conclure, avec en mémoire l'avènement de la science moderne guidé, finalisé par l'utilité, et donc par la dé-finalisation de la nature :
[citation=É. Gilson, p. 38]La considération de la beauté d’un organisme vivant, pour qui découvre l’ordre et l'adaptation mutuelle de ses parties [à quoi Darwin était lui-même si sensible], est aussi inutile que celle d'un beau tableau ou d'une belle statue, disons même, que celle d'une belle machine, elle n'en existe pas moins et elle est toujours le signe sensible d'une intelligibilité cachée. Son inutilité tient à ce que la beauté est une fin en soi. non un moyen en vue d'autre chose.[/citation]
That's all folk — concernant ce que j'avais préparé en guise d'introduction.
La suite sera consacrée à Tolkien, en son temps.
Ou, entre-temps, aux échanges éventuels. Mais, une fois encore, je n'ai pas l'intention de débattre. Les deux thèses ont été exposées. Et je ne vois pas ce qui pourrait convaincre davantage d'une façon ou d'une autre. Pour Aristote, un mécanisme même naturel (surtout naturel) ne peut recevoir son intelligibilité de la matière, d'où forme et finalité. Pour un mécaniste, il n'y a pas lieu de chercher une intelligibilité à un mécanisme naturel, c'est nous qui interprétons le résultat chanceux d'une loterie aveugle (déjà pour Démocrite, Lucrèce, etc.)
[small]PS : La mention du multivers par Beruthiel m'a fait sourire : je suis sûr que c'est ce que m'aurait répondu mon frère (qui se rangerait avec Hyarion et Beruthiel : ça ne m'empêche pas de l'aimer fort ... car telle est notre finalité ;)).[/small]

