Quelques jours après nos échanges, et après m'être remis au travail sur mon propre projet littéraire qui accapare de plus en plus mon attention, je voudrais apporter une petite contribution supplémentaire — dans le domaine spécifiquement littéraire —, me semblant pertinente pour notre discussion à propos de la finalité, de la beauté et de la création... ce qui pourrait accompagner la transition vers Tolkien.
Il s'agit d'un propos de Georges Bernanos, commentant l'œuvre-monde de Marcel Proust, La Recherche, propos que j'ai identifié comme étant extrait d'un entretien de 1926 avec Frédéric Lefèvre (son référencement sera limité, car j'ai simplement vu passer récemment cela sur le réseau X [ex-Twitter], partagé succinctement par une participante, laquelle a seulement mentionné, comme source, un recueil de textes bernanosiens paru en fin d'année dernière) :
[citation=Georges Bernanos (1888-1948), entretien avec Frédéric Lefèvre (1926) in Rois et pauvres (textes choisis, préface de Sébastien Lapaque), La Onzième Heure éd., 2025.]G. Bernanos : La terrible introspection de Proust ne va nulle part. Elle peut tromper un temps encore notre attente, et découvrant sans cesse de nouvelles perspectives, nous tenir en haleine, faire illusion sur la leçon qu'elle va donner, et ne donne jamais. Cette poursuite est hallucinante, pour ne pas dire désespérée. Oh ! ces bêtes raisonnables et lubriques, compliquées comme des instruments de chirurgie, polies comme eux – et pour lesquelles le Christ est mort en vain ! Je ne dis pas seulement que Dieu est absent de l'œuvre de Proust, je dis qu'il est impossible d'y retrouver même sa trace. Je crois qu'il serait impossible de l'y nommer.
Question : Vous y voyez évidemment un inconvénient du point de vue de l'art ?
G. Bernanos : Certes ! Proust a cru pouvoir se placer au point de vue de l'observation pure. L'état de grâce intellectuel serait une indifférence totale au bien et au mal. Cette prétention paraîtrait soutenable si la loi morale nous était imposée du dehors, mais il n'en est rien. Elle est en nous, elle est nous-mêmes. Supposons, hors de l'humanité, un être d'une intelligence supérieure, mais totalement étranger au problème moral. Supposons encore qu'il nous observe et cherche à nous pénétrer. J'accorde qu'il penserait un temps que le Bien est un raisonnement juste qui sollicite l'Intelligence, le Mal un appétit charnel qui tend à la suborner. Mais il connaîtrait vite que cela n'expliquerait pas tout. J'ose même dire que cela n'expliquerait bientôt plus rien. L'objection, sitôt rencontrée, du Bien et du Mal recherchés pour eux-mêmes, aimés, servis, ferait s'écrouler tout le système. L'homme, d'abord apparu si simple, deviendrait une espèce de monstre incompréhensible. Non ! Le romancier a tout à perdre en écartant de son œuvre le diable et Dieu : ce sont des personnages indispensables. Il est vrai que le naturalisme avait tourné la difficulté : il changeait l'homme en bête.[/citation]
Ce qui me parait intéressant ici, d'un point de vue sceptique, c'est précisément ce que Bernanos critique chez Proust : une [emphase]« terrible introspection »[/emphase] qui selon lui [emphase]« ne va nulle part »[/emphase], un placement [emphase]« au point de vue de l'observation pure »[/emphase], une création littéraire qui se passerait de Dieu et du diable comme [emphase]« personnages indispensables »[/emphase]. Or il y a quelque-chose d'ironique dans cette critique, puisque Proust lui-même rejette explicitement cette conception de la littérature qu'il appelle [emphase]« la littérature de notations »[/emphase]... ce qui apparaîtra écrit noir sur blanc in fine dans le septième et dernier volume de La Recherche, paru à titre posthume, Le Temps retrouvé :
[citation=Marcel Proust (1871-1922), Le Temps retrouvé, in À la Recherche du temps perdu, édition en trois tomes de chez Robert Laffont, coll. « Bouquins » (textes établis par Thierry Laget, préfaces par Bernard Raffalli), 1987, tome III, p. 724.]Comment la littérature de notations aurait-elle une valeur quelconque, puisque c'est sous de petites choses comme celles qu'elle note que la réalité est contenue (la grandeur dans le bruit lointain d'un aéroplane, dans la ligne du clocher de Saint-Hilaire, le passé dans la saveur d'une madeleine, etc.) et qu'elles sont sans signification par elles-mêmes si on ne l'en dégage pas ?[/citation]
Et peu après, dans le même dernier volume, Proust ajoute :
[citation=Marcel Proust, Le Temps retrouvé, op. cit., p. 725.]La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas « développés ». Notre vie ; et aussi la vie des autres ; car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini et, bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer [Vermeer], nous envoient encore leur rayon spécial.[/citation]
Ainsi pour Proust, la littérature n'est pas une observation passive qui noterait mécaniquement le réel. C'est un travail de déchiffrement, de transfiguration, de révélation d'un sens caché sous les apparences : les « petites choses » (la fameuse madeleine, le clocher, le bruit d'un aéroplane) étant [emphase]« sans signification par elles-mêmes »[/emphase], il faut dégager ce sens par l'effort artistique. Bernanos se trompe doublement, d'une part lorsqu'il pense que Proust fait de [emphase]« l'observation pure »[/emphase] alors que ledit Proust déchiffre, transfigure, crée du sens, et d'autre part lorsqu'il pense que sans Dieu ni diable, l'œuvre proustienne [emphase]« ne va nulle part »[/emphase], alors qu'elle va précisément vers la révélation de [emphase]« la vraie vie »[/emphase] par l'art, le sens étant créé par l'artiste, non forcément inscrit préalablement par une Providence.
Proust et Bernanos peuvent en tout cas s'accorder sur un point : la simple « notation » passive du réel ne suffit pas, il faut concevoir du sens. Mais leur désaccord porte sur l'origine de ce sens. Pour Bernanos (finaliste), le sens existe déjà, inscrit par Dieu dans le réel : l'artiste le découvre, et sans Dieu ni diable comme [emphase]« personnages indispensables »[/emphase], l'œuvre est stérile. Pour Proust (non-finaliste), le sens n'existe pas préalablement, il faut le dégager, le créer par le travail artistique, cela pouvant se faire sans postuler de finalité transcendante.
L'œuvre-monde proustienne me semble pertinemment démontrer que l'on peut créer du sens profond, révéler des vérités existentielles, transfigurer le réel... sans Dieu, sans Providence, sans finalité cosmique, ce qui rejoint précisément ce que je me suis permis de défendre philosophiquement ici et déjà dans la discussion précédente dans l'autre fuseau.
Dans une perceptive d'accompagnement de la transition vers Tolkien, il me semble qu'il sera intéressant de voir si le Légendaire incarne l'exact opposé de La Recherche, soit une œuvre tellement finalisée (avec Eru, la Musique des Ainur, etc.) que le sens y est pré-inscrit plutôt que créé par le travail artistique et l'expérience du lecteur. Pour Proust, le sens se dégage de l'expérience vécue, transfigurée par l'art, tandis que pour Tolkien, on peut supposer que le sens préexiste dans un Plan divin, Plan que l'artiste subcréateur reflèterait... ce qui nous mettrait dès lors, à cette aune, en présence de deux visions bien différentes de ce qu'est, et de ce que fait, la littérature ainsi que l'art plus généralement.
Amicalement,
B.
Il s'agit d'un propos de Georges Bernanos, commentant l'œuvre-monde de Marcel Proust, La Recherche, propos que j'ai identifié comme étant extrait d'un entretien de 1926 avec Frédéric Lefèvre (son référencement sera limité, car j'ai simplement vu passer récemment cela sur le réseau X [ex-Twitter], partagé succinctement par une participante, laquelle a seulement mentionné, comme source, un recueil de textes bernanosiens paru en fin d'année dernière) :
[citation=Georges Bernanos (1888-1948), entretien avec Frédéric Lefèvre (1926) in Rois et pauvres (textes choisis, préface de Sébastien Lapaque), La Onzième Heure éd., 2025.]G. Bernanos : La terrible introspection de Proust ne va nulle part. Elle peut tromper un temps encore notre attente, et découvrant sans cesse de nouvelles perspectives, nous tenir en haleine, faire illusion sur la leçon qu'elle va donner, et ne donne jamais. Cette poursuite est hallucinante, pour ne pas dire désespérée. Oh ! ces bêtes raisonnables et lubriques, compliquées comme des instruments de chirurgie, polies comme eux – et pour lesquelles le Christ est mort en vain ! Je ne dis pas seulement que Dieu est absent de l'œuvre de Proust, je dis qu'il est impossible d'y retrouver même sa trace. Je crois qu'il serait impossible de l'y nommer.
Question : Vous y voyez évidemment un inconvénient du point de vue de l'art ?
G. Bernanos : Certes ! Proust a cru pouvoir se placer au point de vue de l'observation pure. L'état de grâce intellectuel serait une indifférence totale au bien et au mal. Cette prétention paraîtrait soutenable si la loi morale nous était imposée du dehors, mais il n'en est rien. Elle est en nous, elle est nous-mêmes. Supposons, hors de l'humanité, un être d'une intelligence supérieure, mais totalement étranger au problème moral. Supposons encore qu'il nous observe et cherche à nous pénétrer. J'accorde qu'il penserait un temps que le Bien est un raisonnement juste qui sollicite l'Intelligence, le Mal un appétit charnel qui tend à la suborner. Mais il connaîtrait vite que cela n'expliquerait pas tout. J'ose même dire que cela n'expliquerait bientôt plus rien. L'objection, sitôt rencontrée, du Bien et du Mal recherchés pour eux-mêmes, aimés, servis, ferait s'écrouler tout le système. L'homme, d'abord apparu si simple, deviendrait une espèce de monstre incompréhensible. Non ! Le romancier a tout à perdre en écartant de son œuvre le diable et Dieu : ce sont des personnages indispensables. Il est vrai que le naturalisme avait tourné la difficulté : il changeait l'homme en bête.[/citation]
Ce qui me parait intéressant ici, d'un point de vue sceptique, c'est précisément ce que Bernanos critique chez Proust : une [emphase]« terrible introspection »[/emphase] qui selon lui [emphase]« ne va nulle part »[/emphase], un placement [emphase]« au point de vue de l'observation pure »[/emphase], une création littéraire qui se passerait de Dieu et du diable comme [emphase]« personnages indispensables »[/emphase]. Or il y a quelque-chose d'ironique dans cette critique, puisque Proust lui-même rejette explicitement cette conception de la littérature qu'il appelle [emphase]« la littérature de notations »[/emphase]... ce qui apparaîtra écrit noir sur blanc in fine dans le septième et dernier volume de La Recherche, paru à titre posthume, Le Temps retrouvé :
[citation=Marcel Proust (1871-1922), Le Temps retrouvé, in À la Recherche du temps perdu, édition en trois tomes de chez Robert Laffont, coll. « Bouquins » (textes établis par Thierry Laget, préfaces par Bernard Raffalli), 1987, tome III, p. 724.]Comment la littérature de notations aurait-elle une valeur quelconque, puisque c'est sous de petites choses comme celles qu'elle note que la réalité est contenue (la grandeur dans le bruit lointain d'un aéroplane, dans la ligne du clocher de Saint-Hilaire, le passé dans la saveur d'une madeleine, etc.) et qu'elles sont sans signification par elles-mêmes si on ne l'en dégage pas ?[/citation]
Et peu après, dans le même dernier volume, Proust ajoute :
[citation=Marcel Proust, Le Temps retrouvé, op. cit., p. 725.]La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature. Cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l'artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu'ils ne cherchent pas à l'éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d'innombrables clichés qui restent inutiles parce que l'intelligence ne les a pas « développés ». Notre vie ; et aussi la vie des autres ; car le style pour l'écrivain aussi bien que la couleur pour le peintre est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu'il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s'il n'y avait pas l'art, resterait le secret éternel de chacun. Par l'art seulement nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n'est pas le même que le nôtre et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu'il peut y avoir dans la lune. Grâce à l'art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et autant qu'il y a d'artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l'infini et, bien des siècles après qu'est éteint le foyer dont il émanait, qu'il s'appelât Rembrandt ou Ver Meer [Vermeer], nous envoient encore leur rayon spécial.[/citation]
Ainsi pour Proust, la littérature n'est pas une observation passive qui noterait mécaniquement le réel. C'est un travail de déchiffrement, de transfiguration, de révélation d'un sens caché sous les apparences : les « petites choses » (la fameuse madeleine, le clocher, le bruit d'un aéroplane) étant [emphase]« sans signification par elles-mêmes »[/emphase], il faut dégager ce sens par l'effort artistique. Bernanos se trompe doublement, d'une part lorsqu'il pense que Proust fait de [emphase]« l'observation pure »[/emphase] alors que ledit Proust déchiffre, transfigure, crée du sens, et d'autre part lorsqu'il pense que sans Dieu ni diable, l'œuvre proustienne [emphase]« ne va nulle part »[/emphase], alors qu'elle va précisément vers la révélation de [emphase]« la vraie vie »[/emphase] par l'art, le sens étant créé par l'artiste, non forcément inscrit préalablement par une Providence.
Proust et Bernanos peuvent en tout cas s'accorder sur un point : la simple « notation » passive du réel ne suffit pas, il faut concevoir du sens. Mais leur désaccord porte sur l'origine de ce sens. Pour Bernanos (finaliste), le sens existe déjà, inscrit par Dieu dans le réel : l'artiste le découvre, et sans Dieu ni diable comme [emphase]« personnages indispensables »[/emphase], l'œuvre est stérile. Pour Proust (non-finaliste), le sens n'existe pas préalablement, il faut le dégager, le créer par le travail artistique, cela pouvant se faire sans postuler de finalité transcendante.
L'œuvre-monde proustienne me semble pertinemment démontrer que l'on peut créer du sens profond, révéler des vérités existentielles, transfigurer le réel... sans Dieu, sans Providence, sans finalité cosmique, ce qui rejoint précisément ce que je me suis permis de défendre philosophiquement ici et déjà dans la discussion précédente dans l'autre fuseau.
Dans une perceptive d'accompagnement de la transition vers Tolkien, il me semble qu'il sera intéressant de voir si le Légendaire incarne l'exact opposé de La Recherche, soit une œuvre tellement finalisée (avec Eru, la Musique des Ainur, etc.) que le sens y est pré-inscrit plutôt que créé par le travail artistique et l'expérience du lecteur. Pour Proust, le sens se dégage de l'expérience vécue, transfigurée par l'art, tandis que pour Tolkien, on peut supposer que le sens préexiste dans un Plan divin, Plan que l'artiste subcréateur reflèterait... ce qui nous mettrait dès lors, à cette aune, en présence de deux visions bien différentes de ce qu'est, et de ce que fait, la littérature ainsi que l'art plus généralement.
Amicalement,
B.

