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Le philosophe et sociologue allemand Jürgen Habermas — qui figurait déjà, depuis sans doute assez longtemps, dans les manuels de philosophie quand j'étais encore lycéen — vient de nous quitter, ce 14 mars, à l'âge de 96 ans.
Figure majeure de la philosophie du XXe siècle, héritier de l'École de Francfort et de la théorie critique qui y est associée, Habermas a proposé lui-même une théorie critique de l'idéologie technocratique et montré la pertinence d'une pratique sociale démocratique et égalitaire. Il aura marqué plusieurs générations par sa volumineuse Théorie de l'agir communicationnel (1981) et son concept de « communauté idéale de communication », avec cette idée qu'un consensus rationnel est possible si tous les participants au dialogue peuvent s'exprimer librement, sans contrainte, ni domination. Sa proposition philosophique était ambitieuse, puisqu'il s'agissait de fonder une éthique universelle sur la raison communicationnelle, en montrant que la recherche sincère de vérité et de justice passe par le dialogue argumenté entre citoyens égaux.
Je me souviens de son débat avec le cardinal Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI), en 2004 à Munich, sur « Les fondements moraux prépolitiques de l'État démocratique libéral ». Habermas, penseur laïc et rationaliste, héritier des Lumières, défendait la possibilité d'une éthique sans fondement religieux, tout en reconnaissant à la religion un « potentiel sémantique » pour penser le bien commun. Certains ont pu trouver cette ouverture trop conciliante envers une vision finaliste de la vérité, tandis que d'autres y ont vu une noble tentative de dialogue entre raison séculière et foi religieuse.
Quoi qu'on pense de ses positions, Habermas incarnait un idéal philosophique vers lequel on devrait toujours tendre : celui d'un débat rationnel, exigeant, respectueux, où l'on cherche sincèrement à se convaincre mutuellement plutôt qu'à s'affronter. À une époque où le dialogue démocratique semble bien fragilisé, où l'on ne cherche même plus à avoir raison mais à avoir raison de l'autre, où le nivellement par le bas tend à devenir une « norme » en matière de débat public, sa pensée reste d'une actualité troublante, même si certains voient inévitablement dans sa disparition la fin d'une époque, en particulier du point de vue d'une certaine idée de l'Europe et de la pensée européenne, face au monde comme il va comme face à l'histoire.
RIP Jürgen Habermas (1929-2026).
B.
P.S. : un des derniers grands entretiens accordés par Jürgen Habermas — « une défense sans illusions des Lumières et de l’Europe » —, entretien publié dans The Nation le 7 juillet 2025, a été traduit en français et publié en ligne, ce 14 mars, sur le site de la revue Le Grand Continent :
https://legrandcontinent.eu/fr/2026/03/1...-memoriam/

