16-03-2026, 14:22
(This post was last modified: 16-03-2026, 17:26 by Menelvagor.)
Voici aussi, un texte que j'ai écrit à propos de Flieger, Steiner, Barfield, Tolkien, Eliade, dites-moi ce que vous en pensez s'il vous plaît.
[citation]Tolkien, mythe et langage
La théorie de l’unité sémantique ancienne
Dans nos sociétés occidentales modernes, rongées par la réduction galiléenne du cosmos à sa dimension spatiale et géométrique, coupée du réel par la perte du caractère anagogique et théorétique de la connaissance, qui faisait lever les yeux du corporel au suressentiel par cette ressemblance dissemblable qu’est le symbole ; une opinion sur le mythe fait de très loin l’unanimité. En effet, on pense que l’Homme lorsqu’il est venu au monde, s’interrogeant sur les phénomènes naturels, célestes et terrestres, mais n’ayant pas les moyens rationnels et scientifiques de les comprendre, a comblé cette lacune en produisant les mythes (en divinisant et personnifiant ces phénomènes, en les surnaturalisant). Max Müller théorisa ainsi cette idée. Il affirma que l’Homme a d’abord observé les phénomènes naturels, mais par la suite, ayant oublié les significations premières, personnifia et divinisa ceux-ci. « Müller soutenait que les mythes tels qu’ils nous sont parvenus proviennent de méprises verbales, d’une mauvaise compréhension ultérieure des noms originels, avant tout en sanskrit védique, désignant des phénomènes célestes » c’est-à-dire que « les phénomènes célestes et météorologiques qui furent les premières références […] sont alors remplacés par des personnifications héroïques tels qu’Apollon, Zeus ou Héraklès ». Qu’il y ait une différence ; entre 1 – que les hommes à leur commencement, n’ayant pas les moyens rationnels et scientifiques de répondre à leur question, inventèrent les mythes et 2 – que les hommes après avoir simplement observé les phénomènes naturels, mais ayant postérieurement oublié les significations antérieures des mots et des expressions (qui, comme nous l’avons dit précédemment ne faisaient que désigner les choses et les phénomènes perçus comme nous les percevons aujourd’hui si l’on veut) leur ont donné un sens mythique ; n’a pas vraiment d’importance pour notre propos. De plus il n’y a pas, à y bien regarder, de véritable différence (si ce n’est de savoir si les hommes ont immédiatement mythifié la nature du fait d’une incompréhension du monde et d’une incapacité à l’appréhender immédiate, ou s’ils ont d’abord observé la nature pour les personnifier ensuite à cause d’un oubli, d’une incompréhension ultérieure) puisqu’à chaque fois ce qui est présupposé, c’est la fausseté du mythe, du moins son imprécision, son caractère de substitut d’attente en quelque sorte, ce qui est impliqué c’est que le mythe comble l’absence d’explication naturaliste, il fait office de bouche-trou. Dans cette optique, il nous apparaît clair que le postulat inconscient de pareille acception (qui nous semble être celle de tous ceux de nos contemporains qui ne se sont pas penchées sur la question, bien que ceux qui s’y sont essayés semblent majoritairement la partager) est que le mythe tire son existence de l’absence d’explications naturalistes, rationnelles et scientifiques. C’est contre cette vision générale des choses, et en particulier celle de Max Müller, que s’éleva Owen Barfield (et Tolkien par la suite), qui théorisa l’unité sémantique ancienne.
Owen Barfield
Cette thèse est exposée dans le maître-ouvrage de Barfield Poetic Diction : A Study in meaning. Celle-ci prend place après le grand bouillonnement intellectuel que fut la redécouverte du folklore et des mythes anciens – que Richard Dorson nomma postérieurement « siècle d’or » des études sur le folklore (de 1812 à 1914) – et qui fut amorcée un siècle plus tôt par la parution en 1812 du recueil Kinder-und Hausmärchen, élaboré par les frères Grimm. C’est ceci que nous nous proposons de résumer maintenant, en nous appuyant sur l’excellent livre Pour comprendre Tolkien, Une lumière éclatée de Verlyn Flieger, médiéviste et professeure d’anglais à l’université de Maryland à College Park. À ceux qui ne connaissent pas Tolkien, et donc qui ne peuvent comprendre le lien qui l’unit à Barfield, et bien tout simplement parce que celui-là lut ce dernier, embrassa ses thèses (notons tout de même que Tolkien n’adhéra jamais au gnosticisme de l’Anthroposophie, il fut toujours – rappelons -le – un très fervent catholique) et en fut un défenseur et continuateur, notamment dans son essai Du conte de fées. De plus nous sommes autorisés à dire qu’en un certain sens, la théorie de l’unité sémantique ancienne donne forme à la mythologie de la Terre du Milieu, en outre c’est dans ce livre que le lectorat français peut en trouver la synthèse la plus claire, c’en est par ailleurs la seule.
Barfield postula ceci : l’Homme à son commencement avait une vision mythique de sa culture, de sa vie, de son rapport au monde et à la transcendance, il est d’ailleurs fallacieux de séparer ainsi ces éléments quand on parle de l’homme traditionnel, celui-ci en effet conçoit le monde comme une unité, comme un tout il ne sépare pas ce que nous ne pouvons percevoir que comme entièrement dissocié et disjoint. Barfield s’inspira beaucoup de Rudolf Steiner qui fonda « la Société Anthroposophique ». Voici en quelques lignes la pensée de Steiner :
<blockquote>« Le processus de l’évolution, qui n’implique pas seulement l’humanité mais tout l’univers, est anthropocentrique. C’est un processus de venue à la conscience dans lequel l’humanité est devenue progressivement plus consciente à la fois d’elle-même et de son environnement alors qu’en même temps (et de fait en temps en temps qu’élément inévitable du processus) elle se séparait de manière croissante du monde qui l’environnait et de la puissance qui avait mis en route tout ce processus. Cette conscience croissante, maintenant parvenue à un niveau de complète séparation d’avec le monde naturel et le monde surnaturel, est une étape nécessaire dans la progression vers la pleine conscience, l’étape finale de pleine conscience de soi à la fois de notre individualité humaine et de notre union avec Dieu et l’univers. »</blockquote>
Avec Steiner, Barfield « en vint à croire que l’univers était le fruit d’un dessein, qu’il était pénétré de sens et, plus encore, que l’imagination pouvait être utilisée autant que la logique et la raison pour parvenir à une meilleure intelligence de cet univers et pour comprendre les phénomènes du monde qui nous environne. » Ainsi, pour Steiner et Barfield, l’histoire s’interprète comme la séparation croissante de l’humanité d’avec Dieu et le cosmos, jusqu’à ce qu’arrivé à la pleine conscience de son individualité et de sa particularité il puisse retrouver cette ancienne union. Cette téléologie steinerienne est donc celle de l’exitus-reditus (sortie-retour) quelque peu remodelée. D’un âge d’or de la pleine conscience de Dieu et du cosmos vers un rétablissement de cette unité, en passant par une dégénérescence progressive, un éclatement de l’homme, du cosmos, c’est-à-dire en fait une destruction de l’harmonie, une division. Cette babélisation croissante n’est pas seulement humaine, mais aussi sémantique. Pour Barfield les mots étaient originellement des unités de signification très large dans lesquels la séparation signifiant - signifié - référent était beaucoup moins forte qu’actuellement et de plus qui ne différenciaient pas le naturel du surnaturel, le concret de l’abstrait, le littéral du métaphorique, il s’agissait d’unités de sens qui nous sont actuellement impénétrables et desquels dérivent une multitude de termes qui sont autant de cristallisations de ces sens originairement étaient unis dans une sorte de holisme sémantique, cette. Dans un interview accordé à Philosophie Magasine, Verlyn Flieger synthétise ainsi :
<blockquote>« Selon Barfield, le langage originel est constitué de mots à la signification très large, qui, au fil du temps, au gré des usages, se sont peu à peu fragmentés en éléments toujours plus discret et précis. Selon lui, l'homme percevait originellement le monde comme un tout, et lui-même comme une partie de ce tout, non comme un élément séparé. Une vision non pas synthétique (la synthèse suppose de rassembler des éléments originellement séparés) mais holistique. À cette époque, les significations que nous répartissons en différents mots étaient entremêlées dans des « unités sémantiques » primitives beaucoup plus amples, qui ne distinguaient pas entre l'abstrait et le concret, entre le sens littéral et le sens métaphorique, etc. »</blockquote>
Voici quelques exemples que reprend Flieger dans son livre :
<blockquote>« Nous percevons maintenant le cosmos comme particularisé, fragmenté et entièrement séparé de nous-mêmes. Notre conscience et le langage avec lequel nous exprimons cette conscience ont changé et ont éclaté. Dans la vision du monde ancienne, primitive, chaque mot aurait eu sa propre unité de sens, incorporant ce que désormais nous ne pouvons plus comprendre que sous une multiplicité de concepts séparés, concepts pour lesquels nous (qui ne sommes plus capables de participer à la vision du monde originelle) devons utiliser beaucoup de mots différents.
Par exemple, dit Barfield, le mot grec pneuma et le mot latin spiritus expriment chacun à l'origine un concept dans lequel « vent », « souffle » et « esprit » sont perçus ensemble comme un seul et unique phénomène. Il note que dans la King James Version du chapitre il de l'évangile selon saint Jean, le mot pneuma est rendu en anglais par esprit au verset cinq et par vent au verset huit. Apparemment, pour Jean et pour ses lecteurs, pneuma avait un sens indivis qu'une perception ultérieure ne pouvait plus saisir entièrement et pour laquelle une mentalité ultérieure elle aussi dut trouver des mots différents pour rendre ce qu'elle percevait alors comme des sens différents.
Barfield pousse ce concept encore plus loin en postulant une sorte de proto-signification antérieure même à ce sens indivis, proto-signification dont nous devons reconnaître qu'elle est perdue: « Nous devons, par conséquent, imaginer un temps où "spiritus" ou [pneuma], ou d'autres mots plus anciens dont ceux-ci descendent, ne signifiait ni souffle, ni vent, ni esprit ni aucune de ces trois choses mais où il avait simplement sa vieille et propre signification particulière qui s'est depuis, à travers l'évolution de la conscience, cristallisée dans les trois significations spécifiées - et sans doute en d'autres encore pour lesquelles des mots distincts avaient déjà été trouvés au temps des Grecs et des Romains » (Poetic Diction, p. 81).
L'évangile selon saint Jean fournit un autre exemple. L'expression inaugurale, « Au commencement était le Verbe », traduit le grec logos par Verbe. Pour Jean et ses lecteurs, logos aurait traduit non seulement Verbe mais tout aussi bien « discours », « raison », « principe organisateur » et « harmonie cosmique ». Tous ces concepts maintenant distincts auraient été appréhendés comme le même phénomène. Traduire logos, comme nous sommes forces de le faire aujourd'hui, en choisissant une signification parmi toutes les autres, consiste à isoler arbitrairement cette signification et ce concept de la totalité de sens qu'il a dû originellement exprimer. Le mot, la perception et le concept ont à ce point changé que la totalité ancienne a été, par nécessité, fragmentée. »</blockquote>
En postulant que cette théorie soit la bonne pour comprendre le langage il faut se demander si les vieilles unités sont des univocités (ce qui donnerait du grain à moudre à ceux qui disent que les mythes et les polythéismes, qu’on a longtemps rassemblés sous le terme de paganisme sont la confusion de la transcendance et de l’immanence) ou des analogies dont l’unité nous serait alors incompréhensibles sinon sous la forme de l’univocité. fait « [t]out acte de langage était littéral, donnant voix à la perception intuitivement mythique de l’homme en eux ». Il y avait comme une sorte de transversale mythique qui unissait en son sein toutes les facettes de la nature, de la vie, de la société. En outre les mots eux-mêmes exprimaient cette unité « [ils] sont le mythe dans sa forme exprimée, l’incarnation de concepts mythique et une vision du mythique ». Quant à la transversale mythique nous pouvons en lire quelque chose d’à peu-près similaire dans Aspects du mythe de Mircea Eliade :
<blockquote>« Voici comment s’exprime un Polynésien de nos jours, Hare Hongi : « Les paroles grâce auxquelles Io modela l’Univers – c’est-à-dire grâce auxquelles celui-ci fut enfanté et conduit à engendrer un monde de lumière – ces mêmes paroles sont employées dans le rite de la fécondation d’une matrice stérile. Les paroles grâce auxquelles Io fit briller la lumière dans les ténèbres sont utilisées dans le rites destinés à égayer un cœur sombre et abattu, l’impuissance et la sénilité, à répandre de la clarté sur des choses et des lieux cachés, à inspirer ceux qui composent des chants, et aussi dans le revers de la guerre, ainsi que dans beaucoup d’autres circonstances qui poussent l’homme au désespoir. Pour tous les cas semblables, ce rite, qui a pour objet de répandre de la lumière et de la joie, reproduit les paroles dont Io s’est servi pour vaincre et dissiper les ténèbres. » Ce texte est remarquable. Il constitue un témoignage direct et de tout premier ordre sur la fonction du mythe cosmogonique dans une société traditionnelle. Comme nous venons de le voir, ce mythe sert de modèle pour toute sorte de « création » ; aussi bien la procréation d’un enfant que le rétablissement d’une situation militaire compromise ou d’un équilibre psychique menacé par la mélancolie et le désespoir. Cette capacité du mythe cosmogonique d’être appliqué sur des plans divers de référence nous semble particulièrement significative. L’homme des sociétés traditionnelles sent l’unité fondamentale de toutes les espèces « [d]’œuvres » ou de « formes », qu’elles soient d’ordre biologique, psychologique ou historique. Une guerre malchanceuse est homologable à une maladie, à un cœur abattu et sombre, à une femme stérile, à l’absence d’inspiration chez un poète, à toute autre situation existentielle critique où l’homme est poussé au désespoir. »</blockquote>[/citation]
Orion Hiéronyme
[citation]Tolkien, mythe et langage
La théorie de l’unité sémantique ancienne
Dans nos sociétés occidentales modernes, rongées par la réduction galiléenne du cosmos à sa dimension spatiale et géométrique, coupée du réel par la perte du caractère anagogique et théorétique de la connaissance, qui faisait lever les yeux du corporel au suressentiel par cette ressemblance dissemblable qu’est le symbole ; une opinion sur le mythe fait de très loin l’unanimité. En effet, on pense que l’Homme lorsqu’il est venu au monde, s’interrogeant sur les phénomènes naturels, célestes et terrestres, mais n’ayant pas les moyens rationnels et scientifiques de les comprendre, a comblé cette lacune en produisant les mythes (en divinisant et personnifiant ces phénomènes, en les surnaturalisant). Max Müller théorisa ainsi cette idée. Il affirma que l’Homme a d’abord observé les phénomènes naturels, mais par la suite, ayant oublié les significations premières, personnifia et divinisa ceux-ci. « Müller soutenait que les mythes tels qu’ils nous sont parvenus proviennent de méprises verbales, d’une mauvaise compréhension ultérieure des noms originels, avant tout en sanskrit védique, désignant des phénomènes célestes » c’est-à-dire que « les phénomènes célestes et météorologiques qui furent les premières références […] sont alors remplacés par des personnifications héroïques tels qu’Apollon, Zeus ou Héraklès ». Qu’il y ait une différence ; entre 1 – que les hommes à leur commencement, n’ayant pas les moyens rationnels et scientifiques de répondre à leur question, inventèrent les mythes et 2 – que les hommes après avoir simplement observé les phénomènes naturels, mais ayant postérieurement oublié les significations antérieures des mots et des expressions (qui, comme nous l’avons dit précédemment ne faisaient que désigner les choses et les phénomènes perçus comme nous les percevons aujourd’hui si l’on veut) leur ont donné un sens mythique ; n’a pas vraiment d’importance pour notre propos. De plus il n’y a pas, à y bien regarder, de véritable différence (si ce n’est de savoir si les hommes ont immédiatement mythifié la nature du fait d’une incompréhension du monde et d’une incapacité à l’appréhender immédiate, ou s’ils ont d’abord observé la nature pour les personnifier ensuite à cause d’un oubli, d’une incompréhension ultérieure) puisqu’à chaque fois ce qui est présupposé, c’est la fausseté du mythe, du moins son imprécision, son caractère de substitut d’attente en quelque sorte, ce qui est impliqué c’est que le mythe comble l’absence d’explication naturaliste, il fait office de bouche-trou. Dans cette optique, il nous apparaît clair que le postulat inconscient de pareille acception (qui nous semble être celle de tous ceux de nos contemporains qui ne se sont pas penchées sur la question, bien que ceux qui s’y sont essayés semblent majoritairement la partager) est que le mythe tire son existence de l’absence d’explications naturalistes, rationnelles et scientifiques. C’est contre cette vision générale des choses, et en particulier celle de Max Müller, que s’éleva Owen Barfield (et Tolkien par la suite), qui théorisa l’unité sémantique ancienne.
Owen Barfield
Cette thèse est exposée dans le maître-ouvrage de Barfield Poetic Diction : A Study in meaning. Celle-ci prend place après le grand bouillonnement intellectuel que fut la redécouverte du folklore et des mythes anciens – que Richard Dorson nomma postérieurement « siècle d’or » des études sur le folklore (de 1812 à 1914) – et qui fut amorcée un siècle plus tôt par la parution en 1812 du recueil Kinder-und Hausmärchen, élaboré par les frères Grimm. C’est ceci que nous nous proposons de résumer maintenant, en nous appuyant sur l’excellent livre Pour comprendre Tolkien, Une lumière éclatée de Verlyn Flieger, médiéviste et professeure d’anglais à l’université de Maryland à College Park. À ceux qui ne connaissent pas Tolkien, et donc qui ne peuvent comprendre le lien qui l’unit à Barfield, et bien tout simplement parce que celui-là lut ce dernier, embrassa ses thèses (notons tout de même que Tolkien n’adhéra jamais au gnosticisme de l’Anthroposophie, il fut toujours – rappelons -le – un très fervent catholique) et en fut un défenseur et continuateur, notamment dans son essai Du conte de fées. De plus nous sommes autorisés à dire qu’en un certain sens, la théorie de l’unité sémantique ancienne donne forme à la mythologie de la Terre du Milieu, en outre c’est dans ce livre que le lectorat français peut en trouver la synthèse la plus claire, c’en est par ailleurs la seule.
Barfield postula ceci : l’Homme à son commencement avait une vision mythique de sa culture, de sa vie, de son rapport au monde et à la transcendance, il est d’ailleurs fallacieux de séparer ainsi ces éléments quand on parle de l’homme traditionnel, celui-ci en effet conçoit le monde comme une unité, comme un tout il ne sépare pas ce que nous ne pouvons percevoir que comme entièrement dissocié et disjoint. Barfield s’inspira beaucoup de Rudolf Steiner qui fonda « la Société Anthroposophique ». Voici en quelques lignes la pensée de Steiner :
<blockquote>« Le processus de l’évolution, qui n’implique pas seulement l’humanité mais tout l’univers, est anthropocentrique. C’est un processus de venue à la conscience dans lequel l’humanité est devenue progressivement plus consciente à la fois d’elle-même et de son environnement alors qu’en même temps (et de fait en temps en temps qu’élément inévitable du processus) elle se séparait de manière croissante du monde qui l’environnait et de la puissance qui avait mis en route tout ce processus. Cette conscience croissante, maintenant parvenue à un niveau de complète séparation d’avec le monde naturel et le monde surnaturel, est une étape nécessaire dans la progression vers la pleine conscience, l’étape finale de pleine conscience de soi à la fois de notre individualité humaine et de notre union avec Dieu et l’univers. »</blockquote>
Avec Steiner, Barfield « en vint à croire que l’univers était le fruit d’un dessein, qu’il était pénétré de sens et, plus encore, que l’imagination pouvait être utilisée autant que la logique et la raison pour parvenir à une meilleure intelligence de cet univers et pour comprendre les phénomènes du monde qui nous environne. » Ainsi, pour Steiner et Barfield, l’histoire s’interprète comme la séparation croissante de l’humanité d’avec Dieu et le cosmos, jusqu’à ce qu’arrivé à la pleine conscience de son individualité et de sa particularité il puisse retrouver cette ancienne union. Cette téléologie steinerienne est donc celle de l’exitus-reditus (sortie-retour) quelque peu remodelée. D’un âge d’or de la pleine conscience de Dieu et du cosmos vers un rétablissement de cette unité, en passant par une dégénérescence progressive, un éclatement de l’homme, du cosmos, c’est-à-dire en fait une destruction de l’harmonie, une division. Cette babélisation croissante n’est pas seulement humaine, mais aussi sémantique. Pour Barfield les mots étaient originellement des unités de signification très large dans lesquels la séparation signifiant - signifié - référent était beaucoup moins forte qu’actuellement et de plus qui ne différenciaient pas le naturel du surnaturel, le concret de l’abstrait, le littéral du métaphorique, il s’agissait d’unités de sens qui nous sont actuellement impénétrables et desquels dérivent une multitude de termes qui sont autant de cristallisations de ces sens originairement étaient unis dans une sorte de holisme sémantique, cette. Dans un interview accordé à Philosophie Magasine, Verlyn Flieger synthétise ainsi :
<blockquote>« Selon Barfield, le langage originel est constitué de mots à la signification très large, qui, au fil du temps, au gré des usages, se sont peu à peu fragmentés en éléments toujours plus discret et précis. Selon lui, l'homme percevait originellement le monde comme un tout, et lui-même comme une partie de ce tout, non comme un élément séparé. Une vision non pas synthétique (la synthèse suppose de rassembler des éléments originellement séparés) mais holistique. À cette époque, les significations que nous répartissons en différents mots étaient entremêlées dans des « unités sémantiques » primitives beaucoup plus amples, qui ne distinguaient pas entre l'abstrait et le concret, entre le sens littéral et le sens métaphorique, etc. »</blockquote>
Voici quelques exemples que reprend Flieger dans son livre :
<blockquote>« Nous percevons maintenant le cosmos comme particularisé, fragmenté et entièrement séparé de nous-mêmes. Notre conscience et le langage avec lequel nous exprimons cette conscience ont changé et ont éclaté. Dans la vision du monde ancienne, primitive, chaque mot aurait eu sa propre unité de sens, incorporant ce que désormais nous ne pouvons plus comprendre que sous une multiplicité de concepts séparés, concepts pour lesquels nous (qui ne sommes plus capables de participer à la vision du monde originelle) devons utiliser beaucoup de mots différents.
Par exemple, dit Barfield, le mot grec pneuma et le mot latin spiritus expriment chacun à l'origine un concept dans lequel « vent », « souffle » et « esprit » sont perçus ensemble comme un seul et unique phénomène. Il note que dans la King James Version du chapitre il de l'évangile selon saint Jean, le mot pneuma est rendu en anglais par esprit au verset cinq et par vent au verset huit. Apparemment, pour Jean et pour ses lecteurs, pneuma avait un sens indivis qu'une perception ultérieure ne pouvait plus saisir entièrement et pour laquelle une mentalité ultérieure elle aussi dut trouver des mots différents pour rendre ce qu'elle percevait alors comme des sens différents.
Barfield pousse ce concept encore plus loin en postulant une sorte de proto-signification antérieure même à ce sens indivis, proto-signification dont nous devons reconnaître qu'elle est perdue: « Nous devons, par conséquent, imaginer un temps où "spiritus" ou [pneuma], ou d'autres mots plus anciens dont ceux-ci descendent, ne signifiait ni souffle, ni vent, ni esprit ni aucune de ces trois choses mais où il avait simplement sa vieille et propre signification particulière qui s'est depuis, à travers l'évolution de la conscience, cristallisée dans les trois significations spécifiées - et sans doute en d'autres encore pour lesquelles des mots distincts avaient déjà été trouvés au temps des Grecs et des Romains » (Poetic Diction, p. 81).
L'évangile selon saint Jean fournit un autre exemple. L'expression inaugurale, « Au commencement était le Verbe », traduit le grec logos par Verbe. Pour Jean et ses lecteurs, logos aurait traduit non seulement Verbe mais tout aussi bien « discours », « raison », « principe organisateur » et « harmonie cosmique ». Tous ces concepts maintenant distincts auraient été appréhendés comme le même phénomène. Traduire logos, comme nous sommes forces de le faire aujourd'hui, en choisissant une signification parmi toutes les autres, consiste à isoler arbitrairement cette signification et ce concept de la totalité de sens qu'il a dû originellement exprimer. Le mot, la perception et le concept ont à ce point changé que la totalité ancienne a été, par nécessité, fragmentée. »</blockquote>
En postulant que cette théorie soit la bonne pour comprendre le langage il faut se demander si les vieilles unités sont des univocités (ce qui donnerait du grain à moudre à ceux qui disent que les mythes et les polythéismes, qu’on a longtemps rassemblés sous le terme de paganisme sont la confusion de la transcendance et de l’immanence) ou des analogies dont l’unité nous serait alors incompréhensibles sinon sous la forme de l’univocité. fait « [t]out acte de langage était littéral, donnant voix à la perception intuitivement mythique de l’homme en eux ». Il y avait comme une sorte de transversale mythique qui unissait en son sein toutes les facettes de la nature, de la vie, de la société. En outre les mots eux-mêmes exprimaient cette unité « [ils] sont le mythe dans sa forme exprimée, l’incarnation de concepts mythique et une vision du mythique ». Quant à la transversale mythique nous pouvons en lire quelque chose d’à peu-près similaire dans Aspects du mythe de Mircea Eliade :
<blockquote>« Voici comment s’exprime un Polynésien de nos jours, Hare Hongi : « Les paroles grâce auxquelles Io modela l’Univers – c’est-à-dire grâce auxquelles celui-ci fut enfanté et conduit à engendrer un monde de lumière – ces mêmes paroles sont employées dans le rite de la fécondation d’une matrice stérile. Les paroles grâce auxquelles Io fit briller la lumière dans les ténèbres sont utilisées dans le rites destinés à égayer un cœur sombre et abattu, l’impuissance et la sénilité, à répandre de la clarté sur des choses et des lieux cachés, à inspirer ceux qui composent des chants, et aussi dans le revers de la guerre, ainsi que dans beaucoup d’autres circonstances qui poussent l’homme au désespoir. Pour tous les cas semblables, ce rite, qui a pour objet de répandre de la lumière et de la joie, reproduit les paroles dont Io s’est servi pour vaincre et dissiper les ténèbres. » Ce texte est remarquable. Il constitue un témoignage direct et de tout premier ordre sur la fonction du mythe cosmogonique dans une société traditionnelle. Comme nous venons de le voir, ce mythe sert de modèle pour toute sorte de « création » ; aussi bien la procréation d’un enfant que le rétablissement d’une situation militaire compromise ou d’un équilibre psychique menacé par la mélancolie et le désespoir. Cette capacité du mythe cosmogonique d’être appliqué sur des plans divers de référence nous semble particulièrement significative. L’homme des sociétés traditionnelles sent l’unité fondamentale de toutes les espèces « [d]’œuvres » ou de « formes », qu’elles soient d’ordre biologique, psychologique ou historique. Une guerre malchanceuse est homologable à une maladie, à un cœur abattu et sombre, à une femme stérile, à l’absence d’inspiration chez un poète, à toute autre situation existentielle critique où l’homme est poussé au désespoir. »</blockquote>[/citation]
Orion Hiéronyme

