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Tolkien, auteur catholique ?
#70
Ce qui me rappelle que je devais déjà depuis un moment citer un autre auteur.
Relecture des Actes du colloque de l'an dernier aidant, Diego Klautau m'a fait lire un ouvrage de Maritain disant sensiblement la même chose :

[citation=Jacques Maritain, Art et scolastique, 1920, p. 93-95]Par ces mots d'art chrétien, nous n'entendons pas art d'église, art spécifié par un objet, une fin, des règles déterminées, et qui n'est qu'un point d'application particulier, et éminent, de l'art chrétien. Nous entendons art chrétien au sens d'art qui porte en soi le caractère du christianisme. En ce sens-là l'art chrétien n'est pas une certaine espèce du genre art, on ne dit pas art chrétien comme on dit art pictural ou poétique, ogival ou byzantin, un jeune homme ne se dit pas je vais faire de l'art chrétien comme il se dirait je vais faire de l'agriculture, il n'y a pas d'école où l'on apprenne l'art chrétien. C'est par le sujet où il se trouve et par l'esprit d'où il procède que l'art chrétien se définit, on dit art chrétien ou art de chrétien comme on dit art d'abeille ou art d'homme, en sorte que l'art chrétien a avec l'art non chrétien une communauté analogique ou quasi analogique plutôt qu'une communauté générique. C'est l'art de l'humanité rachetée. Il est planté dans l'âme chrétienne, au bord des eaux vives, sous le ciel des Vertus théologales, parmi les souffles des sept Dons de l'Esprit. Il est naturel qu'il porte des fruits chrétiens.

Si vous voulez faire une œuvre chrétienne, soyez chrétien, et cherchez à faire œuvre belle, où vous mettiez votre cœur, ne cherchez pas à « faire chrétien ».

Ne tentez pas cette entreprise vaine et haïssable de dissocier en vous l'artiste et le chrétien. Ils sont un, si vous êtes vraiment chrétien, et si votre art n'est pas isolé de votre âme par quelque système esthétique. Mais appliquez seul l'artiste à l'ouvrage ; précisément parce qu'ils sont un, l'ouvrage sera tout entier de l'un comme de l'autre.

Ne séparez pas votre art de votre foi, comme ferait un politicien de mensonge. Mais laissez distinct ce qui est distinct. N'essayez pas de confondre de force ce que la vie unit si bien. Si vous faisiez de votre esthétique un article de foi, vous gâteriez votre foi. Si vous faisiez de votre dévotion une règle d'opération artistique, ou si vous tourniez le souci d'édifier en un procédé de votre art, vous gâteriez votre art.

L'âme de l'artiste tout entière atteint et règle son œuvre, mais elle ne doit l'atteindre et la régler que par l'habitus artistique. Ici l'art ne souffre pas de partage. Il n'admet pas qu'aucun élément étranger vienne, se juxtaposant à lui, mêler dans la production de l'œuvre sa régulation à la sienne. Apprivoisez-le, il fera tout ce que vous voudrez. Usez de violence, il ne fera rien de bon. L'œuvre chrétienne veut l'artiste libre, en tant qu'artiste.

Elle ne sera chrétienne cependant, elle ne portera dans sa beauté le reflet intérieur de la clarté de la grâce que si elle déborde d'un cœur possédé par la grâce. Car l'habitus artistique qui l'atteint et qui la règle immédiatement suppose la rectification de l'appétit à l'égard de la beauté de l'œuvre. Et si la beauté de l'œuvre est chrétienne, c'est que l'appétit de l'artiste est rectifié à l'égard d'une telle beauté, et que dans l'âme de l'artiste le Christ est présent par l'amour. La qualité de l'œuvre est ici le rejaillissement de l'amour dont elle procède, et qui meut la vertu d'art comme un instrument. Ainsi c'est en raison d'une surélévation intrinsèque que l'art est chrétien, et c'est par l'amour qu'a lieu cette surélévation.[/citation]

Maritain poursuit :

[citation=Ibid., p. 96]Il suit de là que l'œuvre sera chrétienne dans l'exacte mesure où l'amour sera vivant. Ne nous y trompons pas, c'est l'actualité même de l'amour, c'est la contemplation qui est ici requise. L'œuvre chrétienne veut l'artiste saint, en tant qu'homme.

Elle le veut possédé par l'amour. Qu'il fasse alors ce qu'il voudra. Là où l'œuvre rend un son moins purement chrétien, c'est que quelque chose a manqué à la pureté de l'amour.[/citation]

Ce qui donne ici lieu à un renvoi en note où il précise :

[citation=Ibid., p. 170]Nous ne disons pas que pour faire œuvre chrétienne l'artiste doive être un saint canonisable ni un mystique parvenu à l'union transformante. Nous disons qu'en droit la contemplation mystique et la sainteté dans l'artiste sont le terme auquel tendent de soi les exigences formelles de l'œuvre chrétienne prise comme telle ; et nous disons qu'en fait une œuvre est chrétienne dans la mesure où, — de quelque manière et avec quelque déficience que ce soit, — une dérivation de la vie qui fait les saints et les contemplatifs passe par l'âme de l'artiste.

Ce sont là des vérités d'évidence, simple application du principe éternel : operatio sequitur esse, l'action est à la mesure de l'être. « Tout est là, disait Gœthe. Il faut être quelque chose pour pouvoir faire quelque chose. » Léonard de Vinci illustrait ce même principe de bien curieuses remarques : « Le peintre qui a les mains lourdes les fera ainsi dans ses œuvres et reproduira le défaut de son corps, s il ne s'en garde par une longue étude... S'il est prompt à parler et vif de manières, ses figures auront le même caractère. Si le maître est dévot, alors les personnages auront le cou tordu, et si le maître est paresseux, les figures exprimeront la paresse au naturel... Chacun des caractères de la peinture est un des caractères du peintre. » (Textes choisis publiés par Péladan, §§ 415 et 422.)[/citation]

Soit exactement ce que j'ai essayé de dire depuis le début, mais pas avec la même intelligence — on fait avec ce qu'on a :).
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